Les vrais enjeux des élections au Québec pour la classe ouvrière

Par Richard Dufour
1 octobre 2018

L’immense volatilité politique qui s’est exprimée avant et pendant la campagne électorale rend impossible toute prédiction quant au résultat de l’élection générale qui prend place ce 1er octobre au Québec.

Si l’on en croit les sondages – même si l’expérience internationale récente démontre qu’ils sont loin d’être un baromètre fiable de l’état d’esprit en constante évolution des masses – cette élection pourrait marquer la fin d’un demi-siècle d’alternance au pouvoir des deux partis traditionnels de l’élite dirigeante québécoise, le Parti libéral du Québec et le Parti québécois (PQ).

La formation d’un gouvernement mené par les populistes de droite de la Coalition Avenir Québec (CAQ) apparaît comme le résultat le plus probable. Et il n’est pas inconcevable que la «balance du pouvoir» dans un parlement sans majorité tombe aux mains de Québec solidaire (QS), supposément «de gauche».

De toute façon, pour les travailleurs, il ne s’agit pas de spéculer sur le résultat de l’élection. Le plus important est de se préparer pour ce qui s’annonce comme une nouvelle période de crise politique intense alors que la classe dirigeante cherche à mettre en place de nouveaux mécanismes – qui pourraient impliquer un rôle accru de QS au sein de l’establishment dirigeant – pour accélérer l’assaut patronal sur les emplois, les salaires et les programmes sociaux.

La condition essentielle de la préparation politique des travailleurs à une intensification de la lutte des classes consiste avant tout à placer la situation au Québec et au Canada dans le cadre de la crise globale du capitalisme, qui est caractérisée par l’effondrement de l’ordre international mis en place après la Deuxième guerre mondiale sous l’égide des États-Unis.

Le dernier quart de siècle a vu l’éclatement d’une série de guerres au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Asie centrale. Menées par Washington avec le plein soutien d’Ottawa, elles ont fait des millions de morts et de réfugiés, et dévasté des pays entiers. Ces guerres régionales – alimentées par les efforts périlleux des États-Unis pour compenser leur déclin économique et maintenir leur position hégémonique dans le monde au moyen de la force militaire brute – risquent maintenant de se transformer en conflagration mondiale dans un contexte de guerres commerciales montantes et d’un réarmement frénétique de toutes les grandes puissances.

L’économie casino et la spéculation débridée, qui ont mené le système financier mondial en 2008 au bord du précipice avec la crise des prêts hypothécaires à risque, atteignent aujourd’hui de nouveaux sommets après avoir reçu une injection de trillions de dollars par les banques centrales américaines, européennes et asiatiques. En ce qui concerne l’élite dirigeante, ce transfert massif des ressources de la société vers l’oligarchie financière sera payé par la classe ouvrière sous la forme de mesures d’austérité qui détruisent les emplois, ravagent les services publics et causent une pauvreté de masse.

Il y a eu au même moment, au Canada comme ailleurs dans le monde, une montée fulgurante des inégalités sociales et un assaut universel sur les droits démocratiques. Partout la classe dirigeante encourage l’agitation xénophobe des forces populistes et extrémistes de droite afin de détourner l’attention de la catastrophe sociale causée par le capitalisme en faillite et de contrer le sentiment anti-austérité et anti-capitaliste qui grandit parmi les travailleurs et les jeunes, comme en atteste un regain des luttes ouvrières dans le monde en 2018, notamment parmi les enseignants aux États-Unis.

Aliénation populaire et montée du sentiment anti-capitaliste

C’est seulement de ce point de vue qu’on peut comprendre les trois principaux éléments qui ont caractérisé la campagne électorale québécoise. Loin d’être propres au Québec, ils reflètent des processus internationaux liés à l’effondrement des vieilles structures politiques d’une société capitaliste mondiale aux prises à sa plus grave crise depuis les années 30.

Il y a premièrement une vaste aliénation populaire envers les partis traditionnels de l’establishment, qui s’est traduite au Québec par un déclin massif du soutien pour les Libéraux et le PQ.

Deuxièmement, le populisme de droite – associé en Europe à l’agitation anti-réfugiés d’éléments ultra-droitiers soutenus par l’État capitaliste et sur le continent américain à l’agitation anti-immigrants du président Donald Trump et du premier ministre ontarien Doug Ford – s’est renforcé au Québec sous la bannière de la CAQ. Son appel à expulser du Québec les nouveaux immigrants qui échoueraient après trois ans à des tests de langue française et de «valeurs québécoises» est basé sur plus d’une décennie de chauvinisme québécois alimenté par les grands médias et tous les partis établis, y compris Québec solidaire (voir Les pseudo-marxistes au sein de Québec solidaire se taisent sur son offre à la CAQ).

Troisièmement, la campagne électorale québécoise a reflété à sa manière l’opposition des travailleurs aux attaques patronales et le tournant de la jeunesse vers la gauche. Leur appétit pour un rejet de l’austérité capitaliste s’est manifesté de manière déformée par le fait que Québec solidaire – un parti supposément «de gauche» qui propose de timides mesures sociales – est le seul à avoir enregistré un gain significatif dans les intentions de vote, pour atteindre 27 pour cent chez les 18-34 ans.

Une mise en garde doit être lancée à ceux qui se tournent vers QS dans l’espoir d’y trouver un véhicule pour contrer la montée de la réaction. Ne vous laissez pas berner par ses promesses minimales de réforme sociale qui sont dérisoires devant la catastrophe sociale causée par le capitalisme en faillite ! Méfiez-vous des admirateurs qui écrivent avec euphorie, comme le site «Presse-toi à gauche», qu’un «vote marquant en faveur de QS … redonnera espoir et courage à tous et celles qui veulent bloquer les projets néolibéraux» !

Le timide programme réformiste de QS est basé sur l’acceptation du «cadre financier» existant, c’est-à-dire du système capitaliste mondial qui est en train de précipiter l’humanité vers la catastrophe. Il est vrai que dans les quelques années de relative prospérité économique qui ont immédiatement suivi la Deuxième guerre mondiale, le capitalisme était capable, au moins dans les pays avancés, de tolérer certaines concessions aux travailleurs pour éviter une répétition sur une plus grande échelle de la Révolution russe d’octobre 1917.

Mais la stabilisation capitaliste fut de courte durée. À partir des années 70, les immenses avancées technologiques en matière de transport, de télécommunications et d’informatisation ont permis une véritable mondialisation de la production. Celle-ci a fondamentalement miné le programme national-réformiste que QS tente aujourd’hui, en vain, de réanimer et dont la faillite a été irrémédiablement démontrée par la transformation de ses principaux promoteurs – le stalinisme, la social-démocratie (le NPD au Canada) et la bureaucratie syndicale – en agences directes du patronat pour imposer les plus féroces attaques contre les travailleurs.

Pour comprendre le véritable rôle de QS, il faut regarder le rôle joué par l’un de ses principaux alliés internationaux, le parti grec SYRIZA (Coalition de la gauche radicale). Porté au pouvoir en janvier 2015 en promettant la fin des mesures d’austérité, SYRIZA a formé une coalition avec un parti nationaliste grec de droite et vite renié ses engagements électoraux en imposant des coupes sociales encore plus drastiques que ses prédécesseurs et en organisant des déportations massives de réfugiés.

QS, allié de la bureaucratie syndicale pro-capitaliste

Alors que les travailleurs et les jeunes du Québec ont maintes fois démontré leur détermination à lutter contre l’assaut patronal sur les services publics et les droits ouvriers, Québec solidaire a montré son hostilité à la lutte de classe et à la mobilisation des travailleurs en tant que force politique indépendante. Durant la grève étudiante de 2012, la mobilisation des travailleurs du secteur public en 2015 et chaque fois qu’il y a une mobilisation sociale contre l’austérité, QS travaille de concert avec la bureaucratie syndicale pro-capitaliste pour maintenir la «paix sociale» et isoler ces luttes dans le cadre strictement provincial du Québec, afin de mieux imposer les diktats de la grande entreprise.

Lorsque QS se présente comme un parti «du peuple», il articule les griefs de certaines couches privilégiées des classes moyennes dont la supposée «opposition» au capitalisme consiste à demander une répartition des richesses au sommet de la société – les 9 pour cent après le 1 pour cent le plus riche – qui leur soit plus favorable et à exprimer des doléances sur des questions de mode de vie qui ne remettent jamais en question le système de profit. La croisade de QS pour l’environnement, par exemple, traite le problème réel et global des changements climatiques, non pas comme le résultat inévitable de la subordination de l’économie à des intérêts privés dans un système dominé par les rivalités nationales, mais comme une simple question de choix individuels.

QS est un parti des classes moyennes aisées, foncièrement hostile à la classe ouvrière et prêt à s’intégrer davantage à l’establishment dirigeant afin de jouer un rôle plus direct dans les nouvelles attaques qui se préparent contre les travailleurs. Ancré dans le provincialisme, il parle rarement de questions internationales et ne cherche aucunement à bâtir un mouvement anti-guerre parmi les travailleurs et les jeunes. S’il prend position, c’est pour justifier la participation canadienne aux guerres impérialistes de Washington et perpétuer le mythe du Canada en tant qu’agent de la paix sur la scène mondiale.

Sa principale fonction politique est de faire renaître des illusions, particulièrement parmi la nouvelle génération, dans le programme réactionnaire de l’indépendance du Québec. Ce programme pour la formation d’une république capitaliste du Québec reflète les besoins d’une section de la classe dirigeante québécoise qui réclame plus de pouvoirs pour l’État québécois, pouvant aller jusqu’à la séparation d’avec la confédération canadienne, afin de poursuivre la défense de ses propres intérêts – mieux positionner les entreprises québécoises sur les marchés mondiaux par un démantèlement accéléré des programmes sociaux, et diviser la classe ouvrière en séparant les travailleurs du Québec de leurs frères et sœurs de classe du Canada, des États-Unis et d’outremer.

Les jeunes qui cherchent un parti des travailleurs menant une lutte révolutionnaire contre la guerre impérialiste et l’austérité capitaliste ne le trouveront pas en Québec solidaire, un parti pro-capitaliste et pro-impérialiste des classes moyennes aisées. Ils doivent plutôt se tourner vers le Parti de l’égalité socialiste (PES) du Canada. Nous luttons, en étroite collaboration avec le Socialist Equality Party (SEP) américain et les partis de l’égalité socialiste à travers le monde, pour unir les travailleurs francophones, anglophones et immigrés du Canada dans une lutte commune avec les travailleurs au sud de la frontière et outremer contre le capitalisme en faillite et pour le socialisme mondial.

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[26 septembre 2018]