A la barre, l’extrême-droite justifie le meurtre de Méric: «Il l’a voulu»

Par Anthony Torres
14 septembre 2018

A quelques jours de la fin du procès des trois néo-nazis ayant frappé à mort l’étudiant antifasciste Clément Méric en 2013, Serge Ayoub, le dirigeant des groupes dissous Troisième Voie et JNR auxquels appartenaient les trois accusés, a été appelé à la barre. Ayoub, qui dispose de réseaux dans le renseignement intérieur selon des sources policières, avait été en contact par téléphone avec les trois prévenus avant et après le meurtre de Méric.

Convoqué la semaine dernière, il avait fait faux bond à la cour, certificat médical à l’appui, sans se priver de commenter les débats sur les réseaux sociaux en traitant Méric d' « agresseur ». Ayoub a aussi tenté de mettre le meurtre de Méric sur le compte de la maladie dont il avait souffert: «La nature méchante lui a rappelé ce qu'il était, un leucémique. En 1914, dans les tranchées, il n'y avait pas d'accès handicapés!»

Finalement contraint à paraître malgré les protections dont il avait pu bénéficier, Ayoub a fait des déclarations explosives qui soulignent que le meurtre de Méric était un acte politique fasciste commis en lien avec de puissantes forces au sein de l’État et de la police.

A la barre, Ayoub a défendu politiquement le meurtre. Insultant la mémoire de Méric en le comparant à un cambrioleur qui meurt en tombant d’un balcon en prenant la fuite, Ayoub a lancé à propos du meurtre de Méric: «Il l’a voulu.»

Ayoub a tenté de minimiser, d’une manière dépourvue de toute crédibilité, l’engagement néofasciste et pro-colonialiste de son organisation. Il a prétendu que la devise «Travail, Famille, Patrie» du régime de Vichy, que le principal accusé Esteban Morillo portait tatoué sur le bras droit, «ne peut être rattachée à Pétain, comme on ne peut pas rattacher ‘Liberté, Égalité, Fraternité’ au colonialisme».

Quant à la croix gammée nazie, a-t-il dit, «pour ces gamins, (…) ça veut juste dire 'va te faire foutre’, c’est pas plus grave que ça».

A propos de son propre rôle dans le meurtre, Ayoub a prétendu avoir été appelé par l’ex-petite amie d’Esteban Morillo, qui était membre de Troisième Voie, et conseillé aux jeunes skinheads «de foncer, de dégager (…) Ils m’ont rappelé juste après pour me dire que ce n’était rien qu’une petite bousculade, j’ai dit tant mieux. Des gamineries tout ça». Dans la nuit, quand il apprend la mort de Clément Méric, il rappelle Morillo: «Je lui ai dit qu’il était vraiment dans la merde, j’ai commencé à leur demander ce qui s’était passé précisément.» Il leur aurait conseillé «de se rendre».

Ensuite, Ayoub a reconnu avoir «tenté d’appeler la préfecture» et un «contact pour les manifs» pour dire que les «gamins» allaient se rendre, mais pas sans avocat. Il aurait expliqué à son contact à la préfecture que pour des jeunes ayant frappé Méric à mort, «y aller tout seul, c’est se faire broyer.»

Il est remarquable que ni les magistrats ni la presse n’aient cherché à savoir qui sont les contacts d’ Ayoub à la préfecture et au sein de l’appareil d’État.

On ignore encore qui Ayoub voulait appeler, qui il a en fait contacté au téléphone, et quel type de protection il cherchait en appelant la préfecture. Ceci souligne que le procès n’a pas même posé, et encore moins résolu, les principales questions soulevées par le meurtre. C’est une opération visant à obscurcir ce qui s’est passé le jour du meurtre, et ainsi de cacher la responsabilité politique et éventuellement pénale de nombreuses personnalités dans l’assassinat de Méric.

Le témoignage de Ayoub soulève aussi la question de savoir quel rôle il jouait dans les manifestations pour les contacts qu’il avait à la Préfecture.

Ceci confirme ce que le WSWS a expliqué à l’ouverture du procès. L’État et les médias offrent une protection politique aux tueurs de Méric et aux milieux néofascistes. Le délai de cinq ans, exceptionnellement long, entre un homicide enregistré sur vidéo et le début du procès ne s’explique que par des considérations politiques. Plusieurs organisations d’extrême-droite proches du Front national et du renseignement sont impliquées dans la mort de Méric, intervenue alors que le Parti socialiste (PS) et ensuite Macron tentaient de dédiaboliser Marine Le Pen.

Le parcours d’Ayoub et ses liens avec la préfecture soulignent que les forces politiques promues par l’état d’urgence imposé par le PS en 2015 et les gouvernements successifs, PS et macronien, rappellent les pires heures de l’histoire française.

Très actif durant les années 1980 avec sa bande de skinheads appelée «le Klan», Ayoub a reçu le surnom «Batskin» en raison de son recours fréquent à des battes de baseball lors d’affrontements avec ses adversaires politiques. Il a fondé les Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR) en 1987 et s'est inscrit comme étudiant à l'Université de Paris VI.

Dans les années 1990, il s'est éloigné de l'action politique, a fait 9 mois de prison pour trafic de stéroïdes (il est arrêté lors d'un festival de bikers pour possession de méthamphétamine), et dit avoir travaillé au Salvador, en Lituanie et en Russie. Son nom est apparu dans d'autres affaires meurtrières mettant en cause de jeunes militants ou sympathisants JNR. Mais ce fils de magistrat n'a jamais été condamné.

«Ayoub, c'est l'homme qui est toujours à un coup de fil du meurtre, mais qui s'en sort indemne!», a fait remarquer un camarade de Méric.

En octobre 2010, il a lancé l’organisation «Troisième Voie, pour une avant-garde solidariste» avec pour projet «d'investir le champ syndical». Il réactive aussi le mouvement des JNR. Comme dans les années 1960 et 1970, la classe dirigeante préparait au sein du milieu néofasciste des gros bras pour réprimer et au besoin tuer les jeunes de gauche. Suite à l’affaire Méric, sous la menace de dissolution des JNR et de Troisième Voix, il a dissous ces deux groupes.

Mais le climat politique officiel en France n’était nullement propice à une investigation du meurtre, car la classe dirigeante préparait elle-même un vaste virage vers l’extrême-droite. Les néonazis ont été libérés sous contrôle judiciaire, et deux ans plus tard, la France entrait en état d’urgence.

En suspendant les droits démocratiques pour donner libre cours à la police, en invitant Marine Le Pen à l’Elysée, et en proposant d’inscrire dans la constitution la politique vichyste de déchéance de nationalité, liée à la Shoah, le PS et Hollande faisaient signe à l’extrême-droite. La classe dirigeante considérait à présent que leurs positions étaient légitimes et nécessaires.

On préparait les forces qui ont permis à l’État d’imposer la loi travail du PS et les ordonnances austéritaires de Macron qui y sont liées, en réprimant brutalement les manifestations contre la loi travail en 2016. Valls avait menacé d’interdire les manifestations pour faire pression sur les syndicats pour qu’ils y mettent fin. A présent, la loi travail sert de fondement pseudo-légal à l’imposition en France du programme austéritaire et militariste qui sévit à travers l’Europe.

Les déclarations à la barre de Ayoub sont un avertissement pour la classe ouvrière et les jeunes. Les liens qu’entretien l’État avec ces groupes nazis font partie d’un changement fondamental des relations de classes où la réponse de la classe dirigeante est le meurtre de tout ce qui constitue une opposition à leur politique, ce que Méric pour eux représentait.