L'offensive néonazie en Allemagne et le rôle des historiens

Par Christoph Vandreier
28 septembre 2018

La déclaration suivante a été distribuée par les membres de l' International Youth and Students for Social Equality (IYSSE, Étudiants et jeunes internationalistes pour l'égalité sociale, EJIES) à la Conférence des historiens actuellement en cours dans la ville de Münster. La conférence annuelle est le rassemblement le plus prestigieux du genre en Allemagne, réunissant historiens de partout dans le monde. Elle se déroule cette année sous le titre «Société divisée».

Le 52e Historikertag (Conférence des historiens) à Münster se déroule dans des conditions où les questions historiques acquièrent une importance immense. Quatre-vingt-cinq ans après l'arrivée des nazis au pouvoir, plusieurs milliers de manifestants d'extrême droite ont défilé dans les rues de Chemnitz, faisant la chasse aux réfugiés, ont assiégé et attaqué un restaurant juif et un bureau local du Parti de gauche. Quelque temps plus tard, à Dortmund, quelques centaines de néonazis ont scandé des slogans antisémites et ont commis des actes criminels.

Ces forces ont été activement encouragées par les principaux représentants du gouvernement et de l’État. Horst Seehofer, ministre de l'Intérieur, a soutenu les manifestants d'extrême droite et a même déclaré qu’il aurait défilé à côté d'eux à Chemnitz, s’il n'était pas ministre. Le président du service de renseignement intérieur allemand, BfV, Hans-Georg Maassen, a nié qu'il y ait eu la moindre persécution de réfugiés à Chemnitz et accusé les journalistes et les victimes de la foule fasciste d’être des menteurs. Auparavant, il avait rencontré confidentiellement les dirigeants de l'Alternative pour l'Allemagne (AFD) d'extrême droite.

Le fait que la grande coalition à Berlin ait refusé de limoger Maassen envoie un signal clair à l'AFD, ses sympathisants et ses membres dans l'appareil d'État du fait qu'ils ont le soutien du gouvernement (une coalition de l'Union chrétienne-démocrate, Union chrétienne-sociale et le Parti social-démocrate).

Bien que l'AfD soit méprisée par la grande majorité de la population, elle est devenue la force politique la plus influente en Allemagne. Elle dirige les comités clés du Bundestag, et la grande coalition a adopté ses mesures racistes et les met en œuvre. Ces mesures comprennent la mise en place d'un système complet de camps où les réfugiés sont incarcérés, harcelés et puis déportés. Ces mesures comprennent également le renforcement de l'appareil d'État et d'une politique étrangère agressive, comme convenu dans l'accord de coalition.

Ce changement majeur dans la politique allemande a choqué beaucoup de personnes, mais il ne sort pas de nulle part. Il a été préparé idéologiquement.

Depuis des années, un climat intellectuel est cultivé dans lequel l'extrême droite pourrait se développer. Déjà au moment de la réunification de l'Allemagne, il y a près de 30 ans, des tendances ont émergé dans les milieux des historiens qui cherchent à réhabiliter les anciens mythes nazis tout en minimisant les crimes commis par l'impérialisme allemand. Puis, en janvier 2014, le gouvernement allemand a annoncé la «fin de la retenue militaire de l'Allemagne», et ces formes de falsification historique ont acquis une nouvelle caractéristique.

«Il est difficile de mener une politique responsable en Europe avec l'idée que nous sommes coupables de tout. Par rapport à 1914, c'est une légende», a déclaré Herfried Münkler le 4 janvier 2014, dans une entrevue avec le Süddeutsche Zeitung, déclenchant ainsi une nouvelle vague de falsification de l’histoire. Le même jour, l’historien militaire de droite Sönke Neitzel, le professeur Dominik Geppert (de l’Université de Bonn), l’auteur de la «Nouvelle Droite» Cora Stephan et le professeur Thomas Weber ont publié un article dans Die Welt niant que l'Allemagne ait poursuivi des objectifs agressifs dans la Première Guerre mondiale. L’Allemagne, ont-ils fait valoir, était «loin de toute lutte de pouvoir mondial motivée par l'orgueil et la mégalomanie».

Le professeur d'histoire de l'Europe de l'Est à l'Université Humboldt, Jörg Baberowski, est allé encore plus loin et a cherché à blanchir les crimes du national-socialisme (nazisme). Dans un article paru dans Der Spiegel en février 2014, il s'est rangé derrière l'historien Ernst Nolte, qui avait lancé le débat des historiens en 1986. Nolte avait affirmé que l'Holocauste était une réponse compréhensible à la violence de l'Union soviétique. La thèse de Nolte a conduit à une tempête de protestations à l'époque et a été réfutée par des dizaines d'historiens tout à fait correctement. Peu après, Nolte n'apparaissait plus que sur les plates-formes d'organisations d'extrême droite.

Baberowski, cependant, a l'intention de réhabiliter l'apologiste des nazis: «On a commis une injustice envers Nolte», a dit le professeur d'Humboldt à Der Spiegel. «Historiquement parlant, il avait raison.»

Baberowski a poursuivi: « Hitler n'était pas un psychopathe, et il n'était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l'extermination des Juifs à sa table.» Baberowski a établi un parallèle entre l'Holocauste et les exécutions présumées au cours de la guerre civile russe, affirmant: «C'était essentiellement la même chose: tuer à une échelle industrielle.»

Baberowski combine sa relativisation des crimes des nazis à une campagne malveillante contre les réfugiés, qui, dans le contenu et le ton, fait écho à l'AfD. En mai 2017, il s'est plaint à la NZZ du fait que depuis 1968, « la résistance à un dictateur mort [Adolf Hitler] est assez légitime pour s'élever moralement au-dessus d'autres personnes». Toute personne qui «tire des conclusions sur le racisme, le colonialisme, la guerre et la paix ou les relations entre les sexes qui s'écartent de ce que le discours hégémonique permet est moralement discréditée», a-t-il ajouté.

En 2015, à l'émission de télé «Kulturzeit», il a qualifié de «plutôt inoffensif» le nombre croissant d'attaques contre les réfugiés par rapport aux supposés problèmes associés aux réfugiés.

Les commentaires de Baberowski en 2014 n'étaient pas la première fois qu'il cherchait à disculper les nazis et leur chef. Déjà dans un texte de 2007, il a nié que la guerre d'anéantissement en Europe de l'Est était le résultat d'une planification systématique et de l'idéologie nazie. Au lieu de cela, il a blâmé l'Armée rouge: «Staline et ses généraux ont imposé sur la Wehrmacht un nouveau genre de guerre qui n'épargnait plus la population civile»,a-t-il écrit. On trouve des thèses similaires dans son livre de 2012 Terre brûlée.

En 1986, les positions telles que celles défendues par Baberowski ont été accueillies par un torrent de critiques. En 2014, elles ont été accueillies principalement en silence. Pour les trois prochaines années, pas un seul historien ou professeur n'a exprimé des objections au fait que l'Holocauste avait été minimisé et la sauvagerie d'Hitler remise en question dans le magazine de nouvelles ayant la plus grande circulation de l'Allemagne.

Par contre, l’International Youth and Students for Social Equality (IYSSE, Étudiants et jeunes internationalistes pour l'égalité sociale, EJIES), l'organisation de jeunesse du SGP (Parti de l'égalité socialiste), a été vertement attaqué par de nombreux médias, responsables d'universités et des historiens pour avoir critiqué Baberowski dans ses brochures et réunions.

Même après que le tribunal régional supérieur de Cologne a jugé que Baberowski avait été qualifié correctement par ses critiques est qu'il était parfaitement légitime de le décrire comme un «extrémiste de droite», «raciste» qui «glorifie la violence», le présidium de l'Université Humbolt à Berlin et des universitaires, y compris Micheal Wildt et Hannes Grandits, ont loué Barberowski en tant que «scientifique de premier plan dont l'intégrité ne pouvait être remise en cause». Ses déclarations scientifiques «ne sont pas du radicalisme de droite», ont-ils dit.

L’IYSSE et d'autres étudiants critiques ont été stigmatisés en étant associés à «la violence et l'extrémisme», sans aucune preuve, alors que les «attaques à travers les médias» sur Baberowski ont été déclarées «inacceptables».

Le rapport actuel du BfV, rédigé sous la direction de Maassen, qualifie le Parti de l'égalité socialiste, pour la première fois, de «parti d'extrême gauche» et d’«objet de surveillance». Ceci est évidemment la réponse à la campagne du SGP contre l' offensive idéologique de la droite.

Le rapport n'accuse pas le SGP d'aucun type de violence ni d'une activité non conforme. Au lieu de cela, le parti est condamné parce qu'il est «contre le nationalisme, l'impérialisme et le militarisme présumés». Selon le BfV, toute personne qui proteste contre des extrémistes de droite, ou recueille des informations sur eux, est un «extrémiste de gauche».

Le rapport ne fait aucune mention critique de l'AfD ni d'autres personnalités et mouvements associés avec l'extrême droite (PEGIDA, Bernd Hocke, Götz Kubitschek, etc.) Une grande partie du rapport porte la marque de l'AfD, que Maassen a consultée à plusieurs reprises avant sa publication.

Tous ceux qui connaissent l'histoire de l’Allemagne sont conscients de l'importance de la récente offensive néonazie. En 1933, Hitler fut «porté» au pouvoir par les élites allemandes (Ian Kershaw), parce qu'ils avaient besoin de lui afin de briser le mouvement ouvrier et préparer la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, la montée des extrémistes de droite coïncide encore une fois avec un tournant dans l'histoire allemande: face à la guerre commerciale, les conflits internationaux et les tensions sociales croissantes, les élites dirigeantes vont de l'avant avec la relance du militarisme allemand et le renforcement de l'appareil d'État .

Contrairement à 1933, les extrémistes de droite ne sont pas encore un parti de masse. Ils tirent leur force du soutien de l'État et du gouvernement et du climat idéologique de droite cultivée dans les universités allemandes. La tentative de Baberowski de blanchir les crimes des nazis, sa défense par les plus grands organes de presse et par des professeurs haut placés, et le silence lâche de beaucoup d'autres ont créé un climat idéologique qui favorise ce développement. Il est temps de briser le silence et de s'opposer au révisionnisme historique qui est le terreau des extrémistes de droite.

* Stop à la surveillance du SGP et des autres organisations de gauche par le BfV!

* Condamnez la déclaration du Présidium de l'Université Humboldt contre l'EJIES et les étudiants critiques!

* Protestez publiquement contre les tentatives de Baberowski de relativiser les crimes des nazis!

(Article paru en anglais le 27 septembre 2018)