Macron lave l’assassinat par l’État de Maurice Audin

Par Francis Dubois et Alexandre Lantier
21 septembre 2018

Des aveux sans conséquences sont creux et un crime revendiqué et impuni n’est pas une garantie de bonne conduite de la part du criminel. C’est ce qu’inspire la reconnaissance par Emmanuel Macron que l’État a torturé et assassiné le jeune mathématicien Maurice Audin en 1957 à Alger, pour ses opinions politiques.

Lors d‘une opération fortement médiatisée, Macron a remis en personne à la veuve d’Audin une déclaration vendredi, concertée avec le ministère de la Défense. Cette déclaration avoue qu’Audin a «été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires qui l’avaient arrêté.»

Macron a ensuite lavé le crime, en prétendant qu’il existait une justification légale pour les tortures et le meurtre de masse perpétrés par Paris pendant la guerre d’Algérie. Les travaux des historiens, a-t-il dit, «s’accordent tous à reconnaître que la mort de Maurice Audin a été rendue possible par un système légalement institué qui a favorisé les disparitions et permis la torture à des fins politiques.»

Ceci ne signifie pas seulement que ces aveux ne devraient avoir aucune conséquence juridique pour les officiers qui ont dirigé la répression en Algérie, tels que Jean-Marie Le Pen, le père de la candidate présidentielle du Front national, Marine Le Pen. Si Macron insiste sur la légalité du cadre juridique du meurtre d’Audin, c’est que les lois d’exception de 1955-1956 encadrent aujourd’hui sa politique impopulaire d’austérité et de militarisme.

Le PS et Macron ont imposé les lois autorisant l’espionnage de masse par le renseignement intérieur et la Loi travail qui détruit le Code du travail et casse le statut des fonctionnaires, dans le cadre de l’état d’urgence de 2015-2017. Mais l’Assemblée a créé l’état d’urgence spécifiquement pour écraser le mouvement anti-colonial algérien en 1955. Cette loi faisait partie du même dispositif que les «pouvoirs spéciaux» de 1956 qui autorisaient la torture et l’assassinat.

A propos d’Audin, Macron a laissé entendre que les crimes commis par la France en Algérie étaient le fait de militaires qui outrepassaient l’intention des politiques qui avaient imposé l’état d’urgence.

Selon lui, «Ce système a été le terreau malheureux d’actes parfois terribles, dont la torture … En échouant à prévenir et à punir le recours à la torture, les gouvernements successifs ont mis en péril la survie des hommes et des femmes dont se saisissaient les forces de l’ordre. En dernier ressort, pourtant, c’est à eux que revient la responsabilité d’assurer la sauvegarde des droits humains et, en premier lieu, l’intégrité physique de celles et de ceux qui sont détenus sous leur souveraineté.»

C’est là l’optique du président d’un État policier et non d’une république démocratique. Malheur aux peuples qui accordent les pleins pouvoirs à la police en espérant sauvegarder leurs droits; ils récoltent des dictatures sanglantes. La sauvegarde des droits démocratiques contre l’État et les classes dirigeantes dépend non de la police, mais du peuple et surtout des travailleurs.

L’assassinat d’Audin est un avertissement sur la nature de la guerre impérialiste dont l’écho retentit encore 60 ans plus tard, alors que la France et l’OTAN font la guerre du Mali à l’Afghanistan en passant par la Libye, la Syrie et l’Irak. La tentative des pays capitalistes les plus puissants de dominer des pays entiers par la force est criminelle et réactionnaire de bout en bout. Elle implique les États impérialistes, qu’ils soient ou non formellement démocratiques, dans des crimes à la fois contre les populations étrangères et contre leurs propres citoyens.

Audin est mort sous la IVe République, après que le général Massu, à qui le gouvernement social-démocrate de Guy Mollet avait donné les pleins pouvoirs, a investi Alger à la tête d’une division de parachutistes. Membre du Parti communiste algérien, Audin soutenait l’indépendance de l’Algérie malgré l’appui du parti stalinien français, le PCF, à Mollet et aux pouvoirs spéciaux. Massu et son adjoint, Paul Aussaresses, ont fait arrêter, torturer et assassiner Audin en juin 1957.

Ce meurtre incarne la criminalité d’une guerre qui a fait un demi-million de morts. Sur 10 millions d’Algériens, la France en a détenu 3 millions dans des camps d’internement. 25.000 soldats français sont morts pendant la guerre, qui a fait parmi eux 60.000 blessés. Du million et demi de soldats français impliqués dans la guerre, pour la plupart de jeunes appelés, beaucoup sont revenus traumatisés par ce qu’ils avait vu et fait.

Cette guerre a démasqué l’impérialisme français tel qu’il est. 10 ans après la Deuxième Guerre mondiale, pour tenter de continuer son pillage colonial du Maghreb, la bourgeoisie française commettait en Algérie nombre des crimes que la Gestapo avait commis durant l’Occupation. Des dizaines de milliers d’ex-SS ou de «chevaliers prussiens» de la Wehrmacht ont même participé aux guerres d’Indochine, puis d’Algérie dans la Légion étrangère.

Depuis, les gouvernements français successifs, gaullistes et sociaux-démocrates, ont froidement nié la responsabilité de l’État dans le meurtre d’Audin pour blanchir le colonialisme et le militarisme devant l’opinion française et mondiale. Mais pour des masses de travailleurs et d’étudiants de l’époque, les crimes commis en Algérie ont discrédité le régime capitaliste d’après-guerre établi par le stalinisme et le gaullisme en France.

Le «plan» de la bataille d‘Alger, c’est à dire l’arrestation et la torture de masse, a servi de modèle à l’international. A Fort Bragg, Aussaresses a enseigné à l’armée américaine les techniques de la contre-insurrection qui ont sévi en Amérique Latine, et au Vietnam pendant la sanglante Opération Phoenix de la CIA. Il y expliquait que «dans la guerre révolutionnaire, l'ennemi c'est la population» et qu'il fallait «exécuter» les victimes torturées. En même temps, un large mouvement anti-guerre se développait contre la guerre au Vietnam parmi les jeunes autour du monde.

La réaction officielle au discours de Macron sur Audin est un avertissement: il est urgent de s’opposer au militarisme et à la dictature. Durant les 50 ans depuis la grève générale de Mai 68, l’anti-trotskysme et l’embourgeoisement de la jeunesse étudiante dans laquelle la «gauche» recrutait son personnel dirigeant, ont transformé la vie politique. A présent, la classe politique et des médias se rangent comme un seul homme derrière la défense de l’État policier que construit Macron.

Le Monde a salué la déclaration de Macron en titrant «Guerre d’Algérie, le geste historique d’Emmanuel Macron». Il citait l‘historien Benjamin Stora, ex-membre de l’Organisation communiste internationaliste de Pierre Lambert, un parti qui s’était opposé à la guerre d’Algérie avant de rompre avec le trotskysme et le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) en 1971. Pour Stora, Macron était «dans la grande tradition des décisions de reconnaissance historique». Libération a salué le «geste mémoriel le plus ambitieux depuis l’élection de Macron».

La direction du PCF a elle, accueilli l’annonce avec des transports de joie. Pierre Laurent, son secrétaire national a salué une «victoire historique de la vérité et de la justice», et son journal L’Humanité a applaudi «une formidable victoire».

Le NPA, qui a soutenu les guerres impérialistes «humanitaires» françaises en Libye et en Syrie écrit à travers sa Tendance Claire que l’appel de Macron «représente une formidable victoire», qui est «à la hauteur des attentes». Il loue l’Humanité pour son «combat pour la vérité» et attribue à la déclaration une «grande portée historique et politique».

Le Parti de l’égalité socialiste tire des conclusions diamétralement opposées. Le souvenir de la guerre d’Algérie est un rappel de la nécessité de construire un mouvement de masse basé dans la classe ouvrière internationale sur un programme trotskyste contre la guerre impérialiste. Et à l’heure de l’espionnage de masse et de la montée de partis néofascistes à travers l’Europe, l’assassinat d’Audin est un rappel de la nécessité de s’opposer à l’état d’urgence et à l’État policier.