Après la renégociation de l'ALENA: Trump fait la promotion des tarifs douaniers et de la guerre commerciale

Par Roger Jordan
3 octobre 2018

Les États-Unis, le Canada et le Mexique ont convenu tard dimanche soir de remplacer l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), vieux d'un quart de siècle, par un nouvel «Accord États-Unis–Mexique-Canada» ou AEUMC.

L'accord de dimanche a été conclu après 13 mois de négociations tendues et une dernière semaine ponctuée par les menaces de Donald Trump et d'autres hauts fonctionnaires américains de continuer sans le Canada et d'imposer un tarif de 25% sur les exportations canadiennes d'automobiles aux États-Unis.

Dans le cadre du nouvel accord, le Mexique, pays historiquement opprimé par l'impérialisme américain, et le Canada, une moindre puissance impérialiste depuis longtemps alliée clé des États-Unis, ont fait des concessions importantes face aux demandes des États-Unis qui exigeaient que le pacte continental soit remanié pour en faire un bloc commercial encore plus explicitement protectionniste dirigé par les États-Unis.

Tant la substance de l'accord que la manière dont il a été négocié ont été conçues comme un message aux rivaux économiques mondiaux plus substantiels de Wall Street et de Washington, en particulier la Chine, que les États-Unis utiliseront tous les moyens à leur disposition, y compris en fin de compte leur puissance militaire, pour l'emporter dans la lutte pour les marchés et les profits.

Les États-Unis ont déjà été la pierre angulaire de l'ordre libéral de l'après-guerre. Aujourd'hui, ils tentent de contrer leur déclin économique et de maintenir leur domination mondiale par le nationalisme économique «Amérique d’abord» et l'affirmation unilatérale de leurs intérêts contre leurs apparents alliés et rivaux. Les tarifs douaniers, la guerre commerciale et l'insistance sur les négociations bilatérales, en dehors de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), où les États-Unis peuvent plus facilement utiliser leur poids économique pour menacer et intimider, sont devenus le modus operandi de Washington.

Menaçant d'abroger l'ALENA, M. Trump a d'abord amadoué le Mexique dans le cadre d'un accord bilatéral, annoncé à la fin août, puis a utilisé ce modèle et ces menaces pour exclure le Canada d'un «nouvel ALENA» afin d'intensifier la pression sur Ottawa.

Lors d'une conférence de presse à la Maison-Blanche lundi, M. Trump s'est vanté que son imposition d'un tarif de 10% sur l'aluminium et de 25% sur l'acier, et sa menace d'introduire un tarif de 25% sur les automobiles, s'étaient avéré cruciales pour cette nouvelle entente. «Sans droits de douane, nous ne parlerions pas d'un accord», a déclaré le président américain, qui s'est ensuite moqué de ceux qui critiquaient sa volonté d'utiliser les mesures de guerre commerciale en les accusant d’être des «faibles».

Fait significatif, en vertu de l'accord de l'AEUMC, Washington n'a annulé ni les tarifs douaniers sur l'acier ni ceux sur l'aluminium imposés au Canada ou au Mexique. Ceux-ci feront l'objet d'une nouvelle négociation et resteront en vigueur, a déclaré M. Trump, «jusqu'à ce que nous puissions faire quelque chose de différent, comme des quotas».

Trump menace la Chine

Soulignant les implications mondiales du nouveau pacte commercial nord-américain, M. Trump a lancé une attaque contre la Chine et a exigé que les pays du monde entier, du Brésil à l'Inde, cèdent aux exigences américaines en matière de concessions commerciales et d'investissements.

Le président américain, qui a imposé des droits de douane sur des marchandises chinoises d'une valeur de 250 milliards de dollars, a affirmé que Pékin veut «désespérément» négocier, mais que les États-Unis doivent d'abord infliger plus de dégâts à l'économie chinoise. «Ils ne sont pas prêts à négocier», a dit Trump. «Parce qu'ils nous arnaquent depuis tant d'années, ça va prendre du temps.»

Le lien entre l'AEUMC et la guerre économique de Washington contre la Chine est illustré par l'une des 12 pièces annexées à l'accord. Elle accorde aux États-Unis un droit de veto effectif sur toute tentative du Canada ou du Mexique de négocier un pacte de libre-échange avec une «économie non marchande», une référence claire à la Chine. Cela inclut le droit de transformer l'AEUMC en accord bilatéral, excluant le troisième membre s'il a ratifié un tel accord de libre-échange.

L'AEUMC donnera également à Washington un levier supplémentaire sur la politique monétaire au Canada et au Mexique grâce à la création d'un comité chargé d'examiner la politique macroéconomique nord-américaine.

Lors de sa conférence de presse, M. Trump a réitéré sa menace d'imposer un tarif de 25% pour les véhicules automobiles en vertu de la même disposition de l'article 232 sur la «sécurité nationale» qu'il a utilisée pour appliquer les tarifs sur l'acier et l'aluminium. Il s'agissait notamment d'avertir l'Union européenne que si les États-Unis ne sont pas satisfaits de l'avancement des négociations sur un accord commercial transatlantique, Washington sanctionnera les exportations de voitures allemandes et européennes vers les États-Unis.

Cette dernière menace survient après que Trump a utilisé la menace des tarifs douaniers automobiles la semaine dernière pour forcer la Corée du Sud à officialiser les changements à l'accord commercial de 2012 entre la Corée du Sud et les États-Unis et contraindre le Japon à renoncer à son opposition aux négociations commerciales bilatérales avec Washington.

L'AEUMC accorde au Canada et au Mexique des exemptions aux droits de douane sur les véhicules automobiles, mais pas à d'autres futurs droits en vertu de l'article 232.

Comme dans les années 1930, l'éclatement d'une guerre commerciale ouvre la voie à une conflagration militaire. Trump et ses conseillers font régulièrement le lien. Lundi, M. Trump a déclaré que les États-Unis continueront d'utiliser l'article 232 pour défendre les industries qui sont «stratégiques», c'est-à-dire nécessaires pour faire la guerre. Ses remarques ont été appuyées par le secrétaire du Commerce, Wilbur Ross, qui a déclaré que les tarifs sur l'aluminium et l'acier contre le Canada et le Mexique nécessitaient une négociation distincte de celle de l'AEUMC parce qu'ils concernent la «défense nationale américaine».

Le Canada est le plus important exportateur d'aluminium et d'acier vers les États-Unis et, en juillet, il a imposé 13 milliards de dollars (16,6 milliards de dollars canadiens) en tarifs douaniers de rétorsion sur les marchandises américaines.

L’application des droits de douane par les États-Unis n'était qu'une des nombreuses concessions majeures que le gouvernement libéral du Canada a acceptées, avec l'appui clair des sections les plus puissantes de l'élite dirigeante du Canada, en signant le nouveau pacte commercial. Comme les trois quarts des exportations du Canada sont destinés aux États-Unis et que la position mondiale du Canada dépend de son partenariat avec Washington dans le domaine de la sécurité militaire, les grandes entreprises canadiennes considèrent son alliance avec les États-Unis comme essentielle pour défendre leurs propres intérêts impérialistes.

Parmi les autres concessions faites par le Canada, mentionnons la prolongation de huit à dix ans de la protection par brevet des médicaments pharmaceutiques, l'ouverture des marchés canadiens du lait et de la volaille contrôlés par la gestion de l'offre aux importations américaines et l'assouplissement des restrictions imposées aux Canadiens quant à leur capacité d'acheter des produits de détaillants en ligne étrangers. Les négociateurs américains ont également atteint leur objectif d'une clause de caducité, bien qu'elle ait été portée à 16 ans au lieu des cinq ans initialement proposés.

Pour sa part, le gouvernement Trudeau se vante de l'élimination de la menace de Trump d'imposer des tarifs douaniers sur les voitures et les pièces d'automobile fabriquées au Canada et du maintien d'un mécanisme de règlement des différends prévu au chapitre 19 de l'accord original de l'ALENA, qui prévoit un comité bilatéral chargé de trancher les différends commerciaux.

L'industrie canadienne de l'automobile s'attend également à bénéficier des changements que les États-Unis ont imposés au Mexique en matière de commerce automobile. Il s'agit notamment de faire passer de 62,5 à 75% le pourcentage de voitures et de pièces d'automobile qui doivent être produites en Amérique du Nord avant que les véhicules puissent être commercialisés en franchise de droits, et de faire en sorte que 40% de la valeur d'une voiture soit construite par des travailleurs au salaire inférieur à 16$ de l’heure.

Lors de leurs conférences de presse respectives, lundi, Trump et le premier ministre canadien Trudeau ont tenté de promouvoir leur accord commercial réactionnaire comme une victoire pour les travailleurs et la «classe moyenne».

Les syndicats: alliés de Trump et Trudeau

En cela, ils ont bénéficié du soutien de la bureaucratie syndicale des deux côtés de la frontière. Les principaux dirigeants de l'AFL-CIO et nombre de ses principaux syndicats ont rencontré Trump à plusieurs reprises. Ils ont appuyé son nationalisme économique réactionnaire et, en août, ils ont fait l'éloge de son entente bilatérale avec le Mexique.

Jerry Dias, président d'Unifor, le plus grand syndicat industriel du Canada, a salué le dévoilement de l'AEUMC comme «un grand jour pour les Canadiens». «Il y a des victoires incroyables dans cet accord», s'est enthousiasmé M. Dias, qui a été un conseiller proche et digne de confiance du gouvernement Trudeau tout au long des négociations de l'ALENA.

Dias et ses collègues bureaucrates syndicaux des deux côtés de la frontière participent, depuis des décennies, au grand assaut patronal contre la classe ouvrière, imposant des réductions de salaire, des licenciements et des attaques contre les avantages et les conditions. Ils célèbrent l'AEUMC parce qu'ils pensent qu'elle augmentera leurs revenus de cotisations en forçant un recul de la délocalisation de la production passée au Mexique, en mettant les travailleurs mexicains à la rue et en élargissant le secteur à paliers multiples et à bas salaires qu'ils ont aidé à créer dans les industries automobiles américaines et canadiennes.

C'est ce qu'a expliqué M. Dias, qui, après avoir entendu parler de l'accord initial entre les États-Unis et le Mexique en août, a déclaré: «Il ne fait aucun doute que le Mexique perdra une partie des emplois qu'il a réussi à occuper au fil des ans. Donc, je pense que c'est une évolution positive pour le Canada.»

Ce n'est pas du tout le cas. La réalité est que la guerre commerciale et la promotion du nationalisme économique vont de pair avec une intensification des attaques contre la classe ouvrière. L'imposition par Trump de billions de dollars de réductions d'impôt pour les capitalistes s'est traduite par une évolution vers la droite de l'establishment politique canadien, comme en témoigne le premier ministre de droite de l'Ontario, Doug Ford, qui a promis de surpasser les réductions d'impôt de Trump pour maintenir la «compétitivité canadienne».

Les travailleurs doivent s'opposer aux syndicats et à tous ceux qui cherchent à les aligner derrière leur «propre» bourgeoisie dans des conditions d'aggravation des tensions économiques et militaires. Au lieu de cela, les travailleurs des États-Unis, du Canada et du Mexique doivent unir leurs luttes pour des emplois décents et sûrs et développer une contre-offensive en alliance avec leurs frères et sœurs de classe à travers le monde sur la base d'un programme socialiste.

(Article paru en anglais le 2 octobre 2018)