Une semaine de crise et de disfonctionnement croissant dans la politique américaine

Par Patrick Martin
11 septembre 2018

Chaque jour de la semaine dernière a apporté de nouvelles manifestations d’une crise sans précédent au sein de la Maison Blanche de Trump et de l’appareil étatique des États-Unis. L’administration Trump est déchirée par des divisions internes, au milieu de complots de révolution de palais impliquant les médias capitalistes et des sections de l’appareil militaire et du renseignement, ainsi que du Parti démocrate.

Mardi, les reportages initiaux sur le nouveau livre de Bob Woodward ont présenté des proches collaborateurs de Trump moquant son intelligence et même sa santé mentale qui travaillaient dans les coulisses pour faire échouer ses ordres les plus imprudents, tels qu’un ordre d’assassiner le président syrien Bachar al-Assad. Les responsables de l’administration Trump effectuaient ce que Woodward qualifiait de « coup d’État administratif », c’est-à-dire qu’ils désobéissaient à ses souhaits et réalisaient les leurs.

Le lendemain, le New York Times a publié une chronique, écrite pour son édition imprimée jeudi, dans laquelle un « responsable de l’administration » anonyme se présentait comme le porte-parole d’une cabale des hauts fonctionnaires qui œuvrent à contrôler Trump. « Nous sommes la vraie résistance », a déclaré le responsable, exprimant clairement pourtant son soutien aux principaux éléments du programme de droite de l’administration.

Vendredi, Barack Obama est intervenu avec un discours de type campagne électorale, inhabituel pour un ex-président à la première élection après avoir quitté ses fonctions, où il a qualifié l’administration Trump de « radicale » et « anormale ». Il a appelé les républicains, les conservateurs et les fondamentalistes chrétiens à voter pour les candidats démocrates en novembre afin de « restaurer la santé mentale » à Washington et de permettre qu’une Chambre des représentants contrôlée par les démocrates exerce un contrôle institutionnel sur Trump.

Le président Trump a riposté de la même manière. Lundi, il a attaqué son propre procureur général Jeff Sessions, pour ne pas avoir annulé les enquêtes du ministère de la justice sur deux membres républicains du Congrès mis en accusation pour des actions criminelles d’escroquerie au marché boursier et de vol. Mardi, il a dénoncé le livre de Woodward comme une fabrication et mercredi il a qualifié la chronique du New York Times d’acte de trahison. Jeudi, il a déclaré lors d’un rassemblement de campagne électorale au Montana qu’il fallait qu’ils votent républicain en novembre pour empêcher sa destitution. Vendredi, il a tweeté son ordre que Sessions demande au ministère de la Justice d’enquêter sur la chronique du New York Times et d’identifier l’auteur anonyme.

Des collaborateurs principaux de Trump tel son chef de cabinet John Kelly, son conseiller en sécurité nationale John Bolton, son attachée de presse Sarah Huckabee Sanders et son gendre Jared Kushner auraient rencontré Trump jeudi dans un effort pour le convaincre qu’aucun d’entre eux n’était l’auteur de la chronique et qu’il pouvait encore faire confiance à son entourage. Quelque deux douzaines de hauts responsables ont formellement nié en avoir été l’auteur anonyme.

Il n’y a tout simplement pas de précédent dans l’histoire américaine moderne pour un tel niveau de conflit politique et de dysfonctionnement au sein des principales institutions de l’État capitaliste. Comment cela s’explique-t-il ? Quelle direction prendra la crise ?

Il est tout à fait superficiel de baser une telle explication sur la personnalité de Donald Trump. Même Obama dans son discours en Illinois a avoué que Trump n’en est pas la cause, mais simplement le symptôme de processus plus profonds. Mais, bien sûr, Obama a caché son propre rôle, décrivant sa présidence comme huit ans d’efforts héroïques pour réparer les dégâts causés par le krach financier de 2008. À la fin de ces huit années, cependant, Wall Street et l’oligarchie financière s’étaient entièrement remis, profitant de la richesse record, alors que les travailleurs étaient plus pauvres qu’auparavant, un gouffre social qui s’élargissait et qui a permis l’élection de l’escroc milliardaire et démagogue en novembre 2016.

C’est bien cette crise sociale qui sous-tend les convulsions politiques à Washington. Bien entendu, il existe des divergences politiques au sein des deux factions qui se battent au sein de l’élite dirigeante. Ils sont profondément divisés sur la politique étrangère, notamment sur la façon de traiter l’échec de l’intervention américaine en Syrie et au Moyen-Orient plus largement, et sur la question de qui il faut cibler d’abord, la Russie ou la Chine, dans la lutte pour maintenir la domination mondiale de l’impérialisme américain. Le passage le plus important dans le discours d’Obama était sa critique du Parti républicain pour avoir battu en retraite de ses racines dans la guerre froide et l’anticommunisme en tolérant la supposée « mollesse » de Trump envers Poutine.

Plus fondamentales encore, sont les préoccupations croissantes de sections de l’élite dirigeante au sujet de la possibilité d’une nouvelle crise économique dans un contexte d’opposition sociale montant d’en bas, après le réveil initial de la classe ouvrière américaine cette année – la série de grèves des enseignants au niveau de leur État, la résistance croissante des travailleurs industriels aux contrats pourris imposés par les syndicats et la montée de la colère face à la surexploitation par des employeurs géants comme Amazon et Walmart.

Face à l’éruption imminente de la lutte des classes, dans les conseils d’administration, à Wall Street ou au Pentagone et à la CIA il n’y a guère de confiance que l’actuel chef du gouvernement américain soit à la hauteur de grands événements.

L’une des principales institutions des grandes entreprises, JP Morgan Chase, a publié un rapport interne à la veille du 10ᵉ anniversaire du krach de 2008, qui mettait en garde qu’une autre « grande crise de liquidités » était possible et qu’un plan de sauvetage du gouvernement à l’échelle de celui de Bush et d’Obama produira des troubles sociaux, « à la lumière de l’effet potentiel des actions des banques centrales qui aggraveraient les inégalités entre les propriétaires d’actifs et les travailleurs. »

Le rapport poursuit en constatant que des explosions politiques à l’échelle de 1968 pourraient se produire, facilitées par le rôle d’Internet en tant que moyen de dissémination d’opinions politiques radicales et d’auto-organisation politique. « La prochaine crise est également susceptible d’entraîner des tensions sociales similaires à celles observées il y a 50 ans en 1968 », a averti le rapport bancaire. « Tout comme en 1968, l’Internet aujourd’hui (médias sociaux, la divulgation de documents, etc.) fournit aux jeunes nés dans les années 80-90 (millennials) un accès illimité à l’information […] En plus des informations, Internet offre une plate-forme pour que les différents groupes sociaux deviennent plus conscients, polarisés, et organisés. »

La réponse de la classe dirigeante à ce danger est de préparer une répression nationale à grande échelle. À cet égard, il n’y a pas de différence entre Trump et ses adversaires, sauf le désaccord féroce sur qui devrait contrôler les forces de répression qui se déchaîneront contre la classe ouvrière américaine. Trump, bien sûr, est un autoritaire jusqu’à la moelle, qui organise une attaque fascisante contre les travailleurs immigrés et développe des outils qui seront utilisés contre toute la classe ouvrière.

Cependant, ses opposants, qui utilisent les méthodes de révolution de palais, des intrigues, des fuites, de dénigrement dans les médias, des procureurs et d’autres provocations, ne sont pas plus attachés que Trump aux formes démocratiques. Le rapport de JP Morgan révèle l’essence de la tentative de censure d’Internet, menée par le Parti démocrate : c’est la plate-forme pour que les « groupes sociaux », surtout la classe ouvrière, « deviennent plus conscients ».

Comme l’a écrit dimanche l’une des principales critiques de Trump dans les médias, la chroniqueuse du Washington Post Anne Applebaum, anticommuniste enragée, « Peut-être que nous avons sous-estimé le degré auquel notre Constitution, conçue au 18ᵉ siècle, s’est révélée insuffisante pour exigences du 21ᵉ. »

Les opposants politiques de Trump cherchent à utiliser la campagne du Parti démocrate lors des élections de novembre pour faire avancer les préparatifs de la répression et les déguiser pour travailleurs. Le déguisement est fourni par une poignée de candidats pour la Chambre des représentants soi-disant de gauche et même autoproclamés « socialistes », dont beaucoup alignés sur Bernie Sanders, comme Alexandrie Ocasio-Cortez et Ayanna Pressley.

La substance est fournie par le nombre beaucoup plus grand de candidats démocrates issus directement de l’appareil militaire et du renseignement, soit près de trois douzaines au total, qui détermineront l’équilibre des forces si les démocrates prennent le contrôle de la Chambre des représentants. La politique que les démocrates mèneront en cas d’élection a été démontrée par la campagne anti-russe assortie des demandes de la censure sur Internet ont démontré la politique.

Quel que soit le résultat des élections, il ne résoudra pas la crise à Washington ni ne modifiera la trajectoire de base de la politique, qui conduit la classe ouvrière à un conflit explosif avec la classe dominante, tout l’appareil d’état et le système capitaliste.

(Article paru en anglais le 10 septembre 2018)