Québec: l’affaire SLĀV-Kanata et la politique réactionnaire de l’identité

Par Richard Dufour
11 septembre 2018

Fin août, le bus électoral du Parti québécois (PQ) faisait un arrêt remarqué dans la capitale du Québec pour y présenter la politique culturelle du parti en vue de l’élection provinciale du 1er octobre. Le lieu du point de presse était hautement symbolique: le Théâtre La Bordée, dont le directeur artistique Michel Nadeau est également co-auteur de la pièce Kanata, du metteur en scène et dramaturge québécois bien connu Robert Lepage.

Kanata, décrite par ses créateurs comme une «relecture de l’histoire du Canada à travers le prisme des rapports entre Blancs et autochtones» et d’un point de vue «très critique du Canada», devait être présentée d’abord à Paris en décembre, au Théâtre du Soleil dirigé par Ariane Mnouchkine, puis au Québec en 2020.

La pièce a été annulée fin juillet suite à des dénonciations incessantes d’«appropriation culturelle» lancées par des artistes et autres représentants auto-proclamés des peuples autochtones qui exigeaient la présence d’acteurs d’origine autochtone. Cette campagne de dénigrement d’un projet artistique sérieux n’aurait toutefois pas réussi à couler Kanata sans le soutien actif des médias de la grande entreprise et le silence complice de tout l’establishment politique, y compris le PQ.

Un autre projet de Robert Lepage avait d’ailleurs connu un sort similaire quelques semaines plus tôt, dans des circonstances comparables.

Son spectacle «SLĀV: une odyssée théâtrale à travers les chants d'esclaves», monté en collaboration avec la chanteuse Betty Bonifassi, était à l'affiche au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) du 26 juin au 14 juillet dans le cadre du Festival de Jazz de Montréal. Il a été annulé par les organisateurs du Festival après seulement deux représentations, suite à des manifestations organisées à l’entrée du TNM à l’initiative de divers artistes et activistes se décrivant comme les représentants de la «communauté noire».

Les manifestants dénonçaient la présence de «blanches» interprétant des chants d’esclaves du sud des États-Unis comme une «appropriation» de l’héritage culturel afro-américain et le spectacle même comme une exploitation de ce même héritage à des fins lucratives – ce qui aurait été tout à fait acceptable à leurs yeux si des «noirs» avaient été invités dès le début à participer au projet en tant que partenaires et surtout actionnaires.

Il n’est pas surprenant dans un tel contexte que la controverse autour de SLĀV et Katana ait occupé une place importante dans le point de presse du chef péquiste Jean-François Lisée.

Politique identitaire vs lutte de classe

Cette controverse est le produit de la politique identitaire qui est encouragée par la classe dirigeante – au Canada comme aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Dans le contexte d’un sentiment anti-capitaliste grandissant et d’une résurgence des luttes ouvrières sur une échelle internationale, des différences secondaires de race, genre, ethnicité ou orientation sexuelle sont présentées comme les principales divisions au sein de la société contemporaine.

Cette campagne pour bannir du discours public toute référence à la véritable division fondamentale de la société – la division en classes sociales antagonistes – est une composante idéologique essentielle de l’assaut tous azimuts de la classe dirigeante sur les emplois, les salaires, les pensions et les services publics. Elle sert à détourner l’attention de la pauvreté de masse et des inégalités sociales, et à cacher la cause profonde non seulement des attaques de la grande entreprise sur les acquis des travailleurs, mais aussi du sort tragique des couches les plus opprimées de la population telles que les populations autochtones, à savoir: la faillite du système capitaliste. De plus, la politique identitaire est devenue inséparable d’un assaut frontal sur la liberté d’expression et d’autres droits démocratiques fondamentaux.

Lisée a parlé dans son point de presse d’une «tension» entre la «volonté légitime des minorités sous-représentées d’avoir leur place au soleil» et une «nouvelle censure qui veut repousser la liberté artistique».

En fait, la véritable «tension» réside d’une part dans les efforts conflictuels d’éléments aisés des classes moyennes pour acquérir des privilèges et faire avancer leurs propres carrières en invoquant les prérogatives de tel ou tel «groupe» défini de manière arbitraire. Et d’autre part, dans le fait que l’élite dirigeante, bien que généralement prête à utiliser ces éléments petits-bourgeois égocentriques pour enterrer les questions de classe et garder la classe ouvrière sous contrôle, est divisée sur précisément quelle «identité» devrait être encouragée.

Des sections importantes de la classe dirigeante – représentées en premier lieu aujourd’hui par le gouvernement fédéral du premier ministre libéral Justin Trudeau – pratiquent depuis des décennies la politique réactionnaire du «multiculturalisme» canadien. Son objectif est de bloquer toute résistance ouvrière commune contre l’austérité capitaliste par le maintien de divisions artificielles entre diverses «communautés culturelles» et le soutien d’éléments privilégiés parmi celles-ci afin de donner une couverture «démocratique» au capitalisme canadien et saper la solidarité de classe entre travailleurs.

D’autres sections de l’establishment, que ce soient les nationalistes québécois du PQ ou les ultra-nationalistes canadiens très présents au sein du parti conservateur, dénoncent le «multiculturalisme» et invoquent de manière démagogique la «liberté d’expression» parce qu’elles favorisent une autre identité – l’identité nationale. Les premiers invoquent la défense de la langue française et du «peuple québécois» pour justifier un discours de plus en plus xénophobe et réclamer l’érection d’une république capitaliste du Québec. Les seconds invoquent les traditions conservatrices et militaires du Canada pour exiger un militarisme canadien plus agressif et la défense des «valeurs canadiennes» par le biais d’une agitation démagogique de droite contre l’immigration.

La controverse culturelle de cet été est le produit direct de l’extension de la politique identitaire au domaine de l’art. Elle a servi à polluer le débat public avec la promotion assidue des vues les plus rétrogrades et anti-démocratiques sur l’art et la glorification d’éléments égoïstes et sans principes qui jouent les victimes pour réclamer, à hauts cris et sans la moindre gêne, «leur» part du marché de l’art et du show business.

Une grande part de responsabilité retombe sur l’establishment politique en son ensemble. Les membres de la Commission jeunesse du Parti libéral, par exemple, ont réclamé «un processus d’octroi des subventions plus rigoureux afin d’inciter les producteurs et scénaristes à inclure davantage les communautés minoritaires et les autochtones». Quant à Manon Massé, co-porte-parole du parti supposément «de gauche» Québec solidaire (QS), elle s’est également associée à la campagne réactionnaire contre Lepage en déclarant que «les critiques soulevées contre SLĀV sont la pointe de l'iceberg de la sous-représentation des noirs et des minorités sur les scènes québécoises».

Un rôle particulièrement néfaste a été joué par les grands médias qui, conformément à la promotion incessante de la politique identitaire par l’élite dirigeante, ont ouvert leurs colonnes et leurs émissions à des «représentants des minorités» complètement indifférents à l’art et motivés par le seul appât du gain, tout en relayant sans la moindre critique leurs idées les plus réactionnaires et anti-démocratiques.

Le déroulement de la controverse

La chasse-aux-sorcières contre SLĀV a commencé avec une pétition où les signataires se disaient «choqués que la production se basant sur des chansons d’esclaves afro-américains soit coordonnée par un groupe de personnes blanches [et] jouée par un groupe majoritairement blanc». Ce fut la raison invoquée par le chanteur californien Moses Sumney pour annuler en grande pompe son spectacle prévu le 3 juillet au Festival de Jazz de Montréal.

Une certaine Émilie Nicolas, cofondatrice de Québec inclusif, a condamné «une appropriation historique» de la «culture» des «populations noires et autochtones», avant d’ajouter, dans une note qui résume le côté mercenaire de toute cette couche sociale: «Certaines personnes décident de reproduire cette culture, sans donner de crédit ou de récompense financière aux gens qui l’ont créée».

Du temps d’antenne a été accordé à l’organisateur du rassemblement anti-SLĀV, Lucas Charlie Rose, membre actif de Black Lives Matter à Montréal, qui a pu déclarer sans crainte d’être contredit: «Les chants d’esclaves n’ont pas été écrits pour que des personnes blanches fassent un profit sans inclure des personnes noires�».

Webster, un rappeur et historien «spécialisé dans l’histoire des Noirs au Québec», a eu droit à un article d’opinion sur le site web de CBC, la chaîne publique de radio-télévision canadienne, pour exiger «que le sujet de l’esclavage soit traité avec sensibilité», c’est-à-dire présenté d’abord et avant tout comme «une question de race».

Cela fait fi de la réalité historique de l'esclavage en tant que système socio-économique d'exploitation qui a existé dans différentes sociétés et à différentes périodes de l'histoire. C’est justement le fait que le spectacle SLĀV suggérait, dans sa conception même, que l’esclavage ne pouvait être réduit au racisme, qui lui a valu l'opprobre de groupes tels que Black Lives Natter. Ces groupes nient que le racisme s'est développé historiquement comme justification idéologique de l'esclavage introduit dans les Amériques par le capitalisme naissant. Ils cherchent ainsi à détacher la discrimination raciale de sa source objective qu’est le capitalisme, et à enlever la seule base viable de toute lutte contemporaine contre le racisme et d’autres formes de discrimination, à savoir la lutte des travailleurs contre le capitalisme.

Les dénonciations de SLĀV ont été relayés avec bienveillance dans les médias de masse, tandis que la voix du principal accusé pouvait à peine se faire entendre – bien que Robert Lepage soit l’un des dramaturges les plus prolifiques du Québec. Même isolé, ce dernier a maintenu une position de principe sur l’art, écrivant par exemple sur sa page Facebook: «À partir du moment où il ne nous est plus permis de nous glisser dans la peau de l’autre, où il nous est interdit de nous reconnaître dans l’autre, le théâtre s’en trouve dénaturé, empêché d’accomplir sa fonction première, et perd sa raison d’être.»

La campagne pour discréditer Kanata ressemblait étrangement à un remake de l’affaire SLĀV. Un article du Devoir en date du 11 juillet annonçant le projet Kanata contenait une entrevue avec Ariane Mnouchkine qui a littéralement fait bondir les «leaders autochtones».

«Nous, nous sommes acteurs, rien de ce qui est humain ne nous est indifférent», déclarait Mnouchkine. «Si "Nous, Juifs", si "Nous, Noirs", on commence à entrer dans ces schémas-là, par légitime amertume, par légitime indignation du passé», a-t-elle prévenu, «on va reproduire et d’une façon aussi irrémédiable des souffrances folles, absurdes.»

Trois jours plus tard, une vingtaine d’artistes et activistes autochtones publiaient une lettre ouverte intitulée «la réplique à Ariane Mnouchkine», qui a été abondamment citée dans les médias de masse sans une once d’esprit critique.

Après avoir exigé la présence d’acteurs autochtones, les signataires ne se gênent pas dans leur lettre pour exercer une forme de chantage à la recherche de subventions étatiques: «La compagnie Ex Machina profite déjà de financements du Conseil des arts et lettres du Québec et du Conseil des arts du Canada», écrivent-ils. «Nous savons qu’elle peut également obtenir des subventions dédiées aux projets culturels en collaboration avec les Autochtones».

Les deux semaines qui ont suivi la publication de cette lettre ouverte ont été dominées par une campagne systématique dans les médias, où des «représentants» autochtones défilaient les uns après les autres dans les stations radio, studios de télévision et bureaux de rédaction pour adresser un ultimatum à Lepage et Mnouchkine: vous engagez des artistes autochtones ou pas de pièce!

Les enjeux plus larges

Revenant sur l’affaire après l’annulation de Kanata annoncée fin juillet, Ariane Mnouchkine a souligné que ce n’était pas simplement son projet conjoint avec Robert Lepage qui était en jeu. «Si on laisse dire qu’il n’y a que telles communautés, tels peuples qui peuvent joueur leur histoire», a-t-elle averti, «un jour, des grands patrons vont dire qu’on n’aura plus le droit de jouer un président, un roi.»

Cette défense courageuse par Mnouchkine de la mission universelle de l’art aura sans doute contribué à la décision de Lepage, annoncée la semaine dernière, de maintenir les représentations de Kanata initialement prévues en décembre à Paris (celles au Québec demeurant annulées).

Mais la controverse SLĀV-Kanata a une signification sociale plus large. Comme l’a expliqué le World Socialist Web Site en janvier 2017, en réponse à une campagne similaire aux États-Unis sur la proportion de films et d’acteurs afro-américains qui auront droit à des Oscars ou la légitimité pour un acteur blanc de jouer le rôle de Michael Jackson:

«En général, la mise en avant de ces questions ne découle aucunement d’un sentiment démocratique ou politiquement progressiste. Elle ne reflète pas le désir de voir un traitement artistique des conditions de vie des travailleurs noirs, latinos ou immigrés et des pauvres, ou des images plus précises de la vie en général, mais plutôt les efforts de couches déjà prospères de la classe moyenne aisée pour acquérir plus de biens et plus de privilèges. De grosses sommes d'argent, des carrières, des studios entiers et plus encore sont en jeu.»

Un dernier point mérite d’être noté. Faisant référence lors d’une entrevue à l’état de la liberté artistique en France, Lepage rapportait ceci: «Il n’y a pas que les associations réactionnaires de droite, ou la morale, qui essaient de censurer … l’exercice de création des artistes, il y a également maintenant la gauche», par exemple des associations féministes ou anti-racistes, «qui ont des causes très légitimes … mais qui exercent à leurs manières une certaine forme de censure».

Lepage est un artiste sérieux, mais il n’est pas un homme politique de qui l’on attend une analyse précise des forces de classe en jeu. «La gauche» qu’il décrit ici avec un certain discernement est en réalité la pseudo-gauche. Celle-ci n’a rien de «gauche», ni de progressiste. Elle est constituée d’éléments privilégiés des classes moyennes qui sont utilisés par la classe dirigeante pour donner une couverture pseudo-humanitaire aux guerres impérialistes et pour désorienter politiquement les travailleurs – en particulier avec la promotion du type de politique identitaire qu’on a pu voir avec l’affaire SLĀV-Kanata.