La campagne populiste de François Ruffin aux élections législatives en France

Par Antoine Lerougetel
19 septembre 2018

Dans le cadre de lAffaire Benalla, le député apparenté LFI (La France insoumise) de la première circonscription de la Somme, François Ruffin, a défendu laction des forces de lordre contre les manifestations du 1er Mai dans une interview sur BFMTV, le 20 juillet: « On parle de quelqu'un [Benalla] qui s'est mis à porter un brassard de la police, qui ne s'est pas pris pour la police car la police ne se comporte pas comme ça, et qui s'est mis à frapper un manifestant à terre ». Nous reproduisons ici un article paru en anglais après lannonce de sa candidature aux législatives de juin 2017.

Le journaliste François Ruffin s’est présenté avec le soutien de Jean-Luc Mélenchon ancien ministre du Parti socialiste et dirigeant de La France insoumise (LFI) ainsi que du PCF stalinien et des Verts au second tour des élections législatives contre Nicolas Dupont, candidat de La République en marche (LRM), parti du président Emmanuel Macron. La circonscription où il se présente comprend une partie de la ville d'Amiens.

Le manque de crédibilité de Ruffin comme figure « d'opposition » est souligné par son appel télévisé à voter Macron au deuxième tour de l'élection présidentielle. Contrairement à Mélenchon qui s'était refusé à donner des consignes de vote officielles pour Macron ou pour Marine Le Pen, la candidate du Front national, en laissant entendre qu'en fait il soutenait Macron, Ruffin avait dit : « Je glisserai un bulletin Emmanuel Macron dans l'urne». Mais il avait déclaré qu'il serait « un opposant ferme à Emmanuel Macron dès le lendemain matin… car je ne pense pas qu'il apportera quelque chose de positif aux gens de ma région ».

Ruffin est un cinéaste indépendant à succès dont le film Merci Patron, qui fait honte au milliardaire Bernard Arnault à propos du licenciement de la famille Klur après l'externalisation de leurs emplois, a remporté un César. Malgré le succès de son film, la campagne électorale de Ruffin, étroitement liée à l'ancien establishment politique lié au PS, ne propose rien aux travailleurs. Cela alors même que le PS se désintègre, absorbé en partie par LREM, dont le programme libéral est encore plus à droite.

Ruffin illustre la banqueroute des différentes forces politiques à Amiens, organisées autour du PS et de son allié le PCF, depuis des décennies, alors qu'ils supervisaient la désindustrialisation de la région. La circonscription où Ruffin se présente comprend les grandes villes d'Amiens et d'Abbeville et les anciens villages industriels de la vallée de la Nièvre anciens bastions du PCF. La circonscription a régulièrement envoyé un député du PCF au parlement jusqu'en 2011.

Les usines de la région ont commencé à fermer leurs portes à la fin des années 1970, alors que le PCF travaillait en étroite collaboration avec le PS sur ses politiques d'austérité, intensifiées sous Mitterrand dans les années 1980 et 1990. A Amiens, l'usine Goodyear a fermé en 2014, les travailleurs isolés par les syndicats, le PS et le PCF. Actuellement, ses usines Whirlpool et automobiles sont également confrontées à la fermeture.

Pendant des décennies, aucun mouvement politique n'a cherché à construire un véritable parti de la classe ouvrière malgré l'escalade de la misère sociale chez les travailleurs d'Amiens et dans l'ancienne ceinture industrielle du nord de la France. Cela a créé les conditions pour que le Front national néo-fasciste (FN) gagne de l'influence et des votes à travers la région.

Les partis de la pseudo-gauche comme le NPA, Lutte Ouvrière et le PT, qui avaient obtenu trois millions de voix en 2002 sous une appellation trotskyste, ont refusé de construire un mouvement politique malgré la colère montante de la classe ouvrière contre le PS, non pas qu'il était impossible de trouver une audience, mais parce qu'ils ne voulaient surtout pas mobiliser la classe ouvrière.

La campagne de Ruffin n’a rien à voir avec une défense de la classe ouvrière. Il cherche à gagner du soutien basé sur des appels populistes et la promesse de servir de casse-pied médiatique critiquant la bourgeoisie avec des révélations sur les mauvais traitements infligés aux pauvres par le système politique. Sa campagne vise à stopper l'effondrement du PS, du PCF, des Verts et de la pseudo-gauche dans la région, tout en travaillant pour créer une base de coexistence avec le FN à mesure qu' il renforce sa base électorale.

Le mois dernier, on a vu Ruffin à la télévision serrer chaleureusement la main de son adversaire FN dans un bar où tous deux avaient accepté d'être filmés.

Alors qu'il lançait sa campagne dans son magazine satirique Fakir basé à Amiens, Ruffin n'a pas caché sa sympathie pour les partis politiques qui, pendant des décennies, ont pillé la classe ouvrière. Il a écrit: « Dans tous ces coins qui, avant, votaient cocos et socialos, bien à gauche... le FN [arrive] en tête, 35 %, aux dernières régionales sur la circo. Contre 6,5 % pour la liste communiste. Plus 5 % pour les écolos. Quelle misère ! »

S’il blâmait le dernier président, François Hollande du PS, pour cette situation, disant que Hollande n'avait pas lutté contre les banques comme il l'avait promis, et que les députés PS à l'Assemblée nationale ne s'y étaient pas opposés, il voulait clairement ramener les travailleurs derrière le PS et ses satellites. « C’est parce que des députés l’ont soutenu [Hollande]. Parce qu’ils ont renoncé à leurs propres engagements de campagne. Parce qu’ils n’ont pas fait tomber le gouvernement » a-t-il dit. Il a ajouté que son but était de renverser une situation où, entre les partis alliés au PS et les travailleurs « le lien a été brisé, le divorce consommé ».

Il a insisté sur le fait qu'il ne construisait pas un mouvement politique, mais qu'il créait quelque chose « le temps d’une bataille, former un groupe, le souder, au coude à coude dans la tourmente, de la camaraderie, pour un moment, un moment seulement ». Il a ajouté que cette « aventure » pourrait lui permettre de développer une présence plus large dans les médias et peut-être d'obtenir sa propre émission de télévision ou de radio.

Ruffin fait aussi tout ce qu'il peut pour saper la confiance de tous ceux qui envisagent de voter pour lui qu’une victoire de la classe ouvrière est possible, tout en indiquant clairement qu'il croit que la région devrait conserver des liens étroits avec le PS, le PCF et les tendances de pseudo-gauche qui leur sont alliées .

Dans une interview à France Info, il a expliqué qu'il travaillait avec ces partis parce qu' « m'apporteront un savoir-faire, par exemple les comptes de campagne, je n'ai aucune idée de comment ça marche. J'ai toujours fonctionné comme ça : j'essaie. J'ai fait du cinéma avec ma petite caméra, j'ai bricolé. Là, je me lance dans la politique. Je ne suis pas à l'abri de faire des conneries, c'est certain. »

Lors d'une récente réunion électorale à Abbeville, Ruffin n'a fait aucune mention de la montée du FN ou de la manière de le combattre. Sa poignée de main avec un candidat du FN a été traitée comme un non-problème. La réunion était essentiellement pro-Macron. Ruffin n'a avancé aucune critique de lui, et l'orateur principal, Patrick Pelloux, président d'un syndicat des médecins d'urgence et ancien collaborateur de l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, a déclaré: « On n'a rien contre le président de la République, il est élu, mais il faut que la société mette l'humain d'abord. Nous sommes des êtres humain, des êtres faits pour vivre ensemble ».

Le matériel de campagne de Ruffin promet peu aux travailleurs s'il gagne, à part donner à Ruffin une plus grande plate-forme pour faire des déclarations dans les médias. Une brochure récente de la campagne proclame: «Je donnerai des coups de pied dans le cul à l'Assemblée nationale. ... Je serai le moustique dans la maison des députés, pour les empêcher de s'endormir. »

(Article paru en anglais le 17 juin 2017)