Québec solidaire se dit prêt à soutenir un gouvernement de la CAQ

Par Louis Girard
27 août 2018

Peu avant le lancement officiel de la campagne électorale québécoise pour le scrutin du 1er octobre, Québec solidaire s’est dit prêt à soutenir un gouvernement minoritaire mené par la Coalition Avenir Québec (CAQ) – un parti qui préconise des coupes draconiennes dans les services publics, une baisse massive de l’impôt pour les riches et la déportation des immigrants reçus qui échouent après trois ans un test de français et de «valeurs».

«Québec solidaire a toujours travaillé en collaboration avec n'importe quel autre parti quand c'est pour être au service du monde», a déclaré en entrevue la co-porte-parole de QS, Manon Massé. Elle a expliqué que si aucun parti ne gagne de majorité parlementaire, QS pourrait appuyer un gouvernement minoritaire du Parti québécois ou de la CAQ – bien qu’elle mentionne dans le deuxième cas de profondes divergences «sur notre vision de l’économie». Massé a ensuite ajouté: «Je pense que la première collaboration annoncée, que ce soit le Parti québécois ou la CAQ, ça va être sur la réforme du mode de scrutin».

Ce n’est pas la première fois que QS exprime publiquement le souhait de détenir la balance du pouvoir dans un gouvernement minoritaire dirigé par le Parti québécois, qui représente après les libéraux l’autre parti de gouvernement de la classe dirigeante québécoise depuis plus de 40 ans. Le fait que QS soit maintenant prêt à marchander avec les populistes de droite de la CAQ illustre la rapidité avec laquelle ce parti de la pseudo-gauche, basé sur les classes moyennes aisées, se tourne vers la droite dans ses efforts pour prouver à l’élite dirigeante qu’il ne pose aucun danger à l’ordre existant.

La condition posée par QS pour soutenir un gouvernement minoritaire du PQ ou de la CAQ en dit long sur son orientation pro-capitaliste. QS ne réclame pas la fin des mesures d’austérité – une promesse qui serait d’ailleurs vide de sens venant d’un parti qui a ravagé les services publics comme le PQ ou d’un ennemi juré de l’État-Providence comme la CAQ – mais une réforme du mode de scrutin.

Une composition du parlement qui serait proportionnelle au pourcentage des votes reçus donnerait plus de sièges à un petit parti comme QS, ouvrant ainsi la porte à son intégration au sein de l’establishment dirigeant, y compris une participation à un gouvernement capitaliste où il fournirait une couverture «de gauche» à de nouvelles attaques contre les travailleurs. De plus, en réclamant un mode de scrutin plus «démocratique» tout en passant sous silence le tournant de la classe dirigeante au Canada et partout dans le monde vers des formes autoritaires de gouvernement, QS sème des illusions dans une démocratie bourgeoise en état avancé de putréfaction. Finalement, cette revendication est vue d’un bon œil par une section minoritaire de la classe dirigeante qui observe avec inquiétude l’aliénation populaire envers les partis établis et cherche de nouveaux mécanismes politiques pour garder les travailleurs à l’intérieur du cadre capitaliste.

Le rôle de QS en tant que défenseur de l’ordre existant, organiquement opposé à toute véritable mobilisation des travailleurs et des jeunes contre l’austérité, a été démontré lors de la grève étudiante québécoise de 2012 qui avait le potentiel de déclencher un mouvement plus large des travailleurs contre tout le programme d’austérité de la classe dirigeante.

Appuyant les efforts de la bureaucratie syndicale pour détourner la rébellion étudiante derrière un appui électoral au PQ sous le slogan «de la rue aux urnes», QS a de nouveau proposé en juin 2012, au plus fort de la grève étudiante, une alliance électorale à ce parti de la grande entreprise. Et quelques jours avant l’élection de septembre, il offrait son soutien inconditionnel pendant au moins un an à un gouvernement minoritaire péquiste s’il détenait la balance du pouvoir.

Le résultat de ces efforts combinés fut le gouvernement péquiste de Pauline Marois qui allait, entre septembre 2012 et avril 2014, augmenter les frais de scolarité universitaire, sabrer dans l’aide sociale, criminaliser une grève dans la construction, imposer des budgets d’austérité et attiser le chauvinisme anti-musulman par sa Charte des valeurs québécoises.

Le rôle central de QS est de ressusciter des illusions dans le programme de la souveraineté du Québec, qui exprime historiquement les efforts d’une section de l’élite dirigeante au Québec pour renforcer les pouvoirs de l’État québécois – sans craindre la séparation avec l’État fédéral canadien – afin d’en faire un outil plus adapté pour intensifier l’assaut sur les travailleurs et améliorer la compétitivité des entreprises québécoises. Un objectif tout aussi important est de diviser les travailleurs du Québec de leurs frères et sœurs de classe du Canada, des États-Unis et d’outre-mer.

Depuis sa formation il y a plus de 10 ans, QS est orienté vers les milieux nationalistes québécois et le PQ en particulier, qu’il présente comme la «grande famille souverainiste». L’année dernière, lorsque les membres de QS ont rejeté un pacte électoral avec le PQ malgré les recommandations de leur direction, le WSWS a expliqué que ce rejet tactique était motivé par la crainte d’être discrédité en s’associant ouvertement à un parti détesté par les travailleurs pour avoir saigné à blanc la santé, l’éducation et tous les services publics.

Depuis, la direction de QS a tout fait pour se rapprocher politiquement du PQ. Il a fusionné en décembre dernier avec Option nationale (ON), un petit parti formé à l’initiative d’ex-députés péquistes sur la base que le PQ était devenu trop «mou» dans la promotion de la souveraineté. QS ne dit plus un mot des brutales mesures d’austérité du PQ ni de son tournant vers le chauvinisme anti-immigrants. S’il adresse à l’occasion des critiques au PQ, c’est uniquement pour avoir reporté la souveraineté du Québec à un futur indéterminé.

Lors d’une entrevue à Radio-Canada en juin dernier, Massé, visiblement agacée par l’insistance du journaliste à présenter QS comme étant «agressif» envers le PQ, a déclaré: «C’est tellement drôle que vous dîtes ça parce que nous, on parle jamais du PQ».

La récente offre de soutien politique à la CAQ, qui est le prolongement naturel de l’orientation de QS vers le nationalisme extrême, est loin d’être une aberration. Des forces similaires à QS à travers le monde se tournent de plus en plus vers les éléments nationalistes les plus à droite.

SYRIZA, le parti grec de la «gauche radicale» que QS présente comme un modèle, a été élu en 2015 en promettant de combattre la brutale austérité imposée par l’Union européenne (UE). Dès qu’il a pris le pouvoir, il a fait une alliance avec les Grecs indépendants, un parti de droite ayant des liens avec l’armée grecque. Basé sur les classes moyennes privilégiées et ancré dans le nationalisme grec, SYRIZA a vite renié ses promesses et imposé des coupes sociales encore plus drastiques que ses prédécesseurs tout en étant à l’avant-plan des attaques de l’UE contre les réfugiés.

Un autre exemple est celui de CUP (Candidatures d’unité populaire), la supposée aile «gauche» au sein du mouvement séparatiste de la Catalogne. Deux déléguées de ce parti ont été invitées par QS à son congrès de décembre dernier où elles ont défendu la décision de CUP de soutenir un gouvernement catalan nationaliste dominé par la droite et de voter en faveur de son budget d’austérité en 2017. C’était le prix à payer, ont-elles insisté sous les applaudissements des membres présents de QS, pour obtenir un référendum sur la souveraineté de la Catalogne.

Québec solidaire s’oriente vers les milieux nationalistes québécois et le PQ, tend la main aux populistes de droite de la CAQ et prend pour modèles des éléments réactionnaires ayant imposé ou soutenu de féroces mesures anti-ouvrières. Alors que la résistance à l’austérité capitaliste grandit parmi les travailleurs et que les partis de l’establishment sont de plus en plus discrédités à la veille de l’élection québécoise du 1er octobre, QS offre de nouveau ses services à la classe dirigeante, en particulier son image «de gauche», pour neutraliser politiquement la résistance ouvrière et redonner crédibilité au système capitaliste moribond.