Au sein du parti espagnol Podemos, Anticapitalistas discute d’une orientation vers le régime italien d’extrême droite

Par Alejandro López
22 septembre 2018

Des membres de premier plan d’Anticapitalistas, une faction pabliste au sein du parti espagnol Podemos, ont écrit un article critiquant le soutien des principaux conseillers du secrétaire général de Podemos Pablo Iglesias au gouvernement italien dirigé par le parti d’extrême droite Lega de Matteo Salvini. Ils craignent qu’une telle ligne ne les expose à des critiques depuis la gauche, dans le contexte d’une vague croissante de grèves dans la classe ouvrière.

Après que les staliniens de longue date Héctor Illueca, Manuel Monereo et Julio Anguita ont publié un article intitulé « Le fascisme en Italie ? Décret Dignité », les pablistes ont répondu par un article « Décret Dignité : Le fascisme en Italie ? Une réponse ». Les auteurs sont dirigeants d’Anticapitalistas, le parlementaire européen Miguel Urbán et le rédacteur en chef du magazine pabliste Viento Sur, Brais Fernández.

L’article Illueca-Monereo-Anguita salue le « Décret Dignité » des néofascistes italiens comme un

« tournant dans les politiques sociales appliquées en Italie depuis la montée du néo-libéralisme » et

« un effort remarquable pour défendre le peuple italien contre les seigneurs de la finance ». « Le trio stalinien tait la politique d’austérité de Rome, l’intervention militaire en Libye, la campagne de terreur contre les Roms et les réfugiés, et sa menace d’expulser 500 000 immigrés, un mouvement qui nécessiterait de mettre une grande partie de l’Italie sous un régime de loi martiale.

Dans leur réponse amicale aux auteurs staliniens, les pablistes Urbán and Fernández reprochent aux « trois poids lourds de la gauche espagnole » d’analyser à tort le gouvernement Salvini. Ils écrivent :

« Tout à coup, à travers une analyse du « Décret Dignité » qu’ils commentent sans rapport avec le programme plus large du gouvernement italien actuel, la conclusion finale apparaît soudainement : le gouvernement italien n’est pas un gouvernement fasciste. Cette conclusion, sous cette forme, peut être correcte. »

Cependant, ils écrivent : « Il est fondamental de comprendre la politique économique et sociale d’un gouvernement en analysant l’ensemble de son orientation, et non de la mesurer à part et partiellement. Cette « méthode isolationniste » nous empêche, entre autres, de penser à notre propre projet politique […] La gauche se limiterait à une position d’observateur où elle “soutient” “rejette” ou “critique” les initiatives des gouvernements capitalistes. »

Les Anticapitalistas ne condamnent pas Illueca, Monereo et Anguita pour avoir soutenu l’extrême droite. Le trio stalinien a clairement indiqué que de larges factions de Podemos peuvent soutenir une politique d’extrême droite. Ils craignent, plutôt que l’émergence d’un soutien explicite aux néo-fascistes dans Podemos ne l’expose à une critique depuis sa gauche, selon laquelle tout simplement Podemos propose un soutien tactique ou bien des critiques pour des partis qui essaient de construire des états policiers, militaires d’extrême droite qui ciblent la classe ouvrière.

Cette critique est creuse et sans principes, et, l’opposition d’Anticapitalistas au soutien croissant au néo-fascisme au sein de la direction de Podemos est profondément cynique. Alors qu’ils accusent leurs alliés staliniens de blanchir les néo-fascistes italiens, ils approuvent le soutien public de Podemos au gouvernement du Parti socialiste espagnol (PSOE), qui, autant que Salvini, construit un régime d’État policier qui cible la classe ouvrière.

Dans ses 100 premiers jours, le gouvernement du PSOE, mis au pouvoir par Podemos lors d’un vote de confiance, a adopté le budget d’austérité du précédent gouvernement de droite du Parti Populaire, a maintenu l’augmentation massive du budget de la défense du PP, et a vendu des bombes de précision au régime saoudien dans sa guerre de génocide contre la population yéménite.

Dans le même temps, le gouvernement PSOE a continué la répression d’état policier contre les nationalistes catalans, accusés frauduleusement d’avoir tenté de renverser violemment l’État lors du référendum sur l’indépendance de la Catalogne en octobre dernier. Le PSOE maintient également la loi de son prédécesseur en matière de sécurité publique, connue comme la « loi bâillon ». Il restreint la liberté d’expression, interdit les rassemblements de masse et impose des amendes sur des manifestations et des commentaires sur les médias sociaux.

En matière de migration, le PSOE a approfondi la politique réactionnaire de ses prédécesseurs. Il expulse sommairement les migrants, une pratique condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme et l’ONU, et soutient la répression du Maroc sur des milliers de migrants qui tentent d’entrer en Europe à travers les enclaves d’Afrique du Nord de l’Espagne, Ceuta et Mellila, et en bateau sur la Méditerranée. Les rafles des forces de sécurité marocaines ont jusqu’à présent fait deux morts parmi les jeunes.

Fait significatif, les politiques ultra-réactionnaires du PSOE finissent également par renforcer Salvini. Il les a utilisées récemment pour se moquer de ses critiques de déportations massives de migrants, en disant : « Si l’Espagne le fait c’est bien, mais quand je les propose alors je suis inhumaine et un raciste et un fasciste. »

Si différentes factions de Podemos soutiennent des régimes réactionnaires en Italie et en Espagne elle-même, y compris des forces d’extrême droite, c’est parce que ses responsables politiques sont tirés des sections de la classe moyenne aisée indifférentes aux droits démocratiques et hostiles à la classe ouvrière. Ces forces elles-mêmes sont obligées d’avouer qu’il existe un soutien croissant au nationalisme d’extrême droite et fasciste dans leurs propres rangs.

Urbán and Fernández déclarent qu’il est « urgent d’ouvrir le débat à gauche sur le choc de la montée de l’extrême droite au niveau mondial ». C’est parce qu’ « il semble qu’il y a des sections à gauche qui ont une certaine fascination pour les thèmes de l’extrême droite : le protectionnisme, la souveraineté nationale et, l’anti-migration. » Cela fait que « l’approche la plus favorable au développement d’un projet émancipateur disparaisse progressivement : on parle de moins en moins de la démocratie, de la redistribution des richesses par l’expropriation des grandes entreprises et de l’expansion des droits, et plus sur les questions proposées par l’extrême droite." »

En fait, Podemos a émergé comme l’un des partisans les plus fervents du chauvinisme national. La fascination d’Iglesias pour le patriotisme et le nationalisme espagnol est bien connue, comme ses flirts avec le néo-fascisme à travers son associé politique Jorge Verstrynge, un admirateur du Front national en France.

La position nationaliste des pablistes dans ce débat est profondément enracinée dans leur ADN politique. Ils se sont séparés du Comité international de la Quatrième Internationale et du trotskisme en 1953, sur les motifs démoralisés et réactionnaires selon lesquels il fallait subordonner « toutes les considérations organisationnelles, d’indépendance, formelle ou non, à l’intégration réelle dans le mouvement de masse », c’est-à-dire les mouvements qui sont conduits par les forces staliniennes et nationalistes bourgeoises. Selon les pablistes, ces forces, et non la classe ouvrière dirigée par la Quatrième Internationale, dirigeraient la lutte révolutionnaire pour les siècles à venir.

Cette position anti-trotskyste fut rapidement démasquée, y compris en Espagne même. Lorsque le régime fasciste, créé par la victoire du Généralissime Francisco Franco dans la Guerre civile espagnole de 1936-1939, s’est effondré au milieu de grèves croissantes et de luttes ouvrières dans les années 1970, les staliniens ont cherché à bloquer une révolution et à négocier une transition vers un régime parlementaire et une amnistie pour les franquistes. Sur la base de leur perspective contre-révolutionnaire, les pablistes ont soutenu cette collaboration entre le Parti communiste, le PSOE et la droite fasciste.

Quarante ans après la transition de 1978 du régime franquiste au régime parlementaire, le capitalisme espagnol et mondial traverse la crise politique et économique la plus profonde depuis les années 1930. Face à la désintégration sociale qui a suivi le krach de Wall Street 2008 en Espagne, les éléments staliniens et pablistes se sont réunis pour former Podemos en 2014. Dont la théorie est ancrée dans un rejet postmoderniste du marxisme et aussi du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière, ils voulaient consolider l’ordre post-1978, comme le montre clairement le soutien de Podemos au gouvernement PSOE.

Un an plus tard, en janvier 2015, au cours du Deuxième Congrès d’Anticapitalistas, les pablistes ont annoncé qu’ils dissolvaient leur parti en Podemos parce que ce parti était le seul « instrument électoral pour la majorité sociale de travail, qui se veut l’outil qui permette la construction d’un gouvernement au service de ceux d’en bas. »

La crise politique a rapidement dépassé les manœuvres politiques et les illusions des fondateurs petits-bourgeois de Podemos. Trois ans plus tard, ils confessent qu’ils sont choqués par le virage de la bourgeoisie vers une politique d’extrême droite et réagissent en débattant entre eux s’ils veulent adopter une politique xénophobe et nationaliste.

(Article paru en anglais le 20 septembre 2018)