Les syndicats font campagne pour le Parti québécois

Par Félix Gauthier
6 août 2018

À l’approche des élections provinciales québécoises du 1er octobre, les centrales syndicales ont lancé une «précampagne» afin de canaliser derrière le Parti québécois (PQ) l’immense colère des travailleurs face aux féroces mesures d’austérité capitaliste imposées par le gouvernement libéral de Philippe Couillard.

Six syndicats affiliés à la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), représentant notamment les fonctionnaires, les métallos et les machinistes, ont affiché des pancartes bien visibles à Montréal et plusieurs autres circonscriptions de la province portant le slogan: «Libécaquiste, Caquilibéral, on mérite mieux». Les pancartes illustrent une double-face, le visage du premier ministre Philippe Couillard étant collé à celui du dirigeant de la CAQ François Legault. Ces syndicats ont également installé d’immenses panneaux publicitaires similaires le long des autoroutes Charest et Laurentienne à Québec.

Poursuivant leur alliance politique de longue date avec le PQ, les syndicats ne laissent aucun doute sur leurs préférences électorales. Pour Denis Bolduc, président du SCFP, le message est clair: «Allez vers le Parti québécois et Québec solidaire, on ne dit pas pour qui.»

Affiche posée par un regroupement de syndicats québécois

Ces manœuvres sont une tentative désespérée de redorer l’image du PQ, un parti de la grande entreprise tellement détesté par les travailleurs qu’il pourrait être réduit à une poignée de députés après les élections du 1er octobre. Selon un sondage Mainstreet de la semaine dernière, le PQ récoltait seulement 16,5 pour cent des intentions de vote, ce qui le place bon troisième derrière la Coalition Avenir Québec (CAQ), un parti populiste de droite, et le Parti libéral du Québec (PLQ) actuellement au pouvoir.

La campagne d’affichage avait été précédée de la publication d’une plateforme électorale contenant 24 revendications adoptées lors du dernier Conseil général de la FTQ. La plateforme, publiée cet été, déclare que la «FTQ et ses syndicats affiliés souhaitent l’élection d’un gouvernement qui s’engagera résolument à promouvoir un régime de justice sociale, de dignité de la personne et de liberté démocratique».

Ces formules hypocrites servent à obscurcir le caractère profondément anti-ouvrier du PQ, dont toute l’histoire démontre qu’il n’est pas un «moindre mal», et encore moins voué à la «justice sociale», mais un fidèle défenseur de la classe dirigeante québécoise.

Le PQ a été un pionnier de l’austérité capitaliste au Québec. Pendant son deuxième mandat de 1981 à 1985, qui a coïncidé avec une intense récession économique, le PQ a violemment attaqué la classe ouvrière, en imposant un nombre record de lois spéciales pour casser les grèves militantes du secteur public.

C’est également la période durant laquelle les syndicats abandonnaient leur rôle traditionnel de défense des travailleurs dans le cadre du système de profit pour se transformer en véritable police industrielle du grand patronat chargée d’imposer les fermetures d’usines, baisses de salaires et autres concessions exigés par le capitalisme en faillite. La bureaucratie syndicale s’est de plus en plus intégrée à la classe dirigeante, surtout depuis la création en 1983 du Fonds de solidarité FTQ, qui est devenu le plus grand pourvoyeur de capital à risque au Québec avec un actif net de 14,3 milliards de dollars.

La réorientation corporatiste des syndicats et le tournant brutal du PQ vers l’austérité faisaient partie d’une transformation à l’échelle mondiale des rapports de classe et du capitalisme, dorénavant basé sur le pillage parasitaire des acquis sociaux des travailleurs et la spéculation financière débridée.

Tout comme le gouvernement conservateur de Harris en Ontario et le gouvernement fédéral libéral de Chrétien-Martin, le PQ sous Bouchard-Landry (1995-2003) a sabré des milliards de dollars dans le secteur public et aboli des dizaines de milliers de postes en éducation et en santé, avec la bénédiction des syndicats. Depuis, l’impopularité du PQ a laissé place à un régime libéral presque ininterrompu, sauf une exception.

En 2012, une grève étudiante de plusieurs mois pour la défense de l’éducation publique – provoquée par une hausse drastique des frais de scolarité post-secondaires par le gouvernement libéral d’alors – menaçait de se transformer en mouvement des jeunes et des travailleurs à travers le Canada contre tout l’assaut patronal sur les emplois, les salaires et les services publics.

Mais la bureaucratie syndicale, appuyée par Québec solidaire et les associations étudiantes, est intervenue pour détourner le mouvement derrière le PQ en encourageant les étudiants à passer «de la rue aux urnes». Porté au pouvoir en septembre de la même année, le gouvernement péquiste de Pauline Marois a rejeté les principales revendications des grévistes et lancé un nouvel assaut contre la classe ouvrière en criminalisant une grève dans la construction et en imposant des coupures dans l’aide sociale et en éducation.

C’est aussi lors de ce bref passage au pouvoir que le PQ s’est tourné plus ouvertement vers un chauvinisme des plus virulents. Il a joué un rôle dirigeant pour cultiver la xénophobie anti-musulmane et anti-immigrante avec sa Charte des valeurs québécoises, contribuant ainsi à légitimer le nationalisme d’extrême-droite qui a pénétré non seulement le milieu souverainiste et la CAQ au Québec, mais également la politique nationale et internationale.

Après avoir restabilisé la situation politique avec l’aide des syndicats, l’inévitable désenchantement populaire suite aux mesures de droite du PQ a frayé la voie au retour des Libéraux en 2014, qui ont intensifié l’assaut contre la classe ouvrière. Lorsque l’opposition populaire à l’austérité libérale s’est manifestée dans un mouvement des 500.000 travailleurs du secteur public en 2015-2016, les syndicats ont utilisé la menace d’une loi spéciale pour forcer les travailleurs à accepter une réduction réelle de leurs salaires et d’autres concessions majeures, notamment dans leurs régimes de retraite.

C’est uniquement dans ce contexte qu’on peut comprendre la profonde hostilité des gens ordinaires envers les deux principaux partis de la classe dirigeante québécoise, dont peut profiter pour l’instant un parti populiste de droite comme la CAQ. Alors que les jeunes et les travailleurs se font constamment dire qu’ «il n’y a pas d’argent» pour les programmes sociaux, les salaires ou les retraites, les inégalités sociales au Canada atteignent toujours de nouveaux sommets. Et quand leur colère sous-jacente explose sous forme de luttes sociales, celles-ci sont torpillées par les syndicats qui les utilisent pour semer de nouvelles illusions dans le Parti québécois.

Partout la croissance des forces d’extrême droite est le produit du virage vers la droite de l'ensemble de l'establishment, qui est inséparable de la banqueroute des partis «de gauche» traditionnels et de la dévastation sociale que leurs politiques ont causée. La montée de l’extrême droite est un phénomène mondial qui comprend la participation de partis néo-fascistes dans les parlements d’Europe, l’élection de Trump aux États-Unis, et l’élection récente du gouvernement Ford en Ontario.

L’appel récent du PQ à un «nationalisme économique robuste» et les propos anti-réfugiés de son chef Jean-François Lisée font partie de cette orgie nationaliste. Au même moment, le Parti québécois et son parti frère au fédéral, le Bloc québécois, sont les plus fervents partisans du tournant militariste opéré dans la politique étrangère canadienne. Ils soutiennent la participation d’Ottawa aux guerres de pillage menées par Washington au Moyen-Orient et en Asie centrale afin de défendre la position de l’impérialisme canadien dans le monde.

Le populisme de droite témoigne ainsi de l’incapacité totale des partis discrédités et identifiés à la «gauche» d’articuler une quelconque opposition aux féroces mesures d’austérité de la classe dirigeante et à ses préparatifs pour lancer des guerres impérialistes d’une plus grande ampleur.

Mais à l’opposé du mouvement vers la droite de tous les partis bourgeois, les travailleurs emploient de plus en plus leurs propres moyens pour défendre leurs intérêts, et ce faisant, ils se heurtent aux syndicats et à l’État capitaliste, quel que soit le parti au pouvoir. La récente grève «illégale» des grutiers au Québec, et leur refus de retourner au travail malgré une ordonnance du Tribunal administratif du travail et des appels répétés de leurs propres chefs syndicaux, ont eu lieu peu de temps après l’éruption d’un mouvement de masse des enseignants aux États-Unis. Ce mouvement a été organisé en dehors des syndicats qui ont dû faire face à une immense opposition des membres de la base avant de pouvoir finalement y mettre fin.

Déjà nombreuses à travers le monde, de telles rebellions ne peuvent qu’augmenter, parce qu’elles témoignent de l’essoufflement d’un régime d’exploitation capitaliste soutenu par les syndicats, mais devenu insoutenable pour la classe ouvrière. C’est ce régime capitaliste que les syndicats défendent en faisant ouvertement la promotion du PQ et de QS.

Ils poursuivent ainsi la politique qu’ils pratiquent depuis cinquante ans et qui ouvre aujourd’hui le chemin du pouvoir aux éléments les plus à droite: l’isolement systématique des luttes ouvrières et le sabotage de celles qui échappent à leur contrôle; la subordination politique des travailleurs au système de profit par le biais de leur alliance avec le PQ pro-patronal; et l’utilisation des différences linguistiques pour diviser les travailleurs francophones du Québec de leurs frères et sœurs de classe anglophones et allophones du reste du Canada et des États-unis.

Pour aller de l’avant, les travailleurs doivent rompre avec l’orientation nationaliste, pro-capitaliste et pro-péquiste des syndicats et emprunter la voie de la lutte politique indépendante contre le système capitaliste pourrissant sur la base du socialisme international.