Les élections suédoises aboutissent à une impasse et l’extrême droite monte

Par Gabriel Black
12 septembre 2018

Les élections législatives nationales en Suède ont eu lieu dimanche sur fond une peur généralisée

de la montée des Démocrates suédois (DS) combinée avec un mépris envers les partis politiques tranditionels, en particulier les sociaux-démocrates.

Les élections ont débouché sur un blocage politique entre les deux principales coalitions. Le bloc « centre-gauche », une alliance entre les sociaux-démocrates, le Parti de gauche et les Verts, a remporté 40,6 pour cent des voix, tandis que le bloc « centre-droit », appelé « Alliance », composé des Modérés, du Parti du centre, des démocrates chrétiens et des libéraux, a obtenu 40,2 % des voix.

Aucune des deux coalitions ne dispose d’un nombre suffisant de députés au Riksdag (parlement suédois) pour former un gouvernement à part entière. Dans les deux semaines à venir, avant l’ouverture du parlement, les deux coalitions tenteront de traiter avec la coalition adverse ou de chercher un accord avec les Démocrates suédois.

Le leader des Démocrates suédois Jimmy Akesson a précisé que son parti chercherait à forcer la totalité de la politique suédoise à virer à droite en jouant le « faiseur de rois » dans cette crise politique. Il a déclaré lors d’un rassemblement électoral : « Nous augmenterons le nombre de nos sièges au parlement et nous aurons une influence énorme sur ce qui se passera en Suède au cours des semaines, des mois et des années à venir. »

Les Démocrates suédois, qui ont émergé du mouvement suprématiste blanc, néo-nazi et, a remporté 17,6 pour cent des voix et 63 sièges sur les 349 sièges au Riksdag, ce qui en fait le troisième parti après les sociaux-démocrates et les Modérés. La part de vote des Démocrates suédois a augmenté par rapport à 2014, année où ils en ont gagné 12,9 %, mais le résultat électoral du parti a été inférieur aux prévisions. Au cours de l’été, certains sondages avaient prédit que les DS gagneraient près de 25 % des suffrages.

Dans la mesure où les Démocrates suédois ont été capables de gagner une audience, c’est à cause de la faillite des partis traditionnels au pouvoir en Suède. Les sociaux-démocrates, travaillant en alliance avec, à différents moments, les Modérés, le Parti Vert, le Parti de gauche, les Libéraux et les démocrates-chrétiens, ont supervisé des décennies d’inégalités croissantes et de détérioration des services sociaux, de l’éducation et des soins de santé en particulier. Des années de scandales, d’incompétence et de tromperie ont érodé le soutien que des sections des travailleurs et des jeunes donnaient aux sociaux-démocrates.

Les sociaux-démocrates, qui ont gouverné la Suède pendant presque 100 ans, ont reçu leur vote le plus bas depuis plus d’un siècle. Les Modérés, traditionnellement le deuxième parti en importance, ont également connu une forte baisse de leur soutien, perdant 14 sièges parlementaires.

Ce qui se passe en Suède suit le schéma politique général observé partout en Europe et dans la majeure partie du monde dans les conditions de la crise mondiale du système capitaliste.

En France, le Parti socialiste s’est effondré, et l’extrême droite a profité du vide. En Allemagne, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) est devenue l’opposition officielle en raison d’un climat similaire de dégoût envers les partis traditionnels et du soutien aux néofascistes venant de l’appareil militaire et du renseignement et d’une partie de la classe dirigeante.

Alors que la Suède est souvent placée sur un piédestal par les groupes réformistes aux États-Unis et en Europe en raison de son État providence relativement important, la réalité est que, comme tout autre pays capitaliste, elle se dirige plus profondément vers une crise économique et politique.

Un rapport publié en janvier 2015 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a constaté qu’entre 1985 et le début des années 2010, les inégalités ont augmenté plus rapidement en Suède que dans tout autre pays de l’organisation, y compris les États-Unis.

Selon le Global Wealth Report (Rapport sur la richesse mondiale) du Crédit Suisse, en 2014 les 10 % les plus riches de la population suédoise détenaient plus de 68 % de la richesse totale. Ce niveau de concentration de la richesse est plus élevé que celui des autres pays d’Europe, à l’exception de la Suisse, et nettement supérieur à celui de nombreux pays dont le niveau de développement est similaire (53 % au Royaume-Uni, 50 % au Canada).

La richesse grandissante des 10 % les plus riches de la société suédoise, liée à la financiarisation et à la hausse des valeurs boursières, contraste nettement avec l’expérience de millions de Suédois qui ont connu des années de coupes dans les services sociaux, y compris la santé, les retraites et l’éducation, parallèlement à l’augmentation de la cherté de la vie, en particulier du logement, et à la perte d’emplois bien rémunérés.

C’est dans ce climat social que l’extrême droite peut se faire entendre et utiliser les immigrants comme boucs émissaires. En 2015, la Suède a admis le plus grand nombre de réfugiés en Europe par rapport à sa taille. La grande majorité de la population a exprimé sa chaleur et sa solidarité pour les centaines de milliers de personnes qui fuyaient les régions détruites par la campagne de guerre menée par les États-Unis au Moyen-Orient (par exemple celles de la Libye et de l’Afghanistan auxquelles la Suède a participé).

Depuis 2015, tous les partis politiques, y compris le Parti de gauche, ont fortement évolué vers la droite en matière d’immigration, en s’adaptant aux politiques racistes des Démocrates suédois renforçant ainsi leur statut politique. Maintenant, il n’y a qu’un filet de nouveaux immigrants qui arrivent.

Pendant ce temps, la classe dirigeante suédoise intensifie son rôle dans la guerre anticipée entre les États-Unis et la Russie. La presse suédoise, de plus en plus remplie d’histoires sensationnalistes sur les velléités d’expansion de Russie dans la région baltique, a publié plusieurs articles sur l’ingérence supposée de la Russie dans les élections en Suède. Alors qu’on procède à des coupes drastiques dans les services sociaux, la coalition sociaux-démocrates-Verts a conclu un accord l’année dernière avec les Modérés et le Parti du centre sur les dépenses militaires de plus de 8 milliards de couronnes (800 millions d’euros) entre 2018 et 2020.

Il est à remarquer que les voix pour les Démocrates suédois soit loin des prévisions des médias. Cela reflète les sentiments généralisés de gauche et pro-immigrés de larges masses de travailleurs et de jeunes suédois. Beaucoup de gens ont voté profondément convaincus qu’il fallait stopper ce parti fasciste.

L’augmentation du soutien au Parti de gauche stalinien, de 5,7 % à 7,9 %, reflète également ce sentiment de gauche politiquement non clarifié. Le Parti de gauche a en fait progressé à un rythme légèrement plus rapide (38 %) que les Démocrates suédois (36 %).

Cependant, le Parti de la gauche joue un rôle politiquement réactionnaire, œuvrant pour canaliser la colère de la classe ouvrière derrière les sociaux-démocrates et pour bloquer le développement d’un mouvement politique de la classe ouvrière indépendant. Arrêter la croissance de l’extrême droite en Scandinavie et dans l’ensemble de l’Europe nécessite la création d’un véritable mouvement socialiste de la classe ouvrière européenne et internationale.

(Article paru en anglais le 11 septembre 2018)