Le congrès des syndicats britanniques (TUC) reste muet sur le complot anti-Corbyn

Par Robert Stevens
13 septembre 2018

Au plus fort du complot violent de droite contre le dirigeant du Parti travailliste Jeremy Corbyn, les bureaucrates syndicaux réunis au Congrès des syndicats (TUC) à Manchester n'en ont pas dit un mot.

Pendant plus de deux ans, la droite blairiste – en collaboration avec l’oligarque milliardaire Rupert Murdoch, le Parti conservateur et l’appareil de renseignement et de l’armée – a cherché par tous les moyens à évincer Corbyn. Ils sont si hostiles à son ostensible opposition à l'austérité et à la guerre, craignant que cela n'encourage la résistance de la classe ouvrière, qu'ils le calomnient, lui et ses partisans, les accusant d’être des antisémites voire des nazis.

Pourtant, alors même que le TUC s’est vanté que le congrès de cette année marquait le 150e anniversaire de sa création, aucun intervenant n’a même mentionné l'attaque contre le chef du Parti travailliste, créé par les syndicats pour être leur voix au parlement.

Leur mur du silence est d'autant plus frappant que bon nombre des 5,5 millions d’adhérents des syndicats affiliés au TUC sont membres du Parti travailliste et cotisent au parti à travers un prélèvement effectué par les syndicats.

Prenant la parole, la dirigeante du TUC, Frances O'Grady, a fait ses reproches habituels pour la forme au gouvernement conservateur et a appelé le premier ministre Theresa May à «démissionner». Mais la question de savoir qui devrait la remplacer a été remarquablement évitée. O'Grady n’a même pas voulu mentionner le nom de Corbyn, indiquant seulement que si May n’était pas en mesure de trouver un accord sur le Brexit à la satisfaction du TUC, ce dernier ferait «tout ce qui est en [son] pouvoir pour élire un nouveau premier ministre prêt à le faire».

La seule référence au complot fut faite dans une réunion en marge du congrès par le chef du syndicat Unite, Len McCluskey. Mais même dans ce cas, aucun effort n’a été fait pour mettre en garde les travailleurs contre les dangers posés par ces agissements, et encore moins de les mobiliser pour les contrer.

Plutôt que d’exiger l’expulsion de la droite travailliste, McCluskey a plaidé pour l’unité, exigeant que celle-ci «détourne ses attaques envers notre chef et les redirige vers le gouvernement qui attaque nos communautés [. …] Les gens qui ne veulent pas s'unir dans cette grande cause qui nous attend devraient partir et aller ailleurs et laisser les autres continuer le combat ».

Par contre, ce que le TUC a bien montré, c'est qu'il est prêt à s'aligner sur les secteurs dominants de la grande entreprise qui réclame un accès continu au marché unique de l'Union européenne après le Brexit, même si cela signifie renverser le résultat du référendum de 2016 pour quitter l’UE.

À cette fin, le TUC a approuvé la revendication d'un second référendum sur les termes, quels qu’ils soient, obtenus par le gouvernement conservateur vis-à-vis de l'UE. Au centre de cette manœuvre il y a la volonté de faire pression sur le Labour pour qu’il s’engage à un deuxième référendum – déguisé en «vote populaire» – que Corbyn n’a pas approuvé jusque là.

O'Grady a fait l’éloge de l'UE, la présentant comme une sorte de bastion d'opposition au néolibéralisme. On ne saurait jamais à partir de ses remarques que l'UE a été à l'avant-garde des programmes d'austérité brutale de la dernière décennie qui ont réduit les travailleurs de nombreux pays comme la Grèce au dénuement ; ni que cette même UE impose des mesures anti-immigrés responsables de la mort de milliers de personnes, tout en détenant des dizaines de milliers d’autres dans les camps d’internement.

Le véritable fondement du soutien d'O'Grady à l'UE était clairement exprimé dans son insistance sur le fait que le maintien de l'accès au bloc commercial était essentiel pour le capitalisme britannique. «Aujourd’hui, les pays n'ont pas besoin d'appartenir à l'Union européenne pour bénéficier du marché unique », a-t-elle déclaré. «Mais s'ils veulent faire du commerce à l’intérieur du marché, chaque travailleur doit obtenir ces droits. Ils sont le granit sur lequel s’appuient les lois nationales et les accords syndicaux. »

Elle a lancé l’avertissement que « maintenant nous sommes confrontés au Brexit [ …] dans exactement 200 jours», avant d’ajouter que «le risque d’une sortie incontrôlée est bien réel ».

O'Grady a déclaré que le TUC exigeait que Theresa May parvienne à un accord avec l'UE pour une prolongation de la législation de l'article 50, qui autorise deux ans de négociations sur les conditions de sortie du Royaume-Uni. Si ses revendications ne sont pas satisfaites, «nous mettrons tout notre poids derrière une campagne […] et exigerons que les termes de l’accord soient soumis à un vote populaire».

Avant le congrès du TUC, le syndicat GMB est devenu le premier des principaux syndicats à s’engager officiellement en faveur d’un deuxième vote pour inverser le Brexit. Le plus grand syndicat du secteur public, Unison, s’est également engagé à soutenir un deuxième vote ; son dirigeant Dave Prentis a déclaré lundi « Si et quand un accord sera obtenu, demander l’avis du public sera définitivement une option…» Le plus grand syndicat britannique, Unite, a également fait des déclarations en faveur d’un second référendum «en fonction des circonstances politiques».

Parmi les cinq autres grands syndicats qui ont approuvé un deuxième référendum ces dernières semaines, il y a la TSSA. Son leader, Manuel Cortes, et l’ancien dirigeant du Syndicat des travailleurs de la communication, Billy Hayes, tiennent une série de conférences actuellement de la «Gauche contre le Brexit» pour réclamer un «vote populaire». Ce groupe, appuyé par un autre groupe partisan de l’UE, « une autre Europe est possible » est un amalgame de députés du Parti travailliste, du Parti des Verts et de membres du Parlement européen, en alliance avec des sections du groupe Momentum, qui milite pour Corbyn, et des chroniqueurs du Guardian.

Il est significatif que Corbyn n'ait pas été invité à prendre la parole devant le TUC cette année. Bien qu’il ait mené la campagne officielle pour «Rester» dans l’UE en 2016, son opposition antérieure à l’UE et son rejet par la droite le rendent peu fiable par rapport aux exigences stratégiques des élites militaires et grandes entreprises pour ce qui est d’inverser le résultat du référendum.

A la place de Corbyn, c’est son plus proche allié, le ministre fantôme des finances John McDonnell, qui a été invité ; mais il fit lui aussi le silence sur le complot anti-Corbyn dans son discours au congrès. Avant de monter à l’estrade, venant tout juste de rencontrer Goldman Sachs dans le cadre des ouvertures de Labour à la grande entreprise, il a lancé un nouvel appel à l'unité avec la droite. «Je répète sans cesse aux gens: ne confondez pas la démocratie avec la division, car il s’agit bien de la démocratie où les gens se lèvent et disent: voila mes sentiments. »

Le message incontournable est que le TUC ne veut pas et fera tout pour empêcher une lutte contre la droite. Ce n'est pas simplement parce que ce sont des lâches politiques. C'est parce que la mobilisation des travailleurs et des jeunes contre les représentants de l'oligarchie financière menace leurs propres positions hautement privilégiées.

Le TUC n’a organisé aucune lutte significative depuis des décennies contre le déclin drastique du niveau de vie des travailleurs. Son hostilité à toute riposte est devenue encore plus marquée à la suite du krach financier de 2008, car il a joué le rôle politique clé pour permettre à l’austérité des conservateurs de passer.

Cela a été mis en évidence par les remarques liminaires de la présidente du TUC et dirigeante du syndicat des universitaires UCU, Sally Hunt.

Dans un discours qui aurait fait se retourner dans leurs tombes les pionniers du mouvement ouvrier, Hunt a égrené pratiquement toutes les grandes grèves des 150 dernières années. Cela venant d'une dirigeante syndicale dont les membres ont manifesté en masse au mois de mars devant le siège du syndicat pour dénoncer son sale accord avec les chefs des universités, qui sabotait leur lutte pour la défense des retraites. C'était pour éviter de rendre des comptes à ses membres qu'en mai, lors du congrès annuel de l'UCU, Hunt et ses collègues bureaucrates ont claqué la porte pour empêcher un débat sur sa conduite pendant la grève, forçant une fermeture anticipée du congrès.

(Article paru en anglais le 12 septembre 2018)