Québec: la CAQ profite d’une désaffection de masse pour prendre le pouvoir

Par Keith Jones
3 octobre 2018

La Coalition Avenir Québec (CAQ), un parti populiste de droite, a remporté une solide majorité parlementaire aux élections québécoises de lundi, chassant le gouvernement libéral de Philippe Couillard et brisant le duopole que les Libéraux fédéralistes et le Parti Québécois (PQ) pro-indépendance exercent sur le gouvernement du Québec depuis un demi-siècle.

Les libéraux et le PQ, qui ont présidé conjointement à des décennies d'austérité, ont tous deux obtenu la plus faible part du vote populaire de leur histoire, respectivement 24,8 % et 17,1 %. Avec seulement neuf sièges, le PQ n'aura même pas le statut officiel de parti à l'Assemblée nationale du Québec.

La CAQ, dirigée par l'ancien patron d'Air Transat et ministre péquiste François Legault, s'est cyniquement présentée comme l'agent du changement, même si elle prône une variante encore plus à droite du programme pro-patronal appliqué par tous les gouvernements libéraux et péquistes depuis les années 1980.

À sa grande surprise, Québec solidaire, un parti qui s’affiche nationaliste de gauche, a émergé au cours de la campagne de cinq semaines et demie comme un pôle d'attraction pour les travailleurs et les gens ordinaires, surtout les jeunes, qui cherchent un moyen de combattre l'austérité capitaliste.

Québec solidaire a remporté 16,1 % des suffrages exprimés, soit plus du double comparé aux 7,63 % qu'il avait obtenus aux élections de 2014. Et il a remporté 10 sièges, comparativement à 3 il y a quatre ans, ce qui en fait le deuxième parti d'opposition après les libéraux.

Le discours des médias sur le supposé «rouleau compresseur» de la CAQ est une tentative délibérée d'intimider la classe ouvrière et le sentiment d’opposition à un nouveau gouvernement déterminé à privatiser davantage les soins de santé, sabrer les emplois du secteur public, lever les restrictions réglementaires sur la grande entreprise et attiser le chauvinisme en ciblant les immigrants et les minorités religieuses.

Profitant de nombreuses courses à trois et à quatre, la CAQ a remporté 74 des 125 sièges de l'Assemblée nationale avec seulement 37,4 % des voix. Sachant qu’un tiers de l'électorat n'a pas voté, la CAQ n'a obtenu l'appui que d'un Québécois sur quatre.

La CAQ et la montée d'un nationalisme québécois explicitement de droite

Cela dit, il ne fait aucun doute qu'avec l’arrivée au pouvoir de la CAQ, la politique québécoise officielle s'est déplacée encore plus à droite.

La CAQ a été créée par Legault et l'homme d'affaires milliardaire Charles Sirois en 2012 dans le but d'exploiter la désaffection populaire de masse déjà manifeste envers les libéraux et le PQ pour pousser la politique québécoise plus à droite.

L'un des principes clés de la CAQ lors de sa fondation était l'appel lancé à l'élite québécoise de mettre de côté pour une génération la question du statut constitutionnel du Québec, afin que fédéralistes et souverainistes (partisans de l'indépendance du Québec) puissent s'unir pour bâtir un Québec plus «entrepreneurial» et «concurrentiel». Autrement dit, pour que ces deux factions de l’establishment puissent se concentrer à démanteler et privatiser les services publics et imposer d'autres «réformes» régressives pro-patronales face à une forte opposition de la classe ouvrière.

Lors du lancement de la CAQ, Legault a été rejoint par une poignée de députés et anciens députés du PQ et par ce qui restait de l'Action démocratique du Québec (ADQ). Celle-ci avait longtemps été marginalisée dans la politique québécoise, avant de s’élever brièvement en 2007 au rang d’opposition officielle en ayant provoqué, avec la presse à scandales, un tollé contre les soi-disant «accommodements excessifs» accordés aux musulmans et autres minorités religieuses.

Les appels basés sur le chauvinisme québécois demeurent au centre du discours de la CAQ, qui se définit maintenant comme un parti nationaliste et autonomiste québécois cherchant à accroître les pouvoirs de l'État québécois au sein du système fédéral canadien.

Au cours de la campagne électorale qui vient de s'achever, Legault a menti effrontément quant à ses véritables objectifs, promettant de réinvestir dans les systèmes publics de santé et d'éducation du Québec qui sont délabrés, tout en réduisant les impôts et en faisant du Québec un centre d’attraction pour les investisseurs.

Il a aussi donné libre cours au chauvinisme, encourageant le nouveau nationalisme québécois explicitement de droite que tous les quatre partis, y compris Québec Solidaire, ont nourri au cours de la dernière décennie avec le très réactionnaire «débat sur les accommodements» et diverses propositions visant à interdire le port de symboles religieux à certains ou tous les employés de l’État et à refuser les services publics aux musulmanes qui choisissent de porter un voile religieux sur le visage.

Insinuant que les immigrants constituent une menace, Legault a promis qu'un gouvernement de la CAQ réduirait de 20 % le nombre d'immigrants reçus chaque année dans la province et expulserait les immigrants qui échouent à des tests de langue française et de «valeurs québécoises» après trois ans de résidence dans la province. Interrogé par une sympathisante de la CAQ dans les derniers jours de la campagne pour savoir s'il «se battrait pour nous» contre les immigrants qui «nous effacent», Legault s'est exclamé: «Bien oui, … c’est une question de protéger ce qu’on est comme Québécois».

Il ne fait aucun doute que la classe ouvrière entrera en conflit direct avec le gouvernement caquiste dirigé par Legault.

Dix ans après l'implosion financière mondiale de 2008, le capitalisme mondial fait face à un véritable effondrement, caractérisé par la guerre commerciale, des tensions géopolitiques croissantes, le réarmement, la violence impérialiste et l'intensification de la lutte des classes. Partout la classe dirigeante exige l'élimination de ce qui reste des droits sociaux que la classe ouvrière lui a arrachés par les luttes révolutionnaires de masse du siècle dernier, afin d’accroître sa «compétitivité» dans la lutte mondiale pour les marchés et les profits.

Les syndicats, Québec solidaire et la lutte contre l'austérité capitaliste

Pour se préparer aux luttes à venir, les travailleurs et les jeunes doivent de toute urgence dresser un bilan politique des luttes que les travailleurs du Québec et du Canada ont lancées contre le programme de guerre et d'austérité de la classe dirigeante, et de leur sabotage par les syndicats pro-capitalistes.

Rien qu’au Québec, l'opposition sociale de masse s'est manifestée à maintes reprises au cours des six dernières années, notamment lors de la grève étudiante de 2012, les grèves de la construction de 2013 et 2017, la mobilisation des cols bleus contre le pillage de leurs plans de pension par le gouvernement Couillard et le mouvement pour une grève générale provinciale des travailleurs du secteur public en 2015.

À chaque occasion, la bureaucratie syndicale a isolé et étouffé ces luttes, en les limitant à un cadre strictement provincial et en les subordonnant aux lois réactionnaires du travail au Québec, tout en s'opposant avec véhémence à ce qu’elles deviennent une contre-offensive politique des travailleurs contre la guerre de classe menée par le patronat et son État.

Un exemple flagrant fut la grève étudiante de 2012 au Québec. Lorsque des centaines de milliers de travailleurs sont descendus dans la rue pour s'opposer à la loi anti-grève draconienne du gouvernement libéral de Jean Charest (projet de loi 78), soulevant la possibilité que la grève devienne le catalyseur d'une contestation massive de l'austérité par la classe ouvrière, les syndicats ont redoublé d’efforts pour y mettre un terme et détourner l'opposition à Charest derrière le PQ pro-patronal. Déclarant la fin de la grève, la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) a lancé le slogan «De la rue aux urnes».

Les travailleurs et les jeunes qui se sont tournés vers Québec solidaire (QS) en croyant qu'il peut servir d'instrument contre l'austérité capitaliste, la destruction de l’environnement et la guerre doivent se méfier.

QS a aidé la bureaucratie syndicale à torpiller la lutte de classe, c'est-à-dire à créer les conditions pour que les populistes de droite de la CAQ puissent accéder au pouvoir en exploitant l'opposition mal définie de nombreuses sections de la classe ouvrière aux partis traditionnels de gouvernement de l'élite dirigeante.

Lorsque la campagne syndicale pour mettre fin à la grève étudiante de 2012 battait son plein, QS a aidé les syndicats à rehausser la crédibilité «progressiste» très entachée du PQ en offrant de se joindre à lui dans une alliance électorale. De manière similaire, QS a soutenu la trahison par les syndicats de la lutte des travailleurs du secteur public en 2015, en saluant comme une «victoire» des concessions qui réduisaient les retraites et laissaient en place toutes les coupes budgétaires de Couillard.

Québec Solidaire est un parti de la pseudo-gauche qui exprime les griefs de certaines couches aisées des classes moyennes – professionnels, bureaucrates syndicaux, petits commerçants et gens d'affaires – envers la répartition de la richesse entre l’oligarchie capitaliste et les «prochains 9 pour cent» (après le 1 pour cent le plus riche). Attachées à l'ordre social capitaliste, ces couches privilégiées sont organiquement opposées à tout mouvement politique indépendant de la classe ouvrière.

Au cours de la campagne électorale qui vient de s'achever, QS a combiné des appels à des réformes limitées – comme la gratuité scolaire jusqu’à l’université, une réduction de 50 % des tarifs du transport en commun et une assurance dentaire – avec des mesures visant à s'intégrer plus profondément à l'establishment politique et prendre part à la gestion du capitalisme québécois.

C’est ainsi que la co-porte-parole et candidate de QS au poste de Premier ministre, Manon Massé, a prononcé un discours devant la Chambre de commerce de Montréal où elle a minimisé la partie du programme de son parti qui parle de nationalisations partielles et réitéré que le secteur privé aurait un rôle vital à jouer dans un Québec dirigé par QS. Au cours de la campagne électorale, Québec solidaire a également forgé un «front commun», au nom de la «défense des intérêts du Québec», avec le premier ministre Couillard et le chef du PQ Jean-François Lisée pour s'opposer à toute modification du système agricole canadien de gestion de l'offre dans le cadre de la renégociation de l'ALÉNA avec les États-Unis.

S'exprimant lundi soir lors du rassemblement post-électoral de QS, Massé a dénoncé le nouvel accord révisé de l'ALÉNA en termes nationalistes réactionnaires, non pas comme un bloc commercial visant la classe ouvrière nord-américaine et les rivaux de l'impérialisme canadien et américain à l'étranger, mais comme «l’abandon des agriculteurs du Québec» au profit de «l'industrie automobile de l’Ontario».

Massé s’est également mise en quatre pour faire une ouverture au PQ pro-patronal politiquement dévasté qui avait mené, dans les derniers jours de la campagne, une féroce campagne contre QS en l'accusant d’ «extrémisme» et d'être dirigé par un «Politburo» secret.

Soulignant l'affinité de Québec Solidaire avec le PQ, qui fut porté à l’avant-plan à la fin des années 1960 avec une rhétorique nationaliste de gauche pas très différente de celle de QS aujourd'hui, Massé a noté que QS et le PQ partagent un «beau projet». En fait, ce projet, comme l'ont démontré les 50 ans d’histoire du PQ, est une fraude et un piège pour la classe ouvrière.

La réponse à la crise sociale et politique consiste à mobiliser la classe ouvrière internationale autour d’un programme socialiste international, et non à retracer les frontières de l'Amérique du Nord pour créer une République du Québec capitaliste.