Les États-Unis intensifient la guerre commerciale contre la Turquie alors qu'Ankara s'attaque aux travailleurs

Par Alex Lantier
18 août 2018

Alors que la monnaie turque plonge après les premières mesures de guerre commerciales des États-Unis visant ses exportations d’aluminium et d’acier aux États-Unis, Washington promet de nouvelles sanctions. Alors que le gouvernement turc du président turc Recep Tayyip Erdogan tente d’attaquer les travailleurs en réponse à l’effondrement de la lire, Washington annonce son intention d’étrangler l’économie de la Turquie et de réaliser cette fois-ci le changement de régime qui a échoué en 2016.

Mercredi, Washington a confirmé que les tarifs de l’acier, imposés nominalement en réponse à l’incarcération en Turquie du pasteur américain Andrew Brunson accusé de complicité dans le coup d’État, resteraient en vigueur, que Brunson soit libéré ou non. «Les tarifs en vigueur sur l’acier ne seraient pas levés avec la libération du pasteur Brunson. Les tarifs sont propres à la sécurité nationale», a déclaré la porte-parole de la Maison-Blanche, Sarah Sanders.

Même si Sanders a clairement indiqué que la demande de Washington pour la libération de Brunson ne servait que de prétexte à la guerre économique contre la Turquie, le secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin, a menacé jeudi d’imposer de nouveaux tarifs à Ankara. «Nous avons d’autres projets que nous prévoyons s’ils ne le libèrent pas», aurait déclaré Mnuchin lors d’une réunion du cabinet.

La politique d’attaque de la Turquie, nominalement alliée de l’OTAN des États-Unis, bénéficie d’un large soutien au sein de l’établissement politique américain, bien au-delà de l’administration Trump. Dans un éditorial intitulé «Trump a raison de faire pression sur la Turquie, mais il s’y prend mal», le Washington Post a insisté sur le fait que l’effondrement de la lire était dû à «M. Erdogan lui-même». Tout en reconnaissant que «l’utilisation des tarifs comme une arme politique est une violation dangereuse des normes politiques», il a toutefois plaidé pour une ligne plus dure.

«La décision d’être dur avec M. Erdogan est néanmoins la bonne. Les analystes qui s’inquiètent d’une rupture des relations avec un allié clé de l’OTAN devraient reconnaître que la Turquie ne s’est pas comportée comme un allié», a écrit le Post, ajoutant: «M. Trump croit de toute évidence qu’il a un effet décisif sur M. Erdogan, et il a probablement raison. Il devrait l’utiliser non seulement pour libérer un pasteur chrétien, mais aussi pour montrer à un dirigeant déséquilibré le coût de jouer au dictateur...»

Washington mène sadiquement une guerre commerciale avec la Turquie, même si l’effondrement financier déchire son économie. Les prix des produits de première nécessité doublent ou triplent à mesure que la lire turque s’effondre, mais les banques et le gouvernement Erdogan annoncent néanmoins des mesures visant à attaquer davantage les travailleurs.

Le ministre turc des Finances, Berat Albayrak, a annoncé jeudi, lors d’une conférence téléphonique avec 6.000 investisseurs internationaux, son intention d’imposer des réductions budgétaires de 10 à 30 % à tous les ministères.

Même si Erdogan a prétendu qu’il mène une «guerre nationale pour l’indépendance» contre l’administration Trump, il est évident que cette guerre cible principalement les travailleurs. Albayrak s’est engagé à ne pas imposer de contrôles de capitaux afin de rassurer l’aristocratie financière en montrant qu’Erdogan ne prendra aucune mesure menaçant ses intérêts. Tandis que certaines rumeurs laissent croire que la Turquie pourrait se tourner vers un plan de sauvetage du Fonds monétaire international (FMI), qui serait fondé sur les «réformes structurelles» et l’austérité du FMI, il a indiqué que la Turquie avait établi «des contacts normaux» avec le FMI.

Les engagements d’Albayrak n’ont cependant pas réussi à satisfaire les banques. Le Financial Times de Londres, la voix du capital financier européen, a déclaré qu’il «ne parvenait pas à annoncer d’autres plans que les stratèges ont jugés essentiels pour stabiliser durablement l’économie. Les analystes estiment qu’il faudra une forte hausse des taux d’intérêt pour mettre un terme à la hausse de l’inflation qui devrait s’aggraver cette année, mais le président Recep Tayyip Erdogan s’oppose depuis longtemps aux taux d’intérêt élevés.»

Avec des taux d’intérêt à 17,75 % et une inflation à 16 % dans le contexte de la chute de la lire, la presse financière réclame une hausse des taux d’intérêt pour stimuler les profits des investisseurs et réduire les emplois.

«La Turquie doit augmenter ses taux de 5 ou 10 points de pourcentage pour atteindre quelque 25 % afin de créer un “vrai” taux d’intérêt au-dessus du taux d’inflation», a écrit Business Insider-Germany. «L’inconvénient, bien sûr, est que la réduction des liquidités en circulation entraînerait également une augmentation du chômage...»

Une décennie après le krach de Wall Street en 2008, les conflits économiques et militaires du capitalisme mondial sont encore plus difficiles à résoudre. Il y a le danger croissant d’un krach en Turquie qui pourrait propager l’instabilité financière sur les marchés des changes à l’échelle mondiale et provoquer la propagation rapide de la guerre au Moyen-Orient, notamment en Irak et en Syrie et aussi les menaces de guerre des États-Unis contre l’Iran. La seule voie progressiste à suivre est la lutte des classes.

Cette année a été marquée par une montée de la colère sociale et des grèves non seulement en Turquie, mais aussi en Europe et au Moyen-Orient, ainsi qu’en Amérique du Nord. Une tâche essentielle qui incombe à ce mouvement émergent dans la classe ouvrière est de s’opposer à l’utilisation de la guerre commerciale par l’aristocratie financière et à une intervention militaire ouverte pour continuer à piller le Moyen-Orient et accélérer ses attaques sur le niveau de vie international.

Aucune des factions bourgeoises critiques des tarifs américains contre la Turquie n’a une politique fondamentalement différente. Actuellement, Erdogan est en train de manœuvrer étroitement avec les impérialistes européens qui, tout en étant enthousiastes en voyant les attaques financières contre les travailleurs turcs, se heurtent de plus en plus à l’impérialisme américain sur la façon de diviser le butin au Moyen-Orient. En particulier, il existe une forte opposition en Europe aux initiatives américaines visant à isoler et à préparer le terrain pour une guerre avec l’Iran, aux dépens des sociétés européennes présentes dans ce pays.

Erdogan s’est entretenu jeudi au téléphone avec le président français Emmanuel Macron, après s’être entretenu avec Angela Merkel, la chancelière allemande, le principal partenaire commercial de la Turquie en Europe. Macron et Erdogan «ont souligné l’importance de renforcer davantage les relations économiques et commerciales ainsi que les investissements entre la France et la Turquie», a déclaré le bureau d’Erdogan à Paris Match.

Le ministre allemand des Finances, Olaf Scholz, s’est également entretenu hier avec Albayrak, après qu’Erdogan et Merkel se soient exprimés et ont convenu de «travailler à renforcer la coopération économique» entre Ankara et Berlin.

Dans Die Zeit, Günter Seufert du groupe de réflexion allemand influent Stiftung für Wissenschaft und Politik (SWP) a averti qu’Erdogan pouvait exercer des représailles contre l’Europe en rompant son accord réactionnaire avec l’Union européenne et en autorisant les réfugiés syriens et irakiens à demander l’asile en Europe. «Nous pourrions ouvrir les vannes de la vague de réfugiés si largement que tout le monde en Europe devrait dormir debout», a-t-il imaginé comme menace que responsables turcs pourraient brandir.

Il a indiqué de manière provocatrice qu’il ne croyait pas à une alternative «démocratique» au régime de plus en plus autoritaire d’Erdogan parce que les Turcs se méfient trop de l’impérialisme pour être démocratiques: «L’espoir qu’une crise économique profonde affaiblit automatiquement Erdogan et mène à la renaissance des relations démocratiques n’est pas réaliste. De larges pans de la population sont trop intimidés par une perspective qui considère l’Occident comme un complot contre la Turquie.»

Washington et Berlin se sont unis pour soutenir un coup d’État en juillet 2016 qui a failli entraîner l’assassinat d’Erdogan, tous deux craignant qu’Erdogan ne s’oriente trop près de la Russie. Les tensions entre les États-Unis et l’Europe ont toutefois explosé depuis l’élection de Trump, tandis qu’il déchire le traité nucléaire iranien et menace de taxer les exportations européennes vers les États-Unis. Il y a de plus en plus de signes indiquant que des factions de Berlin et de Paris envisagent également de se rapprocher de Moscou, de Téhéran ou d’Ankara.

Le président russe, Vladimir Poutine, devrait entamer samedi une visite officielle à Berlin. Le ministère russe des Affaires étrangères a invité lundi Berlin et Paris à s’entretenir avec Moscou et Ankara le 9 septembre sur l’avenir de la guerre en Syrie. Washington n’était pas invité.

Mercredi, la porte-parole du département d’État américain, Heather Nauert, a indiqué que la préférence de Washington pour les négociations bloquées et dirigées par les États-Unis à Genève était la suivante: «Rien ne remplace Genève».

«Nous considérons le processus de Genève, le processus dirigé par l’ONU, comme le seul moyen viable de parvenir à une solution politique à long terme en Syrie», a-t-elle déclaré, en ajoutant: «Peut-être le processus a besoin d’être relancé, mais je pense que vous allez entendre dans les prochains jours que nous redoublons nos efforts et que nous appuyons ce processus.»

(Article paru d’abord en anglais le 17 août 2018)