Pourquoi la classe politique est-elle obsédée par la démission de Hulot?

Par Francis Dubois
3 septembre 2018

Depuis presque une semaine, la classe politique française parle en boucle de la démission surprise du ministre de l’Écologie, Nicolas Hulot, le mardi 28 août. Hulot a annoncé sa démission par une courte déclaration au cours d’une interview sur France Inter, apparemment sans avertir ni le premier ministre Edouard Philippe ni Macron. Juste auparavant, il avait déclaré qu’aucun des objectifs écologiques du gouvernement n’avait été atteint et que le gouvernement ne s’y intéressait même pas. Il a ajouté que sa décision avait «mûri de longs mois».

Et les politiciens et les médias de transformer l’ex-présentateur d’ Ushuaïa, l’émission télévisée dédiée aux sports extrêmes, en grande conscience morale, et sa démission en crise morale du gouvernement.

Alors que Le Point titrait «Une démission qui fait mal» et Le Monde voyait la rentrée «frappée par la tempête Hulot», le chef de La France insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon saluait dans le geste de Hulot «un vote de censure contre Macron». Pour le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), Olivier Besancenot applaudissait sa démission en écrivant sur Twitter, «c’est plus une rentrée politique pour Macron, c’est une sortie de route!»

L’ancien président François Hollande a adoubé Hulot d’un «Il a eu raison», avant d’ajouter: «Je sais ce qu’il peut apporter, à la fois une conscience, et une connaissance des enjeux planétaires.»

Le parti de Macron, La République en marche (LRM), s’est déclaré sinon affecté, du moins «embêté» par le départ de Hulot. Selon Le Monde, «Ce départ mécontente l’immense majorité des adhérents du mouvement présidentiel, très attachés à la personne de l’écologiste et aux causes qu’il défend.» Le journal a cité un dirigeant LRM pour qui Hulot incarnait «un combat pour l’écologie ancré dans la réalité», c’est à dire dans le capitalisme, qui collait «parfaitement à l’identité des “marcheurs”. Son départ est très embêtant pour nous.»

Derrière cet engouement pour des platitudes à propos de Hulot, la classe dirigeante tente de rassurer l’audimat, et de se rassurer elle-même, à peu de frais. Malgré l’effondrement du PS l’année dernière et la montée de la contestation ouvrière contre l’austérité, la bourgeoisie française fonce tête baissée vers la démolition des retraites et promet de dépenser des centaines de milliards d’euros sur les forces armées. 50 ans après Mai 68, une confrontation explosive se profile.

Dix jours après la parution d’un sondage Elabe selon lequel seulement 16 pour cent des Français trouvent que l’action de Macron a un effet positif sur le pays, et 6 pour cent qu’elle améliore leur propre situation, tout l’appareil médiatique parle de la crise de Macron. Mais c’est seulement pour se félicite bruyamment de ce que la classe politique française abriterait des géants moraux de la lutte écologique comme Hulot, capables de tels gestes de fidélité à eux-mêmes.

Cette insistance à parler de Hulot sur tous les tons laisse de côté l’impopularité des attaques projetées contre les travailleurs, le rôle joué par LFI, le NPA et les syndicats qui signent les accords validant cette casse sociale, et le danger réel de guerre. Alors que Hulot démissionnait, Moscou adressait des avertissements urgents à l’OTAN sur le danger d’une guerre généralisée en Syrie. L’obsession officielle avec Hulot ne fait que souligner la réalité explosive du gouffre qui sépare l’aristocratie financière de la classe ouvrière et la perplexité d’une classe politique en perdition.

Bien entendu, Hulot serait l’homme politique français le plus populaire, du haut de ses 38 pour cent d’approbation. Il dépasse non seulement Macron et Philippe, mais aussi Mélenchon qui arrivait à 17 pour cent en juillet. Il faut dire qu’à la différence de Hollande ou de Macron, le présentateur d’Ushuaïa laisse l’impression d’être un homme qui préfère faire de la télévision à ordonner des assassinats par drone ou serrer la main à un dictateur sanglant comme le général égyptien Abdel Fattah al-Sissi.

Il a su éviter de commenter les principales politiques du gouvernement dont il faisait partie: les centaines de milliards d’euros dépensés sur l’armée, la construction d’un réseau européen de camps d’internement pour les réfugiés, et la casse des acquis sociaux des travailleurs. Et à la différence de Macron, il n’a pas rigolé de la mort de réfugiés comoriens noyés dans l’Océan indien ou dénoncé le «pognon de dingue» dépensé sur les aides sociales aux travailleurs pauvres.

Mais le fait que c’est en évitant de commenter l’action du gouvernement qu’on devient, par défaut, le ministre le plus populaire de France en dit long sur la dégérescence de l’élite dirigeante. Si ce silence a suffi à Hulot pour accumuler un petit capital sympathie, cela ne fait pas de lui une des grandes consciences de l’Histoire.

Hulot n‘était pas opposé à la politique du gouvernement le plus à droite en France depuis le régime de Vichy et pour lequel il a «une immense amitié», comme il l’a dit à l’annonce de sa démission. Il n‘a pas claqué la porte lorsque celui-ci a démoli le Code du travail avec ses ordonnances, transposé les dispositions de l’état d‘urgence dans la loi, bombardé la Syrie, détruit le statut des cheminots et privatisé la SNCF, ou lorsque qu’il a fait voter début août sa loi draconienne sur l‘immigration attaquant le droit d’asile.

En entrant au gouvernement, il n’ignorait ni son programme d’austérité et de militarisme, ni qu’il se basait sur la force de frappe nucléaire. Lorsque Macron a fait charger la gendarmerie au mois d’avril pour attaquer brutalement les zadistes installés sur les terres du projet abandonné de Notre-Dame des Landes, Hulot avait sanctionné l’assaut et défendu les gendarmes en vantant leur «retenue».

Sa présence au gouvernement Macron illustre surtout l’hypocrisie politique et l’aveuglement primaire de l’écologie petite-bourgeoise, qui s’oppose à la construction de réacteurs nucléaires mais qui assiste tranquillement, sans broncher à la préparation de guerres atomiques.

Ayant déclaré un patrimoine de 7,2 million d’euros y compris une collection pas trop écologique de six automobiles, Hulot avait été visé, dans le cadre de la campagne #metoo, par des accusations de viol venues de secteurs du PS, gonflées par les médias et associées à des demandes de démission.

Il risquait d’être totalement discrédité en restant au gouvernement, alors que les actes de celui-ci entraient de plus en plus en conflit avec ses déclarations. Un jour après sa démission, un rapport commandité par le ministère de l‘Économie et son propre ministère, classé «secret défense», préconisait la construction de six nouveaux réacteurs nucléaires EPR en France.

Avec Hulot ministre de l’Écologie, le gouvernement a décidé de l’enfouissement des déchets nucléaires, alors que des études s’alarment de l’augmentation des cas de cancer autour de sites d‘enfouissement comme celui de Soulaines dans l’Aube. L’institut Santé publique France a trouvé qu‘il y avait 28 pour cent de mortalité par cancer du poumon en plus dans un rayon de 15 km autour des sites nucléaires de Soulaines, que dans le reste de l’Aube et de la Haute-Marne.

Pour se gagner les chasseurs, le gouvernement a décidé une réforme de la chasse faisant de fortes concessions aux organisations de chasseurs, traditionnellement classées à droite. Hulot s‘est alors vu fragilisé par des critiques de la part des organisations de protection des animaux et de scientifiques.

Alors que les relations entre la classe ouvrière et l’aristocratie capitaliste sont au point de rupture, la politique menée par Hulot est entièrement tournée vers l’entretien de certaines illusions politico-écologiques dans les couches les plus aisées et les plus conformistes de la société. Dans la classe ouvrière se prépare un tout autre mouvement.