« Des relents de 1933 »

Forte augmentation des attaques d’extrême droite en Allemagne

Par Marianne Arens et Ulrich Rippert
24 septembre 2018

Quelques semaines seulement se sont écoulées depuis que les voyous d’extrême droite et les néo-fascistes ont organisé une chasse aux sorcières contre les étrangers dans la ville de Chemnitz les 26 et 27 août. Depuis lors, des politiciens de premier plan, dirigés par le ministre de l’Intérieur Horst Seehofer (Union sociale chrétienne, CSU) et ex-président des services secrets nationaux Hans-Georg Maaßen, tentent de minimiser les événements.

Maaßen a nié qu’une chasse aux sorcières raciste ait eu lieu. Seehofer a déclaré que l’immigration était la « mère de tous les problèmes » et a ajouté plus tard que s’il était un citoyen ordinaire, il aurait été dans les rues de Chemnitz. Lorsque le ministre de l’intérieur a fait ces commentaires il était déjà connu qu’une douzaine de néo-nazis avait attaqué le restaurant juif Shalom à Chemnitz avec des pierres, des bouteilles en verre et des tubes en acier et avaient agressé le propriétaire avec des insultes antisémites.

Aucune mesure disciplinaire n’a été prise contre Maaßen pour son déni et il n’a pas été contraint à y répondre. Loin de là, dans des négociations impliquant tous les partis gouvernementaux, il a été promu. Il défendra désormais sa politique, celle de l’AfD de droite, au ministère de l’Intérieur, où il servira comme secrétaire d’État à la sécurité intérieure.

Ces développements ont renforcé et encouragé les groupes de l’AfD et de l’extrême droite, qui constituent une petite minorité méprisée en Allemagne. Les voyous nazis se sentent protégés des poursuites pénales et encouragés à intervenir de manière toujours plus agressive.

Les groupes d’aide aux victimes signalent que les attaques racistes, antisémites et d’extrême droite augmentent à un rythme alarmant. Les attaques et les actes de violence néonazis se produisent presque quotidiennement.

Le Süddeutsche Zeitung a publié jeudi des extraits d’une chronologie indiquant qu’une « vague » de violence de droite se développait.

Le journal a rapporté notamment les attaques suivantes :

*29 août, Wismar (Mecklembourg-Poméranie) : trois agresseurs ont cassé le nez d’un réfugié de 20 ans et lui ont frappé le haut du corps avec une chaîne de fer.

*29 août, Sonderhausen (Thuringe) : quatre hommes appartenant à la droite, selon la police, ont grièvement blessé un Érythréen de 33 ans.

*1ᵉʳ septembre, Essen (Rhénanie-du-Nord-Westphalie : deux hommes ont battu un membre du Conseil d’intégration locale et son compagnon un réfugié d’Afghanistan tout en les insultant par des propos racistes.

*3 septembre, Rostock (Mecklembourg-Poméranie) : un homme a attaqué trois étudiants d’Azerbaïdjan avec une matraque dans une gare de tramways.

*12 septembre, Chemnitz (Saxe) : Plusieurs hommes ont battu un Tunisien de 41 ans.

*14 septembre, Munich (Bavière) : « Je vais tuer tous les étrangers ! », a crié un homme de 54 ans qui a aspergé le visage d’un immigrant nigérian de gaz lacrymogène.

L’un des exemples les plus sinistres de ces attaques sont les menaces de mort antisémites contre le blogueur Schlecky Silberstein vivant à Berlin, et ses collègues. L’équipe de satiristes a été la cible de menaces de mort sur des sites Internet extrémistes de droite après avoir tourné un film qui était une parodie de l’extrême droite pour la radio publique SWR.

Silberstein, alias Christian M. Brandes, était à l’origine un écrivain publicitaire et travaille maintenant comme auteur, modérateur et blogueur. Sa société de production a tourné le 7 septembre le clip satirique de Berlin-Lichtenberg pour le spectacle de comédie en ligne Bohemian Browser Ballet.

La vidéo satirique « Festival du peuple en Saxe » satirise certaines des caractéristiques de l’émeute d’extrême droite à Chemnitz. La vidéo montre des hommes de main nazis qui utilisent les nouvelles de l’assassinat d’un citoyen allemand afin d’initier une émeute de droite en criant « Nous revoilà. » Un homme portant un chapeau noir, rouge et or, les couleurs du drapeau national allemand et criant « Nous sommes le peuple » s’avère être un policier. Il s’agit là d’une parodie évidente du fonctionnaire du bureau pénal de Saxe, qui a été licencié après avoir participé à une manifestation de droite.

Les participants à une prétendue « marche funèbre » attaquent les journalistes et les Noirs. Un néo-nazi se fait photographier par les médias faisant son salut nazi pour 10 euros la prise de photo. Et enfin, de grands coups satiriques sont assénés contre des gros titres menteurs du journal Bild, des pseudo-démocrates, et les événements « On est plus nombreux » anti-nazi parrainés par Coca-Cola et FlixBus.

Dans le clip, un tableau d’information pour un parti politique qui ressemble à l’AfD est également présenté. Avec la déclaration, « Tout le monde peut adhérer ici ! », Un responsable du parti parle à un skinhead au cou de taureau en pantalon kaki. Le responsable de l’AfD porte la rose blanche incontournable de sa boutonnière, portée par les dirigeants de l’AfD et de Pegida lors de leurs prétendues « marches silencieuses » à Chemnitz.

Avec leur vidéo, Silberstein et son équipe ont voulu s’attaquer à la menace fasciste et, pour cela, ils se sont immédiatement retrouvés dans la ligne de mire de l’extrême droite.

L’AfD Berlin-Lichtenberg a réagi rapidement avec son propre film. Dans leur vidéo, ils ont cherché à représenter la parodie comme une falsification délibérée, sans reconnaître le fait évident que c’était une satire. C’était comme s’ils n’avaient jamais vu des marches néonazies, des attaques contre les minorités, ni des saluts nazis, l’AfD a cherché à dépeindre tout cela comme l’invention de méchants journalistes de gauche afin de rejeter la faute pour ces « fausses nouvelles » sur l’AfD.

Le clip AfD avec le titre « Une nouvelle fausse vidéo révélée » montre des clips du plateau de Silberstein, après quoi un membre responsable de l’AfD, membre du parlement de l’État de Berlin Karsten Woldeit, déclare qu’il est incroyable qu’on ait recours à de telles méthodes afin de discréditer l’AFD. La vidéo se termine avec la demande de Woldeit, « La tâche est maintenant de savoir qui a fait cette vidéo ? »

Un commentaire sur Facebook sous la vidéo indiquait : « Ces mecs-là peuvent sûrement être identifiés, ils sont clairement visibles dans la vidéo. »

Peu après que l’AfD ait affiché cette vidéo, une vidéo montrant Frank-Christian Hansel, député AfD au Parlement et un cameraman devant la porte de la partenaire de Silberstein, qui filment son adresse, est apparue. Après un moment où personne n’ouvre, Hansel déclare : « Nous reviendrons. » Ce clip, dans lequel le nom complet, le numéro et la rue de la maison sont clairement visibles, a ensuite été diffusé sur la page Facebook de l’AfD Berlin.

Quelques heures plus tard, les menaces de mort ont commencé à arriver pour le partenaire de Silberstein. Il y en a une qui dit : « Et ce sont des Juifs comme vous qui provoquent cette agitation. Vous les juifs, vous êtes un complot. Vous devez être assassinés !! […] Un jour, nous vous assassinerons. » Sur la chaîne vidéo de l’AfD, une personne a appelé a ce que les bureaux privés du cinéaste soient pris d’assaut.

« Des relents de 1933 », a commenté Silberstein sur ces événements dans son dernier blog. « Quand les politiciens se présentent chez les artistes pour dire « Nous savons où vous habitez », alors nous y sommes de nouveau, chers amis. »

(Article paru en anglais le 22 septembre 2018)