Alors que l'opposition sociale monte, la Silicon Valley et Washington intensifient la censure de l'Internet

Par Andre Damon
6 septembre 2018

Alors que les chefs de Facebook et Twitter sont sur le point de témoigner au Congrès, les monopoles des médias sociaux se bousculent pour démontrer jusqu'où ils sont allés pour mettre en œuvre les mesures de censure exigées par les agences de renseignement et les sections dominantes de l'establishment politique .

Ces actions sont inévitablement justifiées par la lutte contre « l'interférence étrangère» et «l'ingérence » dans la « démocratie américaine » qui feraient la promotion de «fausses nouvelles ». Mais la cible réelle est la montée de l'opposition sociale parmi des millions de travailleurs et de jeunes.

Dans tous les États-Unis, des centaines de milliers de travailleurs entrent en lutte contre les bas salaires, les attaques contre les programmes sociaux et le déclin des infrastructures sociales. Au début de l’année scolaire, les enseignants de l’État de Washington ont lancé des grèves, et les syndicats cherchent désespérément à contenir la colère des enseignants. Les 370 000 travailleurs d'UPS (United Parcel Service) aux États-Unis s'opposent à un nouveau contrat de « concessions » exigé par leur employeur et le syndicat des Teamsters (camionneurs). La classe dirigeante sait bien que toute éruption d’une lutte de classe dans n'importe quel secteur peut déclencher une explosion sociale.

Parallèlement, le soutien au socialisme dans la population se développe. Un récent sondage Gallup a montré que, pour la première fois, moins de la moitié des jeunes de 18-29 ans ont une vision positive du capitalisme, alors que plus de la moitié ont une vision positive du socialisme.

Pour lutter contre ce qu'ils appellent des opinions politiques «extrêmes», les entreprises technologiques majeures ont massivement accéléré leurs efforts pour surveiller, réglementer et contrôler le flux d'informations en ligne.

Samidh Chakrabarti, directeur de Civic Engagement de Facebook, a déclaré à NBC News lundi que la société construisait une « salle de guerre » pour surveiller les déclarations de ses utilisateurs sur les élections américaines de 2018, permettant au monopole des médias sociaux de «prendre des mesures rapides et décisives».

« Nous construisons cette salle de guerre, une salle de guerre physique », a déclaré Chakrabarti. En continuant sa métaphore militaire, Chakrabarti a dit à NBC, « Chaque parcelle de cette société s’est mobilisé » pour supprimer ce qu’il a appelé les « faux comptes » et pour d'arrêter la « propagation de la désinformation et de fausses nouvelles. »

On peut juger dans la pratique ce que la société entend par « fausses nouvelles » et « désinformation ». Parmi les pages supprimées il y avait le programme officiel de la manifestation du mois dernier contre la marche néo-nazie de Charlottesville, en Caroline du Sud. Le lot le plus récent de « fausses » pages enlevées par la société exprimaient toutes des opinions politiques de gauche, dont l'opposition à la politique étrangère des Etats-Unis et d'Israël et aux violences policières.

L’ampleur des actions coercitives prises par la société est grande. Le manager se vanta de ce que, sur une période de six mois, Facebook « avait détecté, bloqué et retiré plus d'un milliard de faux comptes avant même qu'ils ne puissent diffuser une quelconque désinformation ou des fausses nouvelles. »

La société a doublé son équipe de sécurité et de contrôle, passée de 10 000 personnes il y a un an à 20 000 aujourd'hui . Ce qui signifie que la majorité des employés de cette société travaillent à

surveiller ce que disent ses utilisateurs. Parmi eux, des milliers de personnes ont des antécédents dans la police et le renseignement. « Nous avons certains des meilleurs analystes du renseignement venant du monde entier », a déclaré M. Chakrabarti.

Facebook est loin d'être la seule organisation à utiliser l'analogie de la « guerre » pour décrire l'avenir de l'Internet. La couverture du magazine influent de la politique étrangère, Foreign Affairs titre ce mois-ci: « Guerre mondiale du Web ». Son principal éditorial affirme que « l'Internet ouvert à tous » se transforme en quelque chose de « différent et à bien des égards pire que ce que nous avons maintenant ». L’internet, comme l’affirme un des articles, « est devenu un champ de bataille actif ».

En permettant aux « propagandistes et extrémistes » de « présenter agressivement un contenu trompeur ou carrément faux», l'Internet «vole aux citoyens une compréhension élémentaire de la réalité », affirme Karen Kornbluh, attachée de recherche en politique numérique au Conseil sur les relations étrangères. « Il est difficile d'échapper à la conclusion que la technologie qui a promis de donner le pouvoir aux impuissants a fini par nuire à ceux-là mêmes qu'elle était censée aider», écrit-elle.

La conclusion en est claire. Si l'Internet « vole aux citoyens une compréhension élémentaire de la réalité » et « nuit à ceux-là mêmes qu'il était censé aider, » ne seraient-ils pas mieux sans lui? Ou il faut du moins que l’État prenne des mesures agressives pour faire respecter sa propre « compréhension élémentaire de la réalité », c'est à dire impose la censure.

La principale préoccupation de l'élite dirigeante américaine n'est pas des campagnes censées provenir de Saint-Pétersbourg ou de Téhéran, mais l'opposition politique croissante de la classe ouvrière, qui est de plus en plus demandeuse de politique socialiste.

Et ce sont précisément les organisations de gauche, anti-guerre, socialistes qui ont été les principales cibles de la censure des géants de la technologie.

L'an dernier en avril, Google avait annoncé des mesures pour promouvoir les « contenus faisant autorité » au détriment « des points de vue alternatifs», ce qui a conduit à une baisse massive du trafic de recherche vers des sites de gauche. Le trafic de recherche sur le World Socialist Web Site a chuté de 75 pour cent dans les mois qui ont suivi ces changements, et poursuit sa tendance à la baisse.

Les médias américains ont maintenu un silence presque complet sur la censure par Google des points de vue politiques de gauche. Mais lorsque le président Donald Trump a affirmé le mois dernier que les organes de presse conservateurs étaient bâillonnés par Google, Google, les médias écrits et audiovisuels et une bonne partie de l'establishment politique américain ont répondu par une série de démentis.

En réponse à l’affirmation de Trump, le sénateur Mark Warner, chef de file de la campagne des démocrates pour censurer l'Internet, a donné à un journaliste de Wired une réponse révélatrice sur la façon dont Google traitait « les médias extrêmes».

« Il y a de vraies préoccupations au sujet de certains des algorithmes qui créent presque des tendances toxicomanes, mais ce sont généralement ceux qui, si vous avez un profil personnel de recherche et vous recherchez une histoire penchant à gauche, vont vous en donner une autre, en général plus extrême, pour continuer à nourrir la bête ».

Autrement dit, si les gens recherchent « inégalité sociale » et « grèves » sur Google, ils pourraient bien tomber sur « socialisme » et les « médias extrêmes » de gauche qui l’approuvent.

Ce que décrit Warner, autrement dit, c'est bien la méthode exacte par laquelle Google a ciblé le World Socialist Web Site, en faisant baisser le rang de ses pages dans les recherches sur des sujets que le site couvre principalement.

La montée des luttes de la classe ouvrière donne là aussi la voie à suivre pour défendre la liberté d'expression sur l'Internet. A mesure que les travailleurs aux Etats-Unis et dans le monde entreront dans la lutte contre les patrons et leurs larbins des syndicats, ils doivent entreprendre la lutte contre la censure de l'Internet et en faire une revendication politique centrale.

(Article paru en anglais le 5 septembre 2018)