Une tragédie née de l’inégalité : dix enfants meurent dans l’incendie d’une maison à Chicago

Par Kristina Betinis
31 août 2018

Il y a des tragédies qui révèlent la réalité de la vie sociale au monde entier. L’incendie horrible qui a ravagé cette maison de Chicago dimanche, tuant 10 enfants âgés de trois mois à seize ans, est un tel événement.

Deux enfants sont morts à l’hôpital maintenant des blessures infligées dans l’incendie. Huit autres ont péri immédiatement quand la maison où ils logeaient, sur Sacramento Avenue, dans le quartier de Little Village de Chicago, a pris feu.

Les enfants ont été identifiés comme Maya Almaraz, 3 mois ; Lonni Ayala, 3 ans ; Ariel Garcia, 5 ans ; Gialanni Ayala, 5 ans ; Giovanni Ayala 10 ans ; Xavier Contreras, 11 ans ; Nathan Contreras, 13 ans ; Adrian Hernandez, 14 ans ; Cesar Contreras, 15 ans ; et Victor Mendoza, 16 ans. Les enfants étaient de plusieurs familles, dont deux étaient liées.

L’incendie a dévasté le quartier principalement habité par des travailleurs pauvres et immigrés de Little Village, connu sous le nom « La Villita ». L’incendie et ses conséquences douloureuses se sont fait sentir à travers Chicago comme une expression du coût humain de la pauvreté et des inégalités sociales endémiques en Amérique.

Bien que la cause de l’incendie fasse toujours l’objet d’une enquête, on sait que la maison n’avait pas de détecteurs de fumée qui fonctionnaient, ce qui aurait pu empêcher la perte de ces vies. « Ce n’était pas difficile de sortir », a dit Larry Langford un responsable des sapeurs-pompiers. « L’incendie a commencé à l’arrière, et la porte d’entrée à l’avant était grande ouverte. S’ils avaient été éveillés, ou si quelqu’un les avait réveillés, ils seraient sortis. »

John, un résident du quartier, a parlé au World Socialist Web Site dimanche sur les lieux de l’incendie. Il a dit : « Je n’ai pas entendu de détecteurs de fumée. Il a fallu probablement 30 minutes pour que le service d’incendie y arrive. Si cela s’était produit dans un quartier riche comme Gold Coast il y aurait eu tout de suite les pompiers sur place, et tout le monde aurait été sauvé. Mais les riches ne se soucient pas de cet endroit. Il a été négligé et maltraité pendant longtemps. »

Le bâtiment où le feu a commencé a plus de 100 ans. La propriété a une histoire de plaintes des locataires et de violations du code du bâtiment de la ville, et a été non conforme à quatre des sept inspections au cours des trois dernières années. Les archives municipale indiquent que ces irrégularités vont de la vermine à la négligence de l’entretien et un état de délabrement extrêmes. Les mentions les plus récentes comprenaient des problèmes électriques dangereux.

Little Village abrite plusieurs générations de familles immigrées, pour la plupart des travailleurs pauvres. Le quartier a un revenu annuel médian des ménages d’environ 35 000 dollars. Un tiers des habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté officiel.

A mesure que les informations sur le non-respect des normes émergeaient dans les jours qui ont suivi l’incendie, les bureaucrates ont tenté de jeter le blâme sur les familles. Le conseiller de la douzième section électorale George Cardenas, chef du Groupe Latino du conseil municipal de Chicago et proche partisan du maire démocrate Rahm Emanuel, a déclaré au bureau local d'ABC News : « Laisser un enfant de trois mois, entre les mains d’une jeune fille de seize ans […] A quoi est-ce qu’ils pensaient ? »

Lundi soir Alissandra Calderon, un porte-parole du Département des enfants et des services à la famille de l’Illinois, a confirmé que l’agence enquêtait sur des allégations de négligence des enfants.

Plus tôt lundi, Cardenas a fait l’apologie des propriétaires dans une interview avec le Sun-Times. Il a expliqué que pour régler certains problèmes dans un immeuble, « Vous devez expulser les gens. Le propriétaire est à la recherche de temps pour améliorer [le logement]. Il doit avoir une chance de corriger ces irrégularités. »

Tel est le gouffre social qui sépare le Parti démocratique de la classe ouvrière !

La responsabilité de cette tragédie incombe clairement à la classe dirigeante et à ses représentants politiques. Chicago est contrôlé par les démocrates. C’est le domicile politique de Barack Obama, et c’est le maire Emanuel, ancien chef de cabinet d’Obama et ancien banquier d’investissement multimillionnaire, qui la dirige depuis des années.

Les démocrates, pas moins que les républicains, ont supervisé la croissance extrême des inégalités sociales, qui laissé pourrir le logement et les infrastructures de base, tandis que la richesse de l’élite de la ville a explosé. Les démocrates ont nommé pour le gouverneur de l’Illinois un milliardaire héritier de la fortune des hôtels Hyatt, J.B. Pritzker, un collecteur de fonds majeur pour Obama. En novembre, Pritzker affrontera le républicain Bruce Rauner, lui-même ancien gérant de fonds spéculatifs.

Actuellement dans son deuxième mandat, Emanuel est personnellement identifié avec des politiques impitoyables favorables aux entreprises, en particulier la fermeture de 50 écoles primaires et la mise à pied de milliers d’enseignants. Mais la destruction de l’éducation publique n’est qu’un aspect de l’attaque contre la classe ouvrière.

La disponibilité de logements sûrs et abordables à Chicago a été jugulée par les dirigeants de la ville, ce qui contribue au nombre croissant de familles obligées de se tourner vers des bâtiments dangereux et mal entretenus. L’année dernière, on a découvert que la Chicago Housing Authority (CHA, Autorité du logement de Chicago) avait joué un rôle essentiel dans la limitation du nombre de logements abordables. Pendant des années, la CHA a refusé des bons de location [article en anglais] aux ménages admissibles, bien qu’elle ait reçu des fonds fédéraux à cette fin. Entre 2007 et 2012, des années de grand besoin après la crise hypothécaire de 2008, la liste d’attente de la CHA a atteint plus de 91 000 ménages.

Le paysage social de Chicago est bien décrit par Andrew Diamond dans son livre de 2017, City on the Make. Il caractérise Chicago comme « une combinaison de Manhattan fracassée contre Detroit. » Chicago, qui abrite le Chicago Mercantile Exchange et Board of Trade, les deux principaux marchés à terme américains maintenant fusionnés, ainsi que de nombreuses entreprises d’investissement et banques, combine les aspects d’un centre financier comme New York avec ceux d’une ville du Rustbelt (ceinture de la rouille) qui a souffert des ravages de la désindustrialisation tels que Detroit. Les deux villes illustrent la croissance extrême des inégalités sociales qui a caractérisé la société américaine au cours des dernières décennies.

Les centaines de milliers d’emplois qu’il y avait dans l’industrie – l’automobile, l’acier, le conditionnement de la viande – ont été remplacés, si jamais ils ont été remplacés, par des postes à bas salaires et à temps partiel dans les secteurs des services et de la logistique. Concentrés sur le centre-ville sont les quartiers riches et de la classe moyenne supérieure. S’étendant jusqu’aux limites de la ville il y a les quartiers de la classe moyenne inférieure, de la classe ouvrière et des quartiers pauvres et les ménages de travailleurs et de pauvres sont de plus en plus poussées dans la banlieue et dans les comtés environnants.

Les quartiers de la classe ouvrière sont privés de fonds tandis que des ressources illimitées sont disponibles pour des projets de vanité comme l’Obama Presidential Center dans le South Side, à un coût actuellement estimé à 500 millions de dollars, dont 175 millions dollars qui devraient provenir de sources publiques.

Les conditions dans la ville de Chicago expriment le caractère des relations sociales aux États-Unis, une société dominée par une oligarchie de la grande entreprise et financière qui contrôle les deux partis politiques et a accumulé des sommes inimaginables par l’exploitation et l’appauvrissement de la grande majorité, une société dans laquelle les besoins les plus élémentaires de la vie moderne, tels que le logement sûr et les détecteurs de fumée en état de marche, sont sacrifiées sur l’autel du profit, avec toutes les conséquences prévisibles. La mort inutile de dix enfants dans un incendie résultant de la pauvreté et de la négligence officielle est le visage laid du capitalisme américain.

(Article paru en anglais le 29 Août 2018)