Washington s’allie avec Daech : la guerre pour dominer l’Eurasie l’emporte sur « la guerre contre le terrorisme »

Par Bill Van Auken
8 août 2018

Le document sur la « Stratégie de défense nationale » publié au début de 2018 déclarait sans ambages qu’après presque 20 ans d’une prétendue « Guerre mondiale contre le terrorisme », celle-ci allait prendre fin. Une nouvelle orientation stratégique se dessinait : Washington se prépare à des conflits « entre grandes puissances », en clair à la guerre avec la Russie et la Chine, toutes deux des puissances nucléaires.

C’était la première stratégie de défense publiée par le Pentagone depuis plus d’une décennie, ce qui souligne l’urgence avec laquelle Washington se prépare à une troisième guerre mondiale.

Un résultat particulièrement grossier et criminel de ce revirement politique ressort dans trois pays où les troupes américaines combattent activement. Des reportages provenant du Yémen, de Syrie et d’Afghanistan fournissent des preuves solides que les États-Unis et leurs intermédiaires locaux utilisent les services d’éléments de l’État islamique (ÉI, ou Daech) et d’Al-Qaïda dans la poursuite des intérêts stratégiques de Washington.

Au Yémen, des centaines, voire des milliers de combattants d’Al-Qaïda de la péninsule arabique (AQPA) ont été recrutés au sein du réseau international d’Al-Qaïda par les plus proches alliés de Washington dans le monde arabe, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, pour servir de fantassins dans la guerre quasi-génocidaire que ces monarchies pétrolières mènent depuis 2015 avec le soutien des États-Unis au Yémen.

Selon une enquête publiée lundi par l’Associated Press (AP), l’Arabie saoudite « a conclu des accords secrets avec des combattants d’Al-Qaïda, en les payant pour quitter des villes ou villages clés et en laissant d’autres fuir avec leurs armes, des équipements et des liasses de billets […] d’autres ont été recrutés dans la coalition elle-même. »

L’AP a ajouté que « les principaux participants aux pactes ont déclaré que les États-Unis étaient au courant des arrangements et se sont abstenus de toute frappe par drone ».

« Des éléments de l’armée américaine sont clairement conscients qu’une grande partie de ce que font les États-Unis au Yémen aide AQPA, et qu’il y a beaucoup de problèmes à ce sujet », a déclaré Michael Horton, un analyste à la Jamestown Foundation, à l’AP.

« Mais soutenir les Émirats et le Royaume d’Arabie saoudite contre ce que les États-Unis considèrent être l’expansionnisme iranien prime sur la lutte contre l’AQAP et même la stabilisation du Yémen », a ajouté Horton.

C’est un euphémisme flagrant. Washington fournit un soutien militaire indispensable à une guerre qui a réduit des millions de Yéménites à la famine. Washington accepterait d’anéantir une grande partie de la population yéménite pour renforcer sa position stratégique et celle des régimes arabes réactionnaires avec lesquels il est allié contre la menace posée par une éventuelle influence iranienne sur l’hégémonie régionale américaine.

La guerre s’est intensifiée ces derniers jours lors du siège du port d’Al-Hudaydah, sur la mer Rouge, au Yémen, auquel le gouvernement Trump avait donné son feu vert. Selon l’ONU, 250 000 personnes pourraient mourir dans cette opération, et des millions de Yéménites pourraient mourir de faim si le port – la seule source de nourriture, de carburant et de médicaments pour 70 pour cent de la population – est fermé.

Recruter des combattants d’Al-Qaïda pour massacrer des Yéménites est tout à fait conforme à la politique criminelle de l’impérialisme américain.

En Syrie, le ministère russe de la Défense a publié jeudi un communiqué selon lequel Daech concentre de plus en plus de forces autour d’Al Tanaf, près de la frontière syro-irakienne, où l’armée américaine a une base militaire et déclare unilatéralement une zone d’exclusion de 34 milles (55 km) autour d’elle. Les troupes américaines dans cette région ont formé des prétendus « rebelles » opposés au gouvernement du président Bachar al-Assad et semblent protéger Daech.

Lancée prétendument pour « anéantir » Daech en Irak et en Syrie, l’intervention militaire illégale des États-Unis en Syrie a vu à plusieurs reprises les États-Unis et leurs alliés faciliter la fuite de Daech de villes assiégées. L’incident le plus notoire a eu lieu à Raqqa : une colonne de véhicules a transporté 4000 combattants de Daech avec leurs proches, ainsi que leurs armes, munitions et explosifs, dans le désert de l’est de la Syrie.

L’objectif de Washington était de les retourner contre l’armée syrienne et de les utiliser pour priver Damas du contrôle des champs pétroliers et gaziers syriens, qui sont essentiels pour financer la reconstruction du pays. Cet objectif est relié aux préparatifs plus larges pour des guerre, non seulement contre l’Iran, mais aussi contre la Russie.

Enfin, sur l’Afghanistan, où les États-Unis sont en guerre depuis 17 ans, le New York Times a publié dimanche un article intitulé « Les combattants de Daech sont-ils des prisonniers ou des invités d’honneur du gouvernement afghan ? »

Selon l’article, deux officiers supérieurs de Daech, avec 250 soldats se sont rendus à l’armée nationale afghane formée par Washington, afin d’éviter une défaite totale aux mains des Talibans.

« Mais si c’étaient des prisonniers, ils n’en avaient pas l’air », a écrit le Times. « Le gouvernement leur a permis de rester dans une pension de la capitale provinciale de Sheberghan. Selon le gouverneur de la province, on les a entourés de gardes non pas pour les enfermer, mais pour écarter des ennemis potentiels. Bien qu’ils aient été désarmés, on les a autorisés à garder leurs téléphones portables et autres biens personnels. »

Le Times a ajouté que « la nature douteuse de la capitulation de Daech s’est avérée une manne de propagande pour les Talibans. »

Le journal ne fournit aucun détail sur cette « propagande », mais rapporte que les combattants de Daech « ont été transportés depuis le champ de bataille dans des hélicoptères de l’armée afghane, évitant un voyage potentiellement dangereux par la route. »

La conclusion évidente est que Daech a servi les intérêts des américains en Afghanistan, attaquant les Talibans et commettant des atrocités visant à empêcher toute résolution négociée du conflit qui ne serait pas conforme aux intérêts géostratégiques américains dans la région.

Cette alliance, plus ou moins ouverte, entre le Pentagone et l’État islamique – la cible supposée de multiples interventions militaires américaines sur trois continents – n’est pas tant une nouvelle politique que le renouveau d’une ancienne politique que Washington n’a jamais complètement abandonnée malgré le baratin de la plus grande de toutes les « fausses nouvelles » : la « guerre mondiale contre le terrorisme ».

Al-Qaïda, le Grand Satan originel de cette guerre sans fin, était le produit du soutien de la CIA aux moudjahidin islamistes contre le gouvernement afghan pro-soviétique dans les années 1980. Depuis lors, ils ont une double fonction pour Washington, soit en tant qu’intermédiaires dans des guerres néocoloniales, soit en tant que prétexte pour des interventions militaires au nom de la lutte contre le terrorisme.

Sous couvert de « guerre contre le terrorisme », les gouvernements américains successifs, Démocrates et Républicains, ont non seulement mené des guerres dont les victimes se comptent par millions, mais ont également attaqué sans relâche les droits démocratiques, de l’espionnage domestique à la censure de l’Internet.

L’alliance internationale émergente entre le Pentagone et Daech dévoile les véritables intérêts sous-jacents qui dictent ces politiques, où Washington utilise la guerre pour compenser sa perte de prééminence économique par le recours à la force, et la répression pour défendre l’ordre social le plus inégal de toute l’histoire américaine moderne.

(Article paru d’abord en anglais le 7 août 2018)