L'audience Kavanaugh: Un spectacle politique réactionnaire et dépravé

Par Patrick Martin
1 octobre 2018

L'audience télévisée d'une journée devant le Comité judiciaire du Sénat, consacrée aux allégations d'agression sexuelle contre Brett Kavanaugh, candidat à la Cour suprême, a été un exercice politique dégradant.

Le Parti démocrate a décidé de s'opposer au candidat réactionnaire de la Cour suprême sur la base la plus rétrograde et la plus à droite possible. Plutôt que d'attirer l'attention du public sur les opinions politiques d'extrême droite de Kavanaugh – son opposition au droit à l'avortement, son approbation de la violence policière, sa défense constante des intérêts des entreprises contre les travailleurs et les consommateurs – ou sur son long passé de brigand juridique partisan qui remonte à la procédure de destitution de Clinton, les démocrates avaient préparé une audience où l'attention se portait uniquement sur sa conduite personnelle pendant son adolescence.

Six réseaux de radiodiffusion et de câblodistribution ont assuré une couverture toute la journée, repoussant même leurs propres émissions de nouvelles du soir lorsque l'audience a dépassé 18 h 30, heure de l'est. Le public de la télévision nationale a été soumis, heure après heure, à un «inquisitoire» de la part des démocrates sur des sujets tels que les références aux flatulences et aux vomissements de Kavanaugh dans le livre étudiant de fin d’année, ou le fait que Kavanaugh et ses camarades du lycée buvaient leur bière en semaine et la signification des inscriptions obscures dans le calendrier quotidien conservé par un jeune de 17 ans.

Le moment le plus bas est peut-être venu lorsque l'avocate Rachel Mitchell, membre du Comité judiciaire du Sénat, s'est présentée pour la journée en tant qu'interrogatrice «experte» afin que les sénateurs républicains ne soient pas vus comme des personnes voulant intimider l'accusatrice, Christine Blasey Ford. Cet interrogatoire a mené Kavanaugh au démenti soigneusement formulé de ne s'être jamais exposé ou avoir placé son pénis au visage d'une autre étudiante à Yale pendant une soirée durant laquelle tous deux étaient saouls.

Qu'est-ce que tout cela a à voir avec les problèmes sociaux et politiques auxquels sont confrontés des dizaines de millions de travailleurs aux États-Unis? Comment l'attention obsessionnelle accordée aux actions d'un adolescent, il y a 36 ans, fait-elle avancer la lutte contre la politique réactionnaire du juge Kavanaugh et du président Trump?

Ceux qui défendent la campagne de style #MeToo contre Kavanaugh n'auront pas de seconde chance s'ils réussissent à bloquer la nomination. M. Trump remplacera simplement le candidat par un juge tout aussi réactionnaire – peut-être une femme – ou un juge comme son premier choix à la Cour suprême, Neil Gorsuch, qui a été facilement confirmé l'année dernière, avec quelques votes démocrates au Sénat, malgré un bilan politique réactionnaire pratiquement identique à celui de Kavanaugh.

La décision du Parti démocrate de se concentrer exclusivement sur l'inconduite sexuelle présumée de Kavanaugh, à l'exclusion de sa politique, était un choix politique délibéré. C'est Dianne Feinstein de Californie, démocrate de haut rang au sein du comité judiciaire, qui a décidé de ne pas révéler l'allégation de Blasey Ford jusqu'après qu'il soit devenu évident que Kavanaugh serait probablement confirmé.

Les accusations ont ensuite été divulguées à la presse, sans doute par l'intermédiaire du Parti démocrate, en utilisant des porte-parole journalistiques comme Ronan Farrow, l'ancien fonctionnaire du département d'État qui est devenu le fer de lance de la campagne #MeToo à Hollywood et à Washington. Ces fuites ont à leur tour forcé Blasey Ford à se manifester publiquement, contre son gré.

Dans son témoignage, Ford a énergiquement accusé Kavanaugh d'avoir commis une agression sexuelle contre elle lors d'une fête en 1982, avec l'aide d'un deuxième garçon, Mark Judge. Kavanaugh a nié avec autant d'énergie. Il a cité à maintes reprises des déclarations de personnes qui selon l'accusation auraient été présentes à la fête, y compris un ami de Ford, selon lesquelles elles ne se souvenaient pas avoir participé à une telle fête.

L'audience de jeudi a démontré le caractère profondément réactionnaire et antidémocratique de la campagne #MeToo, les démocrates ayant laissé entendre qu'ils croyaient Blasey Ford avant même d'entendre le témoignage de Kavanaugh. Les commentaires dans les médias ont suivi, partant de l'hypothèse que les allégations de Ford étaient indéniablement vraies. L'analyste juridique de CNN, Jeffrey Toobin, a déclaré que «la simple idée que quelqu'un puisse considérer cela comme un faux témoignage» était scandaleuse.

La WSWS ne prend pas position sur la véracité ou la fausseté des allégations. Cependant, Blasey Ford n'a présenté aucune preuve corroborante au-delà de sa propre mémoire, et les sénateurs démocrates ne lui ont pas demandé de le faire. D'un point de vue juridique, il y avait des lacunes importantes dans sa version des faits. Cela a permis à des républicains comme Lindsey Graham et John Cornyn, défenseurs de la torture et des meurtres commis par la police, de se poser en défenseurs de principes démocratiques comme la présomption d'innocence et de proclamer que les États-Unis n'étaient pas un État policier.

Le candidat désigné à la Cour suprême s'était clairement fait dire qu'il devait lancer une contre-attaque agressive dans sa déclaration d'ouverture, ne serait-ce que pour rassurer Trump, qui avait laissé entendre lors d'une conférence de presse mercredi qu'il pourrait se laisser influencer si le témoignage de Blasey Ford était convaincant.

Après avoir déclaré que Blasey Ford avait peut-être été victime d'une agression sexuelle, mais pas de lui, Kavanaugh a lancé une attaque frontale contre les sénateurs démocrates, une cible beaucoup plus facile et moins sympathique que Blasey Ford. Son discours d'ouverture comprenait une diatribe politique sans précédent dans l'histoire pour un candidat à la plus haute fonction judiciaire en Amérique, une position supposée «au-dessus de la politique» ou exigeant au moins un désaveu formel des intérêts partisans directs.

Il a dénoncé «une frénésie de la gauche» pour bloquer sa nomination, a cité la déclaration du leader démocrate au Sénat Charles Schumer selon laquelle il «s'opposerait à moi aussi vigoureusement qu’il le peut», a noté qu'un autre sénateur démocrate m'avait «qualifié de “mauvais”». Il a dénoncé «un autre sénateur démocrate de ce comité» et «un ancien chef du Comité national démocrate» pour leurs attaques publiques contre sa nomination.

Mais même cette démonstration ouverte de son point de vue politique en tant que républicain d'extrême droite n'a pas suscité de protestations significatives de la part des démocrates de la commission. Il y a eu une ou deux références à la diatribe partisane de Kavanaugh, mais pas un seul démocrate n'a affirmé que cette déclaration serait presque suffisante pour disqualifier le candidat en tant que juriste impartial et politiquement «neutre», le révélant comme un homme de main politique de l'extrême droite.

C'est en grande partie parce que l'objectif réel en se concentrant sur les accusations d'inconduite sexuelle portées contre Kavanaugh n'est pas de rejeter la candidature, mais de déplacer encore davantage l'axe de la politique officielle américaine vers la droite, tant lors des élections du 6 novembre qu'après.

Le Parti démocrate a fondé sa prétendue opposition à Trump non pas sur ses attaques réactionnaires contre les droits démocratiques, en particulier à l'égard des immigrés, ou sur ses réductions d'impôts pour les riches, ou sur son adhésion au militarisme et à la guerre, mais sur le fait que Trump est trop conciliant avec la Russie. La campagne anti-Russie, une tentative d'attaquer Trump de la droite, n'a pas réussi à obtenir un soutien public significatif.

Pour compléter la campagne anti-Russie, des allégations d'ordre sexuel contre des membres élus du Parti républicain, dont Trump lui-même, ont été soulevées. Cela a été efficace pour défaire le candidat républicain au Sénat en Alabama, Roy Moore, et est maintenant utilisé contre le deuxième candidat de Trump à la Cour suprême. Que Kavanaugh soit nommé ou non à la Cour, les démocrates calculent qu'ils feront appel à leur base sociale de la classe moyenne supérieure.

Un moment particulièrement remarquable de l'audience s'est produit lors de la déclaration d'ouverture de Kavanaugh, lorsqu'il a déclaré: «Ces deux semaines d'efforts ont été une attaque politique calculée et orchestrée, alimentée par la colère refoulée contre le président Trump et les élections de 2016, la peur qui a été injustement alimentée par mon bilan judiciaire, la revanche au nom des Clinton et par des millions de dollars et d'argent en provenance des groupes extérieurs d'opposition de gauche.»

Kavanaugh a saisi l'occasion offerte par les démocrates pour se présenter comme la victime d'une croisade de gauche. En fait, il n'y a rien de gauche à propos de l'utilisation d'allégations sexuelles pour discréditer un opposant ou de l'affirmation selon laquelle toutes les victimes doivent être crues, peu importe les preuves. Les démocrates adoptent les arguments qui étaient traditionnellement ceux de l'extrême droite.

La référence à la «vengeance au nom des Clinton» était révélatrice à cet égard. Kavanaugh faisait référence à son propre rôle dans l'enquête Kenneth Starr sur le président Bill Clinton, lorsque le futur candidat à la Cour suprême a rédigé l'essentiel du rapport qui fournissait des détails explicites des relations sexuelles entre Clinton et Monica Lewinsky, un tournant dans la dégradation de la vie politique américaine, qui a connu jeudi un nouveau bas fond.

Il y a presque exactement 20 ans, le World Socialist Web Site commentait ainsi le document Starr:

«Le processus d'enquête sur la vie sexuelle de Clinton n'est pas seulement dégradant, mais intimidant en soi. Si un président des États-Unis, soi-disant le plus puissant dirigeant politique du pays, peut être persécuté de cette façon, à quoi peuvent s'attendre les citoyens ordinaires s'ils entrent en conflit avec l'État ?

«Il peut paraître étrange que ce soit aux socialistes, qui s'opposent à Clinton sur ses politiques économiques, sociales et étrangères, de rappeler à notre auditoire ce que l'establishment politique américain abandonne: des préceptes élémentaires de droit bourgeois, d'équité procédurale et de droits démocratiques.»

On pourrait dire la même chose aujourd'hui en ce qui concerne Kavanaugh. Il n'y a pas lieu de se réjouir que l'auteur du rapport Starr ait maintenant été pris à son propre jeu. Il est nécessaire de comprendre la logique historique de ce processus.

Dans un contexte de radicalisation croissante de la classe ouvrière, manifestés par l'éclatement de la puissante grève des enseignants dans tout l'État, les votes de grève unanimes des ouvriers de l'acier et autres travailleurs industriels, le soutien ouvert au socialisme exprimé par un nombre croissant de travailleurs et une majorité de jeunes, les deux partis capitalistes ont de sérieuses raisons de craindre toute discussion politique ouverte, sur des questions tant nationale qu'étrangère.

En conséquence, ils sont contraints de résoudre leurs différends par les méthodes de conspiration et de diffamation les plus répugnantes, cherchant à polluer la conscience publique et à bloquer toute intervention politique d'en bas.

(Article paru en anglais le 28 septembre 2018)