Le New York Times passe sous silence la censure menée par Google

Par Andre Damon
8 septembre 2018

En septembre dernier, le New York Times publiait un article, apparaissant sur la première page de sa section sur le monde des affaires, rapportant des affirmations du World Socialist Web Site selon lesquelles le moteur de recherches dominant sur Internet, Google, censurait les sites Web de gauche, antiguerre et socialiste.

L’article citait abondamment, et mettait en lien, la lettre ouverte du WSWS à Google, « Arrêtez la censure de l’Internet ! Arrêtez la mise sur liste noire politique du World Socialist Web Site ! » La lettre ouverte apportait des preuves que « Google truque les résultats des recherches » afin de « bloquer les nouvelles que votre société voudrait passer sous silence, et étouffer des opinions avec lesquelles vous n’êtes pas d’accord. »

Mais mercredi, le Times a publié sur son site Internet (et publié jeudi en première page de la section économique de son édition imprimée de jeudi) un article du même auteur, Daisuke Wakabayashi, qui est un blanchiment du régime de censure de Google faisant écho des propres dénégations intéressées de l’entreprise sans un examen sérieux des faits.

L’article est le dernier d’une série d’articles similaires publiés par les principaux organes de presse américains, qui, en se servant des allégations du président Trump selon lequel l’entreprise censure des sources d’information de droite, répète sans aucune critique les dénégations de Google qui nie mettre des sites sur une liste noire en fonction de leur point de vue politique.

Wakabayashi écrit : « Google a déclaré que l’idéologie politique n’était aucunement un facteur dans les aspects de ses résultats de recherche. Google a déclaré que le fait qu’un utilisateur soit conservateur ou libéral ne fait pas partie des informations collectées par la société et qu’il n’a pas catégorisé les pages Web selon leurs tendances politiques. »

Il poursuit : « Cependant, l’examen de la désinformation après l’élection présidentielle de 2016 a poussé Google à modifier son algorithme de recherche. À l’époque, Google a constaté que 0,25 pour cent de son trafic quotidien était lié à des informations intentionnellement trompeuses, fausses ou offensantes. Elle souhaitait faire apparaître ce qu’elle appelait plus de contenu « faisant autorité » dans les résultats de recherche. »

Le plus près que l’auteur s’approche d’un examen critique des réclamations de la société est avec le passage suivant : « Le changement a suscité des plaintes selon lesquelles il a provoqué une forte baisse du trafic. Mais l’organisation qui s’est plainte et tous les sites dont le trafic a été cité penchent à gauche. »

L’organisation qui se plaint de la rétrogradation par Google de ce que Wakabayashi appelle cyniquement « des informations trompeuses, fausses ou offensantes » est le World Socialist Web Site, dont le nom n’est pas mentionné dans le nouvel article du journaliste. Ce que Google a rétrogradé n’était en fait pas une « information trompeuse, fausse ou insultante », mais des points de vue politiques critiques à l’égard du gouvernement américain et de l’establishment politique.

Le blanchiment de la censure de Google par le Times est d’autant plus flagrant que l’année écoulée depuis la publication du rapport de Wakabayashi en septembre 2017, toutes les affirmations majeures formulées dans la lettre ouverte du WSWS à Google ont été confirmées.

La lettre soutenait qu’en tentant de censurer Internet, Google agissait en tant qu’agent de l’appareil de renseignement de l’État, dans le but de limiter la liberté d’expression protégée par le premier amendement de la Constitution américaine. Les déclarations faites par les législateurs et les responsables du renseignement au cours de l’année écoulée prouvent la justesse de cette affirmation.

* Lors d’une audition en février 2018 devant la commission sénatoriale du renseignement, le directeur du FBI, Christopher Wray, a loué les « engagements » et « partenariats » des agences de renseignement américaines, concluant : « Nous ne pouvons pas policer complètement les médias sociaux donc nous devons travailler avec eux pour qu’ils puissent se policer eux-mêmes. »

* Lors d’une audition en novembre 2017, le membre du Congrès, Adam Schiff, a déclaré que Google avait une « obligation sociétale » de changer le fait que « ce qui finit par percer en haut de nos flux est généralement ce que nous recherchions ».

* Lors d’une audience devant le comité judiciaire du Sénat en novembre 2017, l’ancien agent du FBI, Clint Watts, a déclaré : « Les guerres civiles ne commencent pas par des coups de feu, ils commencent par des mots […] Arrêter le barrage d’artillerie des fausses informations qui atterrit sur les usagers de médias sociaux n’arrivera que lorsque les auteurs qui distribuent leurs fausses histoires seront réduits au silence. »

Au cours de l’année écoulée depuis la publication de l’article initial de Wakabayashi, les dirigeants de grandes entreprises technologiques ont clairement montré leurs efforts, en partenariat avec les agences de renseignement américaines, pour contrôler ce que leurs usagers disent et lisent.

Le jour même où le Times publiait l’article de Wakabayashi le plus récent, la commission du renseignement du Sénat a tenu une audience au cours de laquelle les dirigeants de Facebook et de Twitter se sont engagés à intensifier la censure de l’Internet. La directrice des opérations de Facebook, Sheryl Sandberg, a expliqué que Facebook avait bloqué la distribution des déclarations contestées par ses « vérificateurs de faits », excluant les « propos préjudiciables » et promouvant un « bon discours ».

Sandberg a déclaré que lorsque le contenu est « marqué comme faux » par les vérificateurs de Facebook, « nous réduisons considérablement la distribution sur notre site, nous vous avertissons si vous êtes sur le point de le partager, et surtout, nous montrons des articles connexes à côté pour que les gens puissent voir des faits alternatifs ».

Elle a poursuivi : « Le point de vue fondamental est que le discours peut souvent être contré par un bon discours, et si quelqu’un dit quelque chose qui n’est pas vrai et le dit incorrectement, quelqu’un d’autre peut dire : « En fait, vous vous trompez. C’est vrai," c’est ce à quoi nous travaillons sur nos systèmes. »

En décidant quelles opinions politiques sont « vraies » et lesquelles sont « fausses », en censurant le « mauvais discours » et en encourageant le « bon discours » en remplaçant les déclarations désapprouvées par d’« autres faits » [alternative facts], Facebook mène un effort délibéré et systématique pour manipuler l’opinion publique au nom de ses partenaires dans les agences de renseignement américaines.

La même méthodologie est utilisée par Google, mais à une échelle encore plus grande. Alors que Facebook censure et altère les déclarations des usagers sur sa propre plate-forme propriétaire, la censure de Google affecte la manière dont la grande majorité des gens du monde entier trouvent et accèdent à l’information sur l’Internet public.

Dans son article, Wakabayashi présente le système de classement de recherche de Google comme une mystérieuse boîte noire. Mais son fonctionnement est beaucoup moins secret qu’il ne le fait apparaître. La réponse de Google à des millions de requêtes de recherche est méticuleusement suivie et analysée par des outils d’analyse de recherche privés, que le World Socialist Web Site a utilisé dans ses recherches. De plus, les propres déclarations de Google expliquent clairement le mécanisme par lequel elle a mis en œuvre son régime de censure.

La popularité du moteur de recherche de Google était fondée sur l’efficacité de son algorithme PageRank, un système alimenté par les affinités du public. Plus un domaine Web était cité et mis en lien, plus il était placé haut dans les recherches.

Le World Socialist Web Site, avec son vaste catalogue d’études extrêmement varié et extrêmement diversifiées sur des sujets allant du cinéma à la photographie, en passant par l’histoire et la politique contemporaines de presque tous les pays, est largement cité sur Internet et sur papier, dans des blogs, des articles de recherche académiques, des mémoires d’étudiants et la presse nationale dans les pays en développement.

Il n’est pas surprenant que la recherche de presque tous les sujets géopolitiques contemporains rende des articles du World Socialist Web Site dans le top 100, et souvent dans les 10 ou trois premiers résultats répertoriés. Parmi les exemples : « les États-Unis font-ils la guerre à l’Iran » (première place), « guerre nucléaire en Chine » (première place), « inégalité sociale dans le monde » (deuxième place), « pauvreté et inégalité sociale », « Littérature anti-guerre » (troisième place) et « négociations UAW (United Auto Workers) » (troisième place) [avec des termes en anglais, ndt].

Mais en avril 2017, Google a annoncé un changement radical dans son système de classement. Au lieu de refléter passivement ce que les internautes considéraient comme faisant autorité, le classement des résultats de recherche serait désormais basé sur la contribution des évaluateurs de requêtes, avec des instructions claires de réduire le rang des sites dont le discours était en conflit avec la politique officielle.

Dans son billet du 25 avril 2017 annonçant les changements apportés à l’algorithme de Google, le vice-président de l’ingénierie, Ben Gomes, a expliqué que le moteur de recherche de Google devait montrer les résultats de sites présentant des « points de vue divergents » uniquement si « la requête indique clairement que l’usager recherche un autre point de vue. »

D’une manière précisément compatible avec ce mécanisme, les pages du World Socialist Web Site étaient, dans un délai de deux mois, retirés des résultats pour les requêtes susmentionnées.

Wakabayashi ne fit aucun effort sérieux pour remettre en cause les affirmations de Google. Il n’a pas sollicité de commentaires sur le World Socialist Web Site ou, d’ailleurs, sur d’autres critiques de Google, car il en existe beaucoup. Mais ce type d’autocensure est endémique dans les médias américains, qui ont systématiquement cherché à minimiser les vastes implications constitutionnelles du régime de censure en train d’être construit sous leurs yeux.

Pour ne citer qu’un exemple, malgré le fait qu’il y avait des dizaines de journalistes dans la salle lorsque Sheryl Sandberg a déclaré son intention de remplacer le « mauvais discours » par d’« autres faits », aucun journal américain n’a même rapporté cette expression.

Cette autocensure de la presse américaine est honteuse. C’est un rappel de la puissance et de l’importance vitale d’un internet libre et ouvert, indispensable pour briser la mainmise d’un appareil médiatique qui défendra tout crime officiel, aussi flagrant soit-il.

Les déclarations de Sandberg mettent en garde contre une escalade massive de l’attaque contre la liberté de parole et d’expression. Il reste peu de temps. Nous appelons instamment tous nos lecteurs à se joindre à notre lutte contre la censure sur Internet.

(Article paru d’abord en anglais le 7 septembre 2018)