La campagne accusant Corbyn d’antisémitisme fait l’amalgame entre opposition aux crimes d‘Israël et soutien au terrorisme

Par Chris Marsden
17 août 2018

La chasse aux sorcières en cours contre le dirigeant du Parti travailliste Jeremy Corbyn a pris la forme d’une fouille concertée de son histoire politique par les médias pour y dénicher les moments qui prouveraient sa haine aveugle des Juifs.

Son «antisémitisme» serait illustré par ses relations avec divers opposants de l’État d’Israël et par ses dénonciations passées des crimes de celui-ci contre les Palestiniens.

L'attaque récente la plus en vue et la plus appuyée a été surnommée « Wreathgate » (scandale des couronnes mortuaires). Il s’agit de photos publiées par le Daily Mail samedi, montrant Corbyn lors d'une visite en Tunisie en 2014, tenant une couronne lors d'un service commémoratif. Les photos seraient la preuve qu’un an avant de devenir chef du Parti travailliste, Corbyn honorait des dirigeants de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) impliqués dans l’enlèvement et le meurtre par le groupe palestinien Septembre noir de 11 athlètes olympiques israéliens à Munich en 1972.

Le récit est, pour la plupart, un mensonge soigneusement fabriqué.

Le cimetière de Hamman Chott est le cimetière national palestinien en Tunisie, où les Palestiniens qui ne sont pas autorisés à être rapatriés par Israël sont enterrés. Ceux qui ont mené l’attaque de Munich n’y sont pas enterrés.

Corbyn y a participé à une cérémonie à l'invitation du gouvernement tunisien, commémorant l'attentat israélien de 1985 contre le siège de l'OLP en Tunisie, qui a fait entre 47 et 71 morts. La cérémonie et une conférence l’accompagnant étaient en partie axées sur des tentatives pour obtenir un accord d’unité entre le groupe islamiste Hamas, qui contrôle toujours la bande de Gaza, et la principale faction de l’OLP, le Fatah, au pouvoir en Cisjordanie – une démarche appuyée par Corbyn.

Faisant l’amalgame entre Corbyn et Septembre noir, le Daily Mail a sorti son mètre ruban, notant que le mémorial aux victimes de l’attentat de 1985 était à 15 mètres du lieu de la photo avec Corbyn. Pour en rajouter une couche, le Mail a rapporté que, en comparaison, Corbyn se trouvait à seulement deux mètres de quatre tombes de membres importants de l'OLP, y compris des individus dont Israël prétendait qu’ils étaient à l'origine de la formation du groupe Septembre noir.

Une gerbe est déposée chaque année sur les tombes d'Atef Bseiso, le chef des services de renseignement de l'OLP, assassiné en 1992 devant un hôtel parisien, presque certainement par le service secret israélien Mossad, ostensiblement en revanche de l'attaque de 1972; Salah Khalaf, mieux connu sous le nom d'Abu Iyad, qui était le commandant adjoint de l'OLP lorsqu'il a été tué à Tunis en 1991; son collaborateur principal Fakhri al-Omari; et Hayel Abdel-Hamid, chef de la sécurité de l'OLP.

Corbyn aurait été doublement maudit parce qu’il avait déclaré dans le journal du Parti communiste britannique Morning Star en octobre 2014 qu’il était présent lors d’une cérémonie en hommage aux victimes de 1985 et à «d’autres personnes tuées par le Mossad à Paris en 1991».

Corbyn a depuis déclaré à Sky News: « Une gerbe a effectivement été déposée par certains de ceux qui ont assisté à la conférence en mémoire de ceux qui ont été tués à Paris en 1992. J'étais présent à ce moment-là, mais je ne pense pas y avoir participé. »

Bseiso fut à la fin de sa vie l’officier de liaison de l'OLP avec des agences de renseignement étrangères et était un contact régulier avec la CIA. Les Etats-Unis ont protesté contre son assassinat par le Mossad, dont on considère toujours qu’il fut l'auteur de son assassinat, malgré des allégations d'implication d'autres factions de l'OLP opposées à sa politique de conciliation.

L'hypocrisie impliquée dans la campagne anti-Corbyn est stupéfiante. Il est accusé d’être un apologiste du terrorisme simplement parce qu’il se tenait près des tombes de dirigeants de l’OLP accusés par Israël d’être impliqués dans le terrorisme. Parmi les accusateurs figurent une élite dirigeante israélienne qui a forgé un État basé sur une campagne terroriste contre la Grande-Bretagne, des députés travaillistes qui honorent Tony Blair et Gordon Brown pour avoir assuré la paix en Irlande du Nord à travers des négociations avec Sinn Fein et l’Armée républicaine irlandaise, et des politiciens de droite, conservateurs et travaillistes, qui n’auront aucun problème à défendre les crimes d’Israël, de l’Arabie saoudite, de l’Égypte et de tout autre État allié à l’impérialisme britannique et américain.

Corbyn a fait un petit effort pour démasquer le deux poids, deux mesures, quand il a répondu au premier ministre israélien Benyamin Netanyahu, qui avait tweeté: « Le dépôt d'une couronne par Jeremy Corbyn sur les tombes des terroristes qui ont perpétré le massacre de Munich et sa comparaison d’Israël aux Nazis méritent une condamnation sans équivoque de la part de tous, de gauche, de droite et de tout le reste. »

Corbyn a répondu en tweetant: « Ce qui mérite une condamnation sans équivoque, c'est le massacre de plus de 160 manifestants palestiniens à Gaza par les forces israéliennes depuis mars, dont des dizaines d'enfants. »

Malgré cette brève lueur combative, Corbyn ne peut toutefois pas se défendre ni lui, ni ses partisans contre des accusations d’antisémitisme. Il cherche à apaiser plutôt qu’à affronter ses adversaires, dont l’attaque est axée sur l’affirmation que l’opposition à Israël équivaut à de l’antisémitisme.

Chaque accusation portée contre Corbyn peut être réfutée et retournée contre ses accusateurs.

Corbyn assistait à la conférence tunisienne à la fin du mois de septembre 2014, quelques semaines seulement après l’offensive militaire israélienne sur Gaza (8 juillet-26 août), qui a causé des destructions plus extrêmes que les précédentes attaques d’Israël en 2008-2009 et 2012.

Quelque 1479 des 2158 Palestiniens tués par Israël étaient des civils, dont 506 enfants, tandis qu'environ 66 soldats israéliens et cinq civils ont été tués. Plus de 100 000 Palestiniens de Gaza n’avaient plus de domicile et 497 000 personnes ont été déplacées à l'intérieur du pays.

L’assaut meurtrier d’Israël faisait suite à un accord conclu en avril 2014 entre le Hamas et le Fatah pour former un gouvernement d’unité nationale, que Netanyahu a refusé d’autoriser, donnant au Hamas la responsabilité de l’enlèvement et l’assassinat de trois adolescents israéliens pour justifier l’opération « Bordure protectrice ».

Dans l’article du Morning Star qui a suscité une telle indignation de la droite travailliste et des conservateurs, Corbyn avait écrit qu’« en 1986, des avions israéliens ont bombardé le siège délocalisé de l’Organisation de libération de la Palestine, causant de nombreux morts », et a expliqué comment « l'OLP avait déménagé après les massacres de Sabra et de Shatilla en 1982, lorsque les troupes israéliennes surveillaient les massacres perpétrés par les milices phalangistes ». Corbyn note « le bilan effroyable de 2 100 morts palestiniens et 100 victimes israéliennes lors de l'assaut de ‘Bordure protectrice’ » et le « rôle spécial » de l’impérialisme britannique dans la souffrance des Palestiniens.

Aujourd'hui, au lieu de mener une contre-offensive contre ses persécuteurs, Corbyn s’affaire de nouveaux à rechercher « l'unité » avec eux. Il négocie actuellement l'adoption de la définition complète et de 11 exemples associés, proposés par l'International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA) qui seront utilisés pour qualifier l'opposition antisioniste à Israël comme une forme d'antisémitisme. Il veut seulement modifier un exemple – définissant comme antisémite une critique de la fondation de l’État d’Israël comme une « entreprise raciste » – avec des réserves permettant des critiques non antisémites de la fondation d’Israël.

Même cela ne suffit pas à ses principaux soutiens, dans Momentum et la bureaucratie syndicale, qui veulent qu'il accepte tous les exemples sans réserve.

Le résultat net de tous ces appels au compromis est d’encourager la droite, qui vise à criminaliser l’opposition politique aux crimes d’Israël et à interdire toute opposition aux attaques contre les acquis sociaux et les droits démocratiques de la classe ouvrière. Le compromis pourri de Corbyn avec une alliance politique de facto de conservateurs, de travaillistes et de leurs soutiens médiatiques, servira à consolider l'emprise de l'oligarchie financière et leur programme d'austérité, de militarisme et de guerre.

(Article paru en anglais le 16 août 2018)