«Reporter» de Seymour Hersh: Une vie dédiée à révéler les mensonges et les crimes du gouvernement

Par Andre Damon
10 septembre 2018

Seymour Hersh, le journaliste d’enquête qui a joué un rôle de premier plan dans la dénonciation du massacre de My Lai en 1968 et de la torture par l’administration Bush de prisonniers à Abou Ghraib, a publié une autobiographie attendue depuis longtemps.

«Reporter», autobiographie de Seymour Hersh

Hersh est l’un des journalistes d’enquête les plus renommés au monde. Mais malgré ses décennies d’expérience journalistique, qui lui ont valu de nombreux prix, dont le prix Pullitzer, deux prix National Magazine et cinq prix George Polk, Hersh a été pratiquement banni par la presse américaine.

Aucun des plus importants journaux ou périodiques américains, ni même britanniques, ne publiera ses reportages. Et chacune de ses révélations se heurte à des dénonciations virulentes, ou pire, au silence.

Mais ses mémoires n’ont rien de défensif. Au lieu de cela, Hersh a écrit l’histoire de sa vie colorée de la même manière qu’il écrit ses articles. Le livre est un récit clair et captivant du début à la fin, décrivant la révélation de certains des plus grands crimes depuis la Seconde Guerre mondiale dont il a personnellement été témoin.

Le titre du livre: «Reporter», reflète son contenu. À première vue, les mémoires ne se veulent pas une réfutation de ses critiques contemporaines, qui le qualifient d’apologiste du gouvernement Poutine parce qu’il ose remettre en question le discours de la CIA sur la politique étrangère; plutôt, il donne souvent l’interprétation la plus généreuse des actions de ses collègues journalistes.

En racontant sa vie, il raconte ce que fait un journaliste, en commençant par un profond scepticisme à propos de tout, de la plupart des déclarations officielles. Si le livre a un leitmotiv, c’est la phrase «Si ta mère dit qu’elle t’aime, vérifie-le», ce qui signifie que le travail du journaliste est de questionner et de vérifier de manière indépendante tout ce qu’il entend.

L’allégation claire, mais non énoncée du livre de Hersh est: «Je suis un vrai journaliste et mes critiques ne le sont pas.»

Hersh l’exprime plus diplomatiquement dans sa préface:

«Je suis un survivant de l’âge d’or du journalisme», écrit-il. «Il n’existait pas de panels télévisés d’“experts” et de journalistes de la télévision par câble qui répondaient à toutes les questions avec les deux mots les plus meurtriers du monde des médias: “je pense”.»

«Les journaux d’aujourd’hui, trop souvent, s’empressent d’imprimer des histoires qui ne sont essentiellement que des conseils ou des indices de quelque chose de toxique ou de criminel. Par manque de temps, d’argent ou de personnel qualifié, nous sommes assiégés d’histoires, dit-il, dans lesquelles le journaliste n’est guère plus qu’un perroquet. J’ai toujours pensé que c’était la mission d’un journal de rechercher la vérité et pas seulement de rapporter le différend.»

«Ma carrière, écrit Hersh, a été consacrée à la nécessité de dire des vérités importantes et indésirables et de faire des États-Unis un pays mieux informé».

Seymour Hersh est né dans une famille juive de la classe moyenne inférieure de Chicago, où il a aidé à gérer l’entreprise de nettoyage à sec de la famille. Après avoir obtenu son diplôme de l’Université de Chicago, il a commencé à travailler dans les journaux locaux en tant que coauteur, puis en tant que journaliste. Il a ensuite travaillé comme correspondant pour United Press International dans le Dakota du Sud, avant de travailler comme correspondant pour Chicago et Washington pour Associated Press.

Sa premièreavancée nationale est venue de son reportage sur le programme secret du Pentagone visant à développer des armes chimiques et biologiques, dont l’«Agent orange», le défoliant chimique déployé à grande échelle au Vietnam, a été l’un des résultats. Les recherches de Hersh ont été confirmées par un essai d’armes chimiques effectué le 14 mars 1968 à Dugway Proving Ground, dans l’Utah, qui a entraîné la mort de plus de 6.000 moutons. Hersh a fait remarquer que «l’armée a mis plus d’un mois à reconnaître qu’elle était responsable de l’événement macabre, et ce, seulement après qu’une fiche descriptive, qui avait été envoyée à un sénateur de l’Utah pour son usage personnel, a été rendue publique par inadvertance par un de ses conseillers.»

Grâce à ses reportages, Hersh a reçu l’offre de servir d’attaché de presse pour la campagne défaite de 1968 du sénateur Eugene McCarthy en vue de l’élection présidentielle démocrate. Hersh n’était pas fait pour ce poste; il est revenu au journalisme et à la plus grande histoire de sa vie.

En octobre 1969, Hersh a reçu une information selon laquelle l’armée américaine faisait paraître un soldat à la cour martiale pour avoir tué 72 civils vietnamiens. Il a passé des jours à essayer de trouver le nom du soldat, jusqu’à ce qu’un général récemment promu qu’il connaissait le mentionne dans une conversation de façon désinvolte: William Calley.

Le New York Times a fait de son mieux pour enterrer l'histoire de la cour martiale de William Calley

Comme Hersh avait maintenant un nom, il découvrit que la vérité était parfaitement visible, ce que le New York Times et le journal télévisé du soir avaient caché comme une procédure disciplinaire militaire de routine.

«Personne dans ma profession n’a posé de questions à l’époque», écrit Hersh. «Les nouvelles concernant les accusations portées contre Calley ont même fait le journal télévisé Huntley-Brinkley, une émission populaire et très appréciée sur NBC, où le correspondant du réseau du Pentagone qui a simplement diffusé le communiqué de presse officiel.»

Mais contrairement à ses pairs, qui se contentaient de suivre la ligne du Pentagone, Hersh partit à la recherche de Calley. Possédant la capacité de nouer des relations avec quiconque, Hersh, qui avait servi dans l’armée pendant six mois, réussit à gagner la confiance des colocataires de Calley à «Fort Benning», puis à gagner la confiance de Calley lui-même.

Hersh retraça d’autres témoins et participants au massacre. Il décrit comment il a trouvé un soldat du nom de Paul Meadlo qui «avait mécaniquement fait feu sous les ordres de Calley, vidant des chargeurs complets, dans des groupes de femmes et d’enfants qui avaient été arrêtés au cours du massacre».

Hersh écrit: «La visibilité donnée à mon deuxième article sur My Lai par le London Times a influencé de nombreux journaux américains pour qu’ils reconsidèrent mes reportages qu’ils avaient initialement rejetés ou minimisés.»

Lorsque Hersh est arrivé au domicile de Meadlo, sa mère a dit au journaliste: «Je leur ai envoyé un bon garçon et ils ont fait de lui un meurtrier.»

Hersh relate ses souvenirs: «On lui avait demandé de surveiller un grand groupe de femmes et d’enfants, tous des survivants terrifiés du carnage, qui avaient été rassemblés dans un fossé. Calley, en arrivant au fossé, ordonna à Meadlo et à d’autres de tous les tuer. Meadlo a fait le gros du massacre, en vidant des chargeurs de dix-sept balles chacun – quatre ou cinq en tout, il m’a dit – dans le fossé, jusqu’à ce qu’on entende plus un cri.»

Dans une note qu’il a écrite au rédacteur en chef, Bob Loomis, alors qu’il écrivait son compte-rendu du massacre de My Lai, Hersh révèle une vérité fondamentale sur la guerre du Vietnam: que c’était un crime non seulement contre les Vietnamiens, mais aussi contre les soldats qui ont été envoyés dans une guerre criminelle pour commettre des actes indicibles.

Certains prétendent que j’ai tenté d’exploiter des soldats américains (GI) qui étaient stupides, à la retraite et bavards. Mais peu d’hommes sont exposés à des accusations de meurtre… il ne s’agit pas de «nommer des noms et de raconter toute l’histoire». En fait, l’un des atouts réside dans le fait que les lecteurs avertis sauront à quel point j’en sais davantage, mais que je ne l’ai pas divulgué. Je suis convaincu que donner le nom et la ville d’origine d’un GI qui a commis un viol et un meurtre ce jour-là, ou celui qui a décapité un enfant, n’aiderait pas le but du livre. C’est un exposé, mais pas des hommes de la compagnie Charlie. Quelque chose de beaucoup plus important est mis à jour… Tant le tireur que ceux qui sont abattus sont des victimes au Vietnam; le paysan qui est abattu sans raison et le GI qui est formé pour penser, ou qui commence à croire, qu’une vie vietnamienne soit de moindre importance que celle de sa femme, de sa sœur ou de sa mère.

Dans l’une des rares occasions où Hersh parle de ses propres sentiments, il écrit:

Un GI qui s’est tiré une balle dans le pied pour échapper à My Lai m’a parlé de la sauvagerie spéciale dont certains de ses collègues – ou parlait-il de lui-même? – avaient fait preuve contre des bambins de deux et trois ans. Un GI a utilisé sa baïonnette à plusieurs reprises sur un petit garçon, et à un moment jetant l’enfant, peut-être encore vivant, en l’air et le laissant tomber sur sa baïonnette comme une piñata en papier mâché. J’avais un fils de deux ans à la maison, et il y a eu des moments, après avoir parlé à ma femme et ensuite à mon enfant au téléphone – j’étais souvent parti plusieurs jours à la fois –, où j’éclatais soudainement en sanglots, pleurant de manière incontrôlable. Pour eux? Pour leurs victimes? Pour moi, à cause de ce que j’apprenais?

L’enquête de Hersh a révélé que le gouvernement américain avait massacré entre 347 et 504 personnes non armées, appelées «Orientaux» dans l’acte d’accusation officiel. Une seule personne, Calley, a été condamnée pour ces crimes. Il a fini par purger seulement trois ans et demi en résidence surveillée.

Les conséquences du massacre de My Lai, montrant principalement de femmes et des enfants morts sur une route

Le massacre a été, comme l’un des soldats qui en ont été témoins a dit à Hersh, «quelque chose de type nazi». L’événement a montré, en d’autres termes, que «les Américains ne combattent pas plus honorablement ou plus raisonnablement que les Japonais et les Allemands dans la Seconde Guerre mondiale».

Hersh a ensuite été embauché par le New York Times et a continué à faire des reportages sur le scandale du Watergate, notamment sa révélation d’écoutes téléphoniques nationales généralisées et d’une infiltration massive de groupes antiguerre par la Maison-Blanche, ainsi que le rôle du secrétaire d’État, Henry Kissinger, et la CIA lors du coup d’État du 11 septembre 1973 qui a renversé le gouvernement de Salvador Allende.

Hersh a quitté le New York Times en 1975, lorsqu’il a appris que le comité de rédaction avait secrètement rencontré Gerald Ford et accepté de garder secrète l’implication du gouvernement américain dans des assassinats, puis conspiré pour empêcher Hersh d’en apprendre davantage.

Il a ensuite enquêté sur la corruption des entreprises, la destruction du Korean Air Flight 07 et le développement des armes nucléaires par Israël.

À la suite des attentats terroristes du 11 septembre 2001, Hersh a consacré tous ses efforts à l’enquête sur la politique au Moyen-Orient. Ses reportages l’ont rapidement conduit à des plans militaires secrets pour envahir l’Irak, qui ont ensuite été vendus au public sur la base de fausses allégations au sujet des «armes de destruction massive» irakiennes.

Hersh écrit:

Je savais, par exemple, qu’une décision avait été prise à la fin de 2001 – menée par des républicains néoconservateurs à l’intérieur et à l’extérieur du gouvernement — pour redéployer de nombreuses troupes des opérations spéciales d’Afghanistan et de la chasse à Ben Laden vers une invasion totale de l’Irak. L’argument en faveur de cela était que Saddam Hussein représentait une menace plus immédiate, car il avait la capacité de fabriquer la bombe. C’était un non-sens total. Je savais depuis mon reportage sur l’UNSCOM, l’équipe des Nations Unies qui avait pour mission d’éliminer les armes de destruction massive en Irak, que le bombardement américain de 1991 lors de la première guerre du Golfe avait détruit l’infrastructure nucléaire irakienne, qui n’avait jamais été reconstruite. Pendant les quinze mois suivants – jusqu’à ce que les États-Unis entament la deuxième guerre du Golfe en mars 2003 – j’ai écrit à maintes reprises sur la distorsion des renseignements et les mensonges officiels sur les armes de destruction massive en Irak.

Hersh poursuit en citant un document de politique américain secret dont l’existence, jusqu’à la publication de son livre, n’avait été que suggérée:

Le document déclarait que la guerre pour refaçonner le Moyen-Orient devait commencer «avec l’assaut sur l’Irak. La raison fondamentale à cela… est que la guerre permettra aux États-Unis de commencer à dominer le Moyen-Orient. La raison associée est de faire ressentir à la région le sérieux de l’intention et de la détermination américaines». La victoire en Irak mènerait à un ultimatum à Damas, à l’affaiblissement de l’Iran, du Hezbollah, du Hamas et de l’Organisation de libération de la Palestine d’Arafat, et d’autres groupes anti-israéliens. Les ennemis des États-Unis doivent comprendre «qu’ils se battent pour leur vie: le Pax Americana est en route, ce qui implique leur destruction».

C’est cette politique mégalomane, explique Hersh, qui se manifeste dans les méthodes criminelles utilisées par Washington pour mener la guerre en Irak. Parmi les produits horribles de cette guerre d’agression figure la torture des prisonniers à Abou Ghraib, que Hersh a aidé à exposer en avril 2004.

Comme avec My Lai, Hersh a recueilli et divulgué une histoire que les principales agences de presse avaient cherché à enterrer. Après avoir appris que l’émission de 60 minutes de CBS était en possession des tristement célèbres photos de torture à Abou Ghraib, mais refusait de les publier, Hersh a menacé de publier les photos dans le New Yorker et de dénoncer l’autocensure de CBS. Le réseau, à contrecœur, a publié les photos, portant un coup dévastateur aux prétentions américaines de «libérer» le Moyen-Orient avec l’invasion de l’Irak.

Une photographie prise à la prison d'Abou Ghraib en Irak en 2004

Mais alors que Hersh était toujours perçu comme faisant partie du courant journalistique en 2004, ce qui l’a transformé en paria, c’est le changement de politique étrangère américain reflété dans son essai du 5 mars 2007 intitulé «La Redirection» dans lequel l’administration Bush, visant un conflit en Iran et en Syrie, s’est mise à «renforcer les groupes extrémistes sunnites… sympathisants d’Al-Qaïda».

Cette politique a été conçue et réalisée par le vice-président Dick Cheney, mais elle a pris son essor avec Obama, qui, profitant des bouleversements politiques au Moyen-Orient en 2011, collabora avec l’Arabie saoudite et la Turquie pour financer les groupes syriens «rebelles» ayant des liens étroits avec Al-Qaïda. Hersh a documenté le mécanisme de ces transferts clandestins et la consternation qu’ils ont provoquée dans certaines sections de l’armée américaine, dans son essai de 2015 intitulé «Military to Military».

Mais la vague a tourné contre les insurgés soutenus par les États-Unis et l’Arabie saoudite avec l’intervention de la Russie en 2015, qui, avec l’Iran, a aidé le gouvernement syrien, qui est maintenant sur le point de reconquérir toute la Syrie.

Pour plaider en faveur d’une plus grande intervention des États-Unis face à ces revirements, le gouvernement américain a commis une série d’attaques d’armes chimiques, notamment des incidents à Ghouta en 2013 et Khan Shaykhun en 2017. Hersh a complètement démenti les affirmations américaines dans les deux attaques. Son essai de 2013 a été publié dans le London Review of Books, qui a ensuite rejeté son essai de 2017, l’obligeant à le publier dans le Welt am Sonntag allemand.

Les critiques des mémoires de Hersh dans le New York Times et le Washington Post ont créé un mur artificiel entre ses périodes «antérieures» et «récentes». Ses premiers travaux sont inévitablement considérés comme le summum du journalisme. Ses travaux plus récents sont calomniés en tant que propagande ennemie et «fausses nouvelles».

Mais le fait est que Seymour Hersh n’a pas changé: la politique américaine et les médias ont changé. Sous les années Bush, il était encore possible dans les médias d’affaires de critiquer la politique étrangère américaine, même si ces voix étaient rares.

Mais après la victoire d’Obama en 2008, l’ensemble de l’establishment politique américain, y compris l’aile «gauche» de la classe moyenne, a adopté l’escalade militaire au Moyen-Orient et les médias ont emboîté le pas.

La criminalité, y compris les mensonges flagrants et immondes qui ont souillé les administrations Nixon et Bush, ont non seulement été adoptés comme une pratique courante par l’ensemble de l’establishment politique, mais ont également été accueillis par les médias.

Hersh continue de dénoncer ces crimes et ces mensonges et, pour cela, est traité comme un paria dans la politique américaine officielle.

Nous ne partageons pas beaucoup des points de vue de Seymour Hersh, y compris ses appels à ce qu’il appelle les sections raisonnables de l’armée et de l’appareil de renseignement américains pour un changement de la politique étrangère américaine. Mais comme l’indique le titre du livre, il est un véritable journaliste; il connaît la différence entre la vérité et un mensonge et travaille à l’exposer à la population mondiale.

Nous exhortons nos lecteurs à lire son livre.

(Article paru en anglais le 29 août 2018)