Le ministre de l'Intérieur d'extrême droite italien accusé d'enlèvement

Par Marianne Arens
31 août 2018

Le procureur général d’Agrigento, une ville de la côte sud de la Sicile, enquête sur le ministre italien de l’Intérieur et secrétaire fédéral de la Lega (Ligue, anciennement la Ligue du Nord), pour privation de liberté, séquestration et abus de pouvoir.

Salvini avait supervisé la détention de 177 réfugiés à bord du navire de la garde côtière italienne, Ubaldo Diciotti. Il a déclaré que les migrants ne pourraient quitter le navire et débarquer en sol italien qu’à partir du moment où les autres pays européens s’engageraient à les accueillir.

Salvini a menacé que dans le cas contraire, ils seraient renvoyés en Libye. Pendant 10 jours, Lega et le gouvernement de coalition du Mouvement des cinq étoiles ont refusé d’autoriser le débarquement des réfugiés épuisés et désespérés.

Les garde-côtes près de Lampedusa ont sauvé les migrants de la Méditerranée le 16 août. Le navire n’a été autorisé à accoster dans le port de Catane que le 20 août et seuls 27 enfants et mineurs non accompagnés ont été autorisés à quitter le navire. Cent-cinquante autres réfugiés ont été contraints de rester à bord jusqu’à samedi, bien qu’une bonne partie d’entre eux souffrait de la gale et que plusieurs cas de tuberculose étaient suspectés.

Les migrants ont finalement été autorisés à quitter le navire Ubaldo Diciotti samedi soir. L’Albanie, non membre de l’Union européenne, et l’Irlande, membre de l’UE, avaient convenu d’accepter 25 personnes chacun. Les 100 migrants restants se sont vus offrir un logement par la Conférence épiscopale italienne – une tentative désespérée du pape François d'améliorer la réputation de l'Église gravement endommagée suite aux dernières révélations de maltraitance d'enfants par le clergé.

Le 25 août également, Luigi Patronaggio, procureur principal à Agrigento, a engagé des poursuites contre Salvini. Il accuse le ministre de l'Intérieur d'avoir violé tant les lois italiennes qu’européennes. Selon la loi, personne ne peut être détenu plus de 48 heures sans mandat du juge.

Patronaggio est une figure bien connue des milieux juridiques italiens. Il a mené des enquêtes sur le crime organisé sicilien et envoyé en prison Marcello Dell'Utri, le criminel mafieux, conseiller et ami personnel de l'ancien premier ministre Silvio Berlusconi. Berlusconi était chef du gouvernement italien pendant des années dans une coalition avec la Lega Nord, le prédécesseur de la Lega de Salvini.

Dimanche, Patronaggio a remis l’affaire Salvini au Tribunale dei Ministri (Cour de justice de la république) de Palerme, un tribunal spécial chargé d’enquêter sur les membres du gouvernement. Faisant référence aux réfugiés, Patronaggio a déclaré: «Il s’agit de personnes obligées de quitter leur pays et leurs familles dans des circonstances douloureuses pour échapper à la guerre et à la misère.»

En vérité, l’ensemble de l’Union européenne mérite d’être sur le banc des accusés à côté de Salvini.

Les représentants de l'UE sont responsables de la mort de milliers de personnes qui se sont noyées en Méditerranée. Ceux qui ont pu gagner la terre ferme font exception. À la fin du mois de juin, l’UE a décidé de fermer hermétiquement la «forteresse Europe» en utilisant les tristement célèbres garde-côtes libyens pour patrouiller les côtes méditerranéennes européennes et empêcher les volontaires des ONG de quitter les ports pour secourir les naufragés.

Ce faisant, l’UE a condamné à mort au large un nombre indéterminé de réfugiés. Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), le nombre de personnes ayant atteint l'Italie jusqu’au 22 août est passé de 97.500 à 19.400 par rapport à la même période l'an dernier. Malgré cette baisse, 1546 cas de noyade ou de personnes disparues ont été enregistrés au cours de ces huit mois.

Salvini a réagi avec agression et mépris à l'enquête du procureur. Devant des partisans fascistes à Pinzolo, dans le nord de l’Italie, il a accusé l’UE d’être seule responsable, l’accusant d’être «vile et inutile». «Ils ne méritent pas notre argent», donc, l’Italie va arrêter ses contributions, a-t-il dit.

En ce qui concerne les accusations, Salvini a déclaré qu'il renoncerait à l'immunité à laquelle il a droit en tant que membre du Sénat. «Je serai prêt quand ils viendront me chercher», a déclaré Salvini, ajoutant que les accusations portées contre lui étaient «une honte». «Ils peuvent m'arrêter, mais pas les 60 millions d'Italiens qui veulent que les choses soient différentes.»

La position provocatrice de Salvini répond à la perte rapide de soutien au gouvernement. Confronté à une crise économique et sociale profonde, il cherche à mobiliser les forces les plus à droite.

La politique du gouvernement consistant à renforcer l'armée et la police et ses attaques contre les droits démocratiques rencontre de plus en plus de résistance. Samedi, plus de 1000 personnes ont manifesté à Catane pour demander la libération des migrants. «Ils sont illégalement détenus», a déclaré un participant au quotidien la Repubblica. «Nous voulons montrer que nous sommes solidaires avec eux.»

Aucun des partis officiels n’était présent, et lorsque des membres de l’ancien Parti démocrate au pouvoir (PD) sont apparus, ils ont été éjectés et conspués par les manifestants. Un intervenant a déclaré: «Beaucoup de gens ici sont au chômage, d’autres sont des étudiants avec deux emplois; ils ont des emplois précaires, ou ce sont des retraités qui n’ont pas suffisamment d’argent pour finir le mois. Il n’est pas difficile d’imaginer comment les réfugiés ont du mal à s’en sortir: nous voulons tous vivre.»

L’affirmation de Salvini selon laquelle sa politique repose sur «60 millions d’Italiens qui veulent des choses différentes» a suscité une immense réaction sur Internet. De nombreux travailleurs, résidents et même des touristes sur la côte ont publié des déclarations pour contrer la propagande de la Lega. Une rencontre entre Salvini et le premier ministre hongrois Viktor Orbán à Milan cette semaine a été accueillie par de manifestations.

Avec ses provocations fascistes, le gouvernement tente de détourner l’attention des tensions croissantes. Une crise financière massive se cache en arrière-plan et ne permettra pas à la Lega et au Mouvement des cinq étoiles de tenir leurs promesses électorales. Les partis au pouvoir avaient promis de rétablir les retraites, d'introduire un revenu de base et de réduire les impôts, des politiques qui coûtent des milliards et qui s'évaporent maintenant.

L'effondrement récent du pont de Morandi à Gênes, qui a coûté la vie à 43 personnes, a mis en évidence l'état de décrépitude de l'économie et de la société italienne. Des centaines de personnes se retrouvent dans la rue et n'ont toujours pas reçu une aide adéquate ou un logement.

En septembre, le gouvernement présentera son budget 2019 et l'UE devra alors l'approuver. Cela aide à expliquer la propagande agressive des membres du gouvernement contre l'UE. Avec Salvini, son partenaire de coalition, Luigi Di Maio (Mouvement des cinq étoiles), a annoncé que l'Italie ne «transférera plus d'euros» vers l'UE.

L'Italie a la deuxième dette publique de l'UE après la Grèce (2.300 milliards d'euros) et le ministre des Finances, Giovanni Tria, se trouve confronté au grave problème du refinancement de plusieurs centaines de milliards d'euros de prêts bancaires. En même temps, trois échéances se profilent pour déterminer la solvabilité italienne. Les agences de notation Fitch, Moody's et Standard & Poor's accorderont leurs notes les 31 août, 7 septembre et 26 octobre respectivement.

Le gouvernement italien de la Lega et le Mouvement des cinq étoiles ne peuvent que se maintenir au pouvoir et propager leurs obscénités de droite parce qu’il n’y a pas de réelle opposition et qu’il manque à la classe ouvrière un parti capable de lui fournir une perspective socialiste

En particulier, les politiciens de la fausse «gauche» des franges de l'ancien Parti démocrate tentent d'absorber et de neutraliser la résistance des travailleurs. Après avoir protégé pendant des années les politiques anti-ouvrières de divers gouvernements de centre gauche, ils sont maintenant fermement opposés à la mobilisation contre les politiques fascistes du nouveau gouvernement. Pour ces forces, même les enquêtes menées par le procureur Patronaggio vont trop loin. Plusieurs politiciens de la pseudo-gauche s’y sont opposés avec mépris, affirmant qu’ils ne font qu’alimenter la propagande d’extrême droite de Salvini.

(Article paru en anglais le 30 août 2018)