Le New York Times pousse Trump vers une nouvelle guerre majeure en Syrie

Par Bill Van Auken
17 septembre 2018

La dernière semaine a été le théâtre d’un nombre grandissant de menaces par les États-Unis contre le gouvernement syrien du président Bachar al-Assad et ses alliés russes et iraniens que Washington et ses alliés de l'OTAN se préparent à lancer une attaque militaire majeure en réponse à l'offensive lancée par Damas pour reprendre le contrôle de la province d'Idlib au nord-ouest du pays.

L'administration Trump, qui a effectué à deux reprises des frappes de missiles sur des cibles du gouvernement syrien sous prétexte de répondre à l'utilisation alléguée d'armes chimiques par les forces gouvernementales, menace cette fois de mener une agression beaucoup plus importante.

Alors que Washington et ses alliés ont tous lancé de multiples avertissements au sujet d'une attaque d'armes chimiques supposément imminente par Damas, le ministère russe de la Défense a rapporté qu'il dispose d'informations selon lesquelles des «rebelles» soutenus par l'Occident ont transporté du chlore à Idlib et se préparent à organiser une attaque fictive pour provoquer une campagne de bombardement dirigée par les États-Unis.

L'ambassadrice des États-Unis aux Nations Unies, Nikki Haley, a clairement indiqué dans une interview accordée à Fox News cette semaine que Washington ne se fierait pas à une fausse attaque chimique. «Toute offensive contre les civils à Idlib va être réprimée», a-t-elle dit, avertissant Damas, Téhéran et Moscou: «Ne nous testez pas encore.»

Dans ces conditions, l'une des personnalités les plus à droite des faiseurs d'opinions du New York Times a publié une furieuse indignation envers l'administration Trump pour ne pas avoir poursuivi une confrontation militaire directe avec l'Iran en Syrie.

«L'administration Trump a clairement indiqué que sa priorité au Moyen-Orient est de contrecarrer les ambitions nucléaires et régionales de l'Iran. Alors, pourquoi est-elle si réticente à lever le petit doigt contre le stratagème le plus audacieux de Téhéran en Syrie?» demande le chroniqueur, Bret Stephens, en faisant référence à Idlib.

Stephens est un vieux routier pour soutenir et justifier les guerres d'agression américaines. En 2002-2003, il a été l'une des voix les plus véhémentes en faveur d'une guerre non provoquée contre l'Irak. Écrivant pour le Jerusalem Post dont il est devenu le rédacteur en chef, Stephens a publié un article alarmant qui avertissait que sans une invasion américaine, «un monde stupéfié» se réveillerait avec «la première bombe nucléaire du monde arabe». Cela en dépit de nombreuses preuves que le programme nucléaire limité de Bagdad avait été démantelé depuis longtemps et que toute la campagne sur les «armes de destruction massive» irakiennes était une fausse propagande utilisée pour entraîner le peuple américain dans une guerre basée sur le mensonge.

Alors qu'il était rédacteur en chef du Jerusalem Post, Stephens a mené la campagne du journal israélien de droite visant à désigner Paul Wolfowitz, le secrétaire adjoint à la Défense qui fut l'un des principaux architectes de la guerre, comme son «homme de l'année». Il l'a salué comme l'auteur de la stratégie de guerre préventive criminelle des États-Unis qui «soutiendra l'action des États-Unis contre d'autres États voyous», c'est-à-dire la Libye, la Syrie et l'Iran.

Malgré la révélation de la fraude de l'administration Bush sur les armes de destruction massive, Stephens a maintenu le discours de propagande, même une décennie après la guerre, écrivant dans le Wall Street Journal en 2013 que l'accusation évidente que l'administration Bush avait lancé une guerre basée sur le mensonge était de la «diffamation» et une «calomnie facile». Il a affirmé que la Maison-Blanche s'était fondée sur «le témoignage d'inspecteurs de l'ONU comme Hans Blix» – une autre calomnie – puisque Blix avait insisté sur le fait que l'administration Bush avait ignoré les avertissements de son équipe selon lesquels il n'y avait aucune preuve pour justifier une guerre.

Stephens a fait monter les enchères au Wall Street Journal, où il était devenu rédacteur en chef adjoint, et est passé au Times après l'élection de Trump. Il a fait partie d'une clique de néoconservateurs partisans du mot d’ordre «n’importe qui sauf Trump» et a annoncé qu'il voterait pour Hillary Clinton, s'opposant au candidat républicain en raison de son incapacité à énoncer une politique étrangère suffisamment belliqueuse, notamment envers la Russie.

Il a été présenté au Times par James Bennet, rédacteur de la page éditoriale du journal, une personnalité proche de l'État dont le frère est un sénateur démocrate de droite du Colorado et dont le père était un fonctionnaire du département d'État qui dirigeait l'Agence pour le développement international (AID), un instrument de provocation de la CIA à travers le monde.

Bennet a écrit à l'époque que Stephens «apporterait une nouvelle perspective aux nouvelles», ainsi qu'«un sens profond du but moral et de l'expérience de notre travail». Une description si élogieuse pour un belliciste de droite.

Stephens veut du sang et il n'hésite pas à parler de sa principale préoccupation: les intérêts stratégiques américains. Il demande que Washington abandonne le prétexte des armes chimiques comme «ligne rouge» et réponde à toute offensive dans Idlib par une guerre à grande échelle.

Si le gouvernement syrien poursuit ses opérations militaires pour rétablir son contrôle sur Idlib, les États-Unis doivent «détruire tout ce qui reste de l'armée de l'air syrienne et pilonner les pistes que l'Iran utilise pour approvisionner ses propres forces en Syrie. Si Assad continue d’avancer, ses palais présidentiels devraient être les prochains sur la liste. Après ça, Assad lui-même. D'ici là, on l’aura suffisamment averti.»

Ce n'est pas la première fois que Stephens prône l'assassinat comme instrument de politique d’État. En 2013, il demandait dans les pages du Wall Street Journal que, si l'administration Obama «décidait d'ordonner une frappe militaire contre la Syrie, son principal objectif devrait être de tuer Bachar al-Assad. Et aussi, le frère de Bachar et principal acolyte, Maher. Et tous les autres membres de la famille Assad qui pourraient revendiquer le pouvoir politique.»

La même année, il a proposé une longue liste d'attaques dans un commentaire séparé, y compris l'envoi de forces terrestres américaines. Le Pentagone, écrit-il, doit «détruire les pistes des bases aériennes syriennes, y compris l'aéroport international de Damas[...] utiliser les moyens navals pour imposer une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Syrie occidentale[...] fournir à l'armée syrienne libre du matériel militaire lourd, notamment des véhicules blindés de transport de troupes et des chars légers; et être prêt à saisir le stock d'armes chimiques syrien, quitte à déployer (temporairement) des troupes au sol.»

Cette fois-ci, il écrit: «L'objectif n'est pas de dicter l'avenir de la Syrie ou de résoudre ses problèmes, encore moins de se lancer à trier les mauvaises herbes rebelles d'Idlib de ceux qui sont plus modérés. Cette avenue entraînerait un Irak II.»

Ce mélange d'arrogance, d'ignorance et de criminalité est époustouflant. Après tout, Stephens lui-même était un ardent défenseur de l'Irak I qui a fait plus d'un million de morts et décimé une société entière, créant ainsi les conditions de la croissance de l’État islamique.

Quant aux «mauvaises herbes» dans Idlib, elles consistent principalement du fait que les soi-disant «rebelles» sont dominés par une organisation armée qui était la filiale syrienne d'Al-Qaïda. Toute intervention américaine servira à défendre et à renforcer ces forces. Il semblerait qu'au lieu de l'Irak II, Stephens préfère la route vers la Libye II, la destruction systématique de ce qui reste de la société et du gouvernement syriens et le déchaînement d'Al-Qaïda et des autres milices islamistes pour dominer le pays.

«Les décideurs politiques américains ont désespérément besoin d'apprendre à trouver le juste milieu entre la réaction excessive et l'inaction, entre le zèle missionnaire pour résoudre les agonies des autres et l'illusion que nous pouvons les ignorer», écrit Stephens. Apparemment, cette voie médiane doit être pavée de tirs incessants de missiles de croisière et de bombardements aériens, combinés à des assassinats de masse et à des occupations judicieuses au sol.

De telles propositions sanguinaires coexistent dans les pages éditoriales du Times avec la récente mise en garde éditoriale du journal sur «le risque d'une catastrophe humanitaire» dans Idlib. De telles préoccupations n'ont pas été exprimées face aux sièges américains de Mossoul en Irak et de Raqqa en Syrie, où le nombre de morts se chiffre par dizaines de milliers et où le nombre de personnes déplacées dépasse largement le million.

À côté de ces tentatives hypocrites de faire basculer l'opinion publique derrière une guerre américaine en Syrie, on trouve une chronique de Leila Al-Shami, publiée par Haymarket, l'organe de publication de l'International Socialist Organization (ISO): les «socialistes» du département d’État qui ne cessent de faire campagne pour une intervention militaire américaine sous le couvert de la promotion de la «révolution démocratique syrienne». Dans sa chronique du 2 septembre dans le Times, elle a avancé l'argument incompréhensible qu'une offensive du gouvernement syrien contre Al-Qaïda dans Idlib «éradiquerait l'alternative démocratique à la tyrannie, laissant les djihadistes – qui profitent de la violence, de l’oppression et de l’occupation étrangère – comme seuls survivants».

Tous ces arguments, qui vont de la droite néoconservatrice à l'ancienne voix du libéralisme de l'establishment démocrate en passant par la pseudo-gauche «socialiste», poursuivent le même objectif, celui de promouvoir une confrontation militaire en Syrie qui peut rapidement dégénérer en une guerre régionale et même en un choc entre les deux premières puissances nucléaires mondiales, les États-Unis et la Russie.

La lutte pour arrêter une telle catastrophe ne peut être menée que dans une hostilité inconciliable à toutes ces forces politiques et pour la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière contre le système capitaliste, la source de la guerre, et le système social que toutes ces tendances défendent.

(Article paru en anglais le 15 septembre 2018)