Robin Williams: Come Inside My Mind: «Il est trop tard pour être sain d'esprit. Trop tard.»

Par Joanne Laurier
17 septembre 2018

Robin Williams: Come Inside My Mind est un long métrage documentaire de HBO réalisé par Marina Zenovich (Roman Polanski: Wanted and Desired, 2008). Le film s'ouvre sur une voix hors champ de Williams sur un écran noirci: «Mesdames et messieurs, il est temps de faire travailler les neurones, nous sommes sur le point d'entrer dans le domaine de l'esprit humain.»

Pendant les 99 minutes qui suivent, Zenovich tente de tenir cette promesse – ou cet avertissement. Elle réussit la plupart du temps, mais la tâche de placer cet esprit particulier dans son contexte plus large s'avère plus difficile.

Robin Williams

Robin Williams (1951-2014) était un comique exceptionnel dont la capacité à créer des personnalités et à se déplacer parmi elles semblait parfois presque surnaturelle. Il contenait en lui un nombre apparemment infini de types humains.

Sa carrière s'est étalée sur près de quatre décennies, de la fin des années 1970 jusqu'à sa mort il y a quatre ans. Ce fut une période tumultueuse, mais difficile pour les artistes. Pour des raisons historiques et idéologiques, ses immenses contradictions n'étaient pas aisément accessibles, même aux artistes sensibles.

Il est décevant, mais pas surprenant que Zenovich s'éloigne des complexités de l'époque, y compris celles qui ont dû contribuer à saper l'état psychologique de Williams. Comme le WSWS l'a écrit au moment de sa mort: «On ne peut éviter la conclusion qu'un artiste du calibre de Robin Williams était particulièrement vulnérable aux coups portés sans relâche par le système social existant – avec sa glorification sans fin de tout ce qui est ignoble et corrompu (c'est-à-dire, son adulation des riches et leurs valeurs) – au sens inné de décence que possède un être humain. Le sort de Robin Williams – malgré son caractère poignant – est une manifestation très visible de la détresse extrême dans laquelle vivent tant de millions d'Américains.»

Comme l'explique le film, Williams est né à Chicago. Sa mère, qu'il décrit comme une «experte en comédie», était un ex-mannequin originaire du Mississippi, et son père un cadre supérieur chez Ford, responsable de la région du Midwest. Lui et son père étaient tous deux admirateurs de l'humoriste Jonathan Winters, dont les transformations rapides en de multiples personnages allaient éventuellement être imitées par Williams.

La famille de Williams a déménagé à Bloomfield Hills au Michigan, une banlieue aisée, quand il était enfant, et il a fréquenté l'école Detroit Country Day School. Plus tard, la famille a déménagé dans la région de la baie de San Francisco, où Williams passera la majeure partie du reste de sa vie.

En 1973, il a commencé à étudier le théâtre à la Juilliard School de New York, où lui et Christopher Reeve ont été les deux étudiants acceptés dans le programme avancé du célèbre producteur-réalisateur John Houseman. (Dans l'un des nombreux clips vidéo du film, Williams fait voler son bébé dans la pièce pendant le baptême de ce dernier en hommage au parrain du bébé, Reeve, mieux connu pour son rôle de Superman.)

Williams a quitté Juilliard en 1976. Deux ans plus tard, il apparaît dans un épisode de Happy Days sous le nom de «Mork from Ork» et le succès instantané et immense du personnage a propulsé Mork & Mindy pendant quatre saisons.

Williams était à son meilleur en dehors du cadre de la comédie de situation ou de la réalisation de films hollywoodiens. Dans le film de Zenovich, on le voit décrire sa méthode d'improvisation comme «le contact instantané avec le public, c'est comme du sexe sans la culpabilité». Il explique en outre qu'un personnage peut être un acteur comique plus qu'un comédien. Je ne raconte pas de blagues. J'utilise les personnages comme véhicule pour moi, mais je parle rarement en tant que moi-même.» Et plus tard dans le film: «C’est une sensation incroyable, je pense, de trouver quelque chose de nouveau et spontané. Je pense que le cerveau récompense ça avec un peu d'endorphines.»

Robin Williams et Billy Crystal

Durant Come Inside My Mind, des humoristes comme Eric Idle (Monty Python) et Billy Crystal rendent un hommage émouvant. David Letterman, humoriste et animateur de talk-show, remarque: «Dans ma tête, en le voyant, j'ai d'abord cru qu'il pouvait voler à cause de – de cette énergie. C'était comme observer une expérience. Quelque chose de spécial… Nous savions que quoi que Robin fasse, nous n'allions pas nous en approcher.»

L'un de ses auteurs, Bennett Tramer, explique qu'être un scénariste pour le standup de Robin, c'est comme être un frappeur suppléant pour Barry Bonds. On n'a pas nécessairement besoin de vous, sauf dans des circonstances spéciales. Mais c'est intéressant de voir comment il construisait un sketch. Il avait l'esprit rapide comme l'éclair, mais ce n'était pas comme si tout ce qu'il faisait venait à lui la nuit même. Il y a avait du vrai travail et de la préparation. Il y avait un véritable processus analytique et réfléchi derrière tout cela. Ça lui a probablement pris plus de temps pour me l'expliquer que d'assembler tout cela dans son esprit.»

Cette approche fébrile et la nécessité de la maintenir ont fait des ravages. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, Williams est devenu cocaïnomane. La mort tragique d'un collègue comique et acteur John Belushi à la suite d'une surdose de drogue en 1982 a poussé Williams à l'abstinence, mais il a passé sa vie à combattre diverses dépendances.

Un commentateur dit: «Il ne fonctionnait pas comme les gens normaux. Il était très vulnérable, c'est sûr. Il s'accrochait à beaucoup de choses et intériorisait beaucoup de choses. Il ressentait tout.»

Son ami proche Crystal note: «Il avait besoin de ce petit câlin supplémentaire que l'on ne peut obtenir que des étrangers. C'est une chose très puissante pour beaucoup de comédiens. Ce rire est une drogue. Cette acceptation..... ce frisson est vraiment difficile à remplacer par autre chose.»

Seuls quelques numéros comiques de Williams peuvent être reproduits ici, étant donné que sa performance physique et la voix qu’il adoptait étaient, dans la plupart des cas, au coeur de la performance elle-même:

«Oui, Dieu a fait les bébés mignons, donc on ne les mange pas. Combien de gens connaissez vous que vous laisseriez vous chier dessus, vous pisser dessus, vous garder éveillé toute la nuit? Ils se réveillent à cinq heures du matin et je ne sais pas quelle drogue ils consomment – y a-t-il une sorte de cocaïne Fisher-Price…?»

«Une femme ne ferait jamais une arme nucléaire. Elles ne fabriqueraient jamais une bombe qui vous tue. Elles fabriquent une bombe qui te fait te sentir mal pendant un moment. Ce serait entièrement différent. C'est pourquoi il devrait y avoir une femme présidente. Ce serait une chose merveilleuse. Ce sera un moment incroyable pour ça. Il n'y aurait jamais de guerre, juste, tous les 28 jours, des négociations intenses.»

En 1986, Williams s'est associé à Whoopi Goldberg et Crystal pour fonder Comic Relief USA, une prestation annuelle de HBO visant à recueillir des fonds pour les sans-abri. Et en 1988, il est apparu avec Steve Martin dans une production off-Broadway au Lincoln Center de New York dans En attendant Godot de Samuel Beckett.

Poster du documentaire Robin Williams: Come Inside My Mind

Aux Critics' Choice Awards de 2003, Williams était en nomination, avec Daniel Day-Lewis et Jack Nicholson, pour le prix du meilleur acteur (pour One Hour Photo). Day-Lewis et Nicholson ont gagné à égalité. Williams a ensuite été invité à prendre la parole sur scène: «Merci. Je tiens à remercier Jack Nicholson et Daniel Day-Lewis de m'avoir donné ce papier. Il y a leur nom dessus, pas le mien. Et je suis heureux d'être exclu de cet incroyable groupe. Je tiens à remercier Jack parce qu'il est, pour moi, le plus grand acteur, et Daniel Day-Lewis, le plus grand acteur. Et… je ne suis qu'un acteur poilu. Et ça a été une merveilleuse soirée pour moi de partir sans rien. Venir ici sans aucune attente, partir d'ici sans aucune attente… ça a été une soirée bouddhiste pour moi. Merci.»

Zak, le fils de Williams, dit avec amour: «Son pathos était de chercher à divertir et à plaire. Et quand il ne le faisait pas, il sentait qu'il ne réussissait pas en tant que personne. Et cela a toujours été difficile à voir parce que, à bien des égards, c'est la personne qui a le plus de succès que je connaisse et pourtant, il n'a pas toujours ressenti cela.

Come Inside My Mind traite aussi bien la comédie explosive de Robin Williams que son côté sombre, mais ignore largement les circonstances sociales dans lesquelles il a mûri et travaillé. À la fin des années 1960 et au début des années 1970, il n'était pas possible d'être à New York et à San Francisco et de ne pas absorber quelque chose du radicalisme de l'époque. Le reflux de cette vague de radicalisme et de liberté d’esprit a eu des conséquences pour des artistes comme Williams, qu'il en soit conscient ou non. Il était en quelque sorte coincé, brillamment isolé, essayant à lui seul, à travers ses routines, de compenser la froideur et l'égoïsme croissants de l'époque.

Les déceptions et les régressions des années 1980 et 1990, au plus fort de la popularité de Williams, ont dû affecter son art et son état émotionnel. Il y a un côté un peu hystérique et désespéré à sa comédie, parfois alimentée par la drogue et l'alcool.

D'une manière ou d'une autre, à un coût considérable, il s'est adapté à cette éthique de l'époque, ne serait-ce qu'au point de ne jamais la commenter. (Sauf dans quelques blagues, comme «Je crois que la cocaïne est la manière de Dieu de dire:“Vous gagnez trop d'argent”. La folie de Wall Street, l'éruption du militarisme, la dévastation des industries et des villes comme Detroit et Chicago ne sont jamais entrées dans sa comédie.

Williams: « Il y a toutes ces drogues: Zoloft, Prozac. Je veux une seule drogue pour tout. Appelez-la «Fukitol». Je ne ressens rien. Je ne veux rien faire... Fukitol. L’état le plus proche du coma dans lequel vous vous retrouverez de votre vie.»

À un certain moment dans le documentaire, Williams révèle: «J’ai passé trois années à faire des trucs complètement débiles… où je devenais de pire en pire. Nous avons, les alcooliques, ce concept de black-out. Mais ce ne sont pas vraiment des black-out. Je dirais plus des “activités en étant somnambule”. C’est plutôt étrange. Je crois que c’est la conscience qui entre dans un programme de protection des témoins… Un alcoolique va transgresser ses standards plus vite qu’il peut les abaisser. Il va faire des trucs qui feraient réagir le diable lui-même: “Fais pas ça!”»

Charlie Chaplin a capturé dans des images comiques indélébiles les dilemmes centraux de son époque historique. Les films de Williams, sans que ce soit de sa faute, ont été réalisés pendant la période la plus faible de l'histoire d'Hollywood jusque-là. À quelques exceptions près et malgré quelques moments merveilleux, ses films ont souvent été marqués par le sentimentalisme et les «valeurs familiales». Les plus connus sont Popeye (Robert Altman, 1980), The World According to Garp (George Roy Hill, 1982), Moscou on the Hudson (Paul Mazursky, 1984), Good Morning, Vietnam (Barry Levinson, 1987), Dead Poets Society (Peter Weir, 1989), Awakenings (Penny Marshall, 1990), The Fisher King (Terry Gilliam, 1991), Mme. Doubtfire (Chris Columbus, 1993), The Birdcage (Mike Nichols, 1996) et Good Will Hunting (Gus Van Sant, 1997).

Quoi qu'il ait pu penser de ce qu'il faisait, ses nombreuses apparitions devant les troupes en Irak et en Afghanistan ont contribué à donner de la crédibilité à ces guerres néocoloniales. En 2005, Williams a déclaré à USA Today: «Je suis là pour (les troupes), pas pour W», en référence au président George W. Bush. Néanmoins, ce n'est pas un héritage sain.

Come Inside My Mind n'essaie pas d'expliquer pourquoi il s'est suicidé. Il enregistre sa mort comme un triste événement qui a grandement affecté un grand nombre de personnes, y compris d'autres artistes.

Robin Williams

Williams, comme l'écrivait le WSWS, avait une «exécution maniaque et son désir obsessionnel de plaire ou de conquérir un public, qui semblait ne connaître aucune limite ou contrainte, suggérait un état mental fragile. Il fallait se demander ce qu'était la vie en dehors de la scène, s'il y avait une telle chose, pour une telle personnalité. Comment pourrait-il être satisfait de la vie de tous les jours, de la conversation de tous les jours?» Dans le documentaire Zenovich, le comédien Lewis Black affirme que Williams «était comme la lumière qui n'a jamais su s'éteindre».

Son sens évident et très amusant de la bizarrerie et de la complexité du monde a d'abord fait vibrer sa comédie avec la vie. Cela l'a soutenu pendant des décennies, mais il a finalement été battu par une combinaison de déceptions professionnelles, de déceptions sociales et politiques, et de maladies physiques graves.

«Tu dois être fou. Il est trop tard pour être sain d'esprit. Trop tard. Il faut que tu y ailles à fond parce qu'on ne te donne qu'une petite étincelle de folie, et si tu perds ça… tu n'es rien. Note, de moi à toi… Ne perds jamais ça, parce que ça te garde en vie.»

À un autre moment, il était plus optimiste: « Et c'est ce qui est excitant, l'idée que l'on peut explorer la créativité à n'importe quel prix, c'est ce à quoi nous avons affaire en tant qu'artistes, comédiens, écrivains, comédiens, acteurs. Vous allez vous rendre à la limite, vous allez regarder par-dessus, et parfois vous franchir cette limite, et puis vous allez revenir, je l'espère.»

(Article paru en anglais le 21 août 2018)

L'auteur recommande également:

Robin Williams, Billy Crystal and Whoopi Goldberg:
https://www.youtube.com/watch?v=qzVOrjxPPA4