Une campagne se développe au sein de Podemos pour une alliance avec la droite espagnole

Par Alejandro López
4 octobre 2018

Il y a près d'un mois, des staliniens de premier plan associés à la direction de Podemos en Espagne écrivaient un premier article soutenant la politique du gouvernement d'extrême droite en Italie. Depuis lors, de nombreux membres de Podemos ont défendu cette position en cherchant à créer un nouveau mouvement fondé sur le nationalisme, le protectionnisme économique et les appels à l'extrême droite.

L’ancien dirigeant du Parti communiste Julio Anguita, le député de Podemos Manuel Monereo, et le professeur de droit Héctor Illuega ont publié deux articles dans le journal en ligne Cuarto Poder. Les auteurs, qui sont tous des collaborateurs éminents du secrétaire général de Podemos Pablo Iglesias, ont salué le « Décret Dignité » des néo-fascistes italiens comme « un effort remarquable pour défendre le peuple italien contre les seigneurs de la finance ». Ils gardèrent le silence sur la politique d'austérité de Rome, son intervention militaire en Libye, la campagne de terreur contre les Roms et les menaces de déportations massives des réfugiés.

Dans une série d'entretiens, Monereo et Anguita ont défendu leurs positions et dénoncé le « politiquement correct » de leurs critiques. Ils ont bénéficié d'une large couverture dans les médias officiels. Dans une interview au site web Ctxt, Anguita a demandé « de quelle manière le peuple espagnol avait bénéficié » de l'UE et a appelé à une sortie de l'euro, déclarant: « Je veux recouvrer la souveraineté et l’État, je veux le pouvoir de faire quelque chose » tout en affirmant cyniquement ne pas être un « nationaliste ».

De même, Monereo a déclaré à Cuarto Poder que le but du nouveau mouvement était de « changer les traités fondamentaux [de l'Union européenne] et de sortir de l'euro, en particulier pour les pays du Sud. » Il a attaqué l'Allemagne, affirmant que « l'Europe allemande rompt avec une partie de l'histoire européenne liée au mouvement ouvrier, aux droits sociaux, aux syndicats et à la souveraineté populaire. »

Monereo et Anguita ne cachent pas que le but de leur « Initiative pour la IIIe République » est de nouer des liens avec la droite et l'extrême droite. Monereo déclare que « la IIIe République ne sera pas pour la gauche, elle sera fédéraliste démocratique et défendra les droits sociaux et ira au-delà de la gauche telle que nous la connaissons aujourd'hui ». De même, Anguita a déclaré que le nouveau mouvement serait ouvert aux « démocrates [...] mais pas nécessairement de la gauche. »

L'approbation au sein de Podemos des politiques xénophobes et des partis d'extrême droite témoigne du caractère réactionnaire et banqueroutier de Podemos, une coalition entre le stalinisme espagnol et les Anticapitalistas, les alliés espagnols du NPA (Nouveau Parti anti-capitaliste) pabliste en France.

Les partis staliniens, pablistes et sociaux-démocrates ont, comme les partis ouvertement de droite, maintes fois défendu les intérêts des marchés financiers et le diktat d'austérité de l'Union européenne (UE) contre l'opposition acharnée des travailleurs. C'est encore le cas en Espagne où le gouvernement minoritaire du Parti socialiste (PSOE) est soutenu par une alliance de la Gauche unie, dirigée par des staliniens, et de Podemos. Le gouvernement PSOE s'adapte à l'austérité budgétaire de l'UE, à l'augmentation des dépenses militaires et au virage rapide à droite de la bourgeoisie européenne dans son ensemble.

De telles politiques ont conduit à des conditions sociales désastreuses. Selon le dernier rapport de Caritas Espagne, plus de 4 millions de personnes en Espagne vivent dans une grave exclusion sociale, soit 40% de plus qu'il y a 10 ans. Il y a 3 millions de chômeurs et un tiers des jeunes sont sans emploi. Dans toute l'Europe, ces trahisons ont repoussé les travailleurs et les jeunes et, en l'absence d'une alternative socialiste visible, certaines franges de la population en colère et désespérées ont voté pour les partis d'extrême droite.

Alors qu'un très large mécontentement provoqué par la détérioration du niveau de vie et l'extrême concentration de la richesse se fait jour dans la classe ouvrière, des sections de Podemos réagissent en essayant d’orienter cette colère vers le nationalisme xénophobe espagnol.

Alors qu’Anguita et Monereo ont commencé à défendre les politiques du ministre italien d'extrême droite Matteo Salvini, un certain nombre de staliniens au sein Podemos sont apparus pour défendre leur position. La tendance dans Podemos de ce qu'un lecteur de Cuarto Poder qualifie, à juste titre, de « blanchisseurs des blanchisseurs de Salvini » grandit rapidement.

Hugo Martínez Abarca, membre pendant deux décennies de la Gauche unie, dirigée par les staliniens, jusqu'à son départ pour une carrière au sein de Podemos en 2015 en tant que député régional, a publié un article sous le titre « La République ou la Gauche: pour un républicanisme patriotique ». Il appelle la « gauche » à abandonner tout contenu de gauche lié à une demande pour une « Troisième République » afin que ce soit un « projet transversal pour le pays ».

Martinez, comme Monereo et Anguita, précise que cette nouvelle République sera compatible avec une politique de droite: « Si la République a la possibilité d'être le nom du changement, cela passe par le fait de retirer son identification avec la gauche et de la remplir avec un contenu partagé par de larges secteurs [de la population]: afin de faire du républicanisme politique le synonyme du républicanisme institutionnel ». Le « contenu » en serait « des valeurs démocratiques, éthiques, modernisantes et, surtout, extraordinairement liées à l'avenir ».

Clara Ramas, professeure à l'Université Complutense de Madrid, proche de Podemos, a écrit un article pour Ctxt qui défend un « nouveau patriotisme démocratique, qui parle en faveur de la sécurité de manière non réactionnaire et qui propose sécurité, droits sociaux, appartenance et protection. »

Un autre professeur d'université stalinien, Salvador Arnal, a défendu Ramas dans un autre article de Rebelión. Il défend le « patriotisme démocratique » de Ramas, déclarant: « Certes, une contre-révolution sanglante a triomphé en Espagne, mais toute l'histoire de l'Espagne au cours des deux derniers siècles ne peut être réduite à ce triomphe. Que les appels au patriotisme aient été liés pendant quarante ans [sous la dictature franquiste] à des organes répressifs comme la Garde civile ne signifie pas que cela a toujours été le cas ou que cela doive toujours l'être. »

Il fournit des exemples de « patriotisme démocratique » dans la « lutte démocratique-patriotique ... de 1936-1939 contre le fascisme et l'intervention étrangère ». Il salue également l'utilisation prétendument progressiste du « patriotisme » par les staliniens espagnols, et les maoïstes, sous la dictature fasciste de Franco.

Ce sont là des mensonges historiques anti-trotskystes servant à dissimuler l'évolution rapide des groupes staliniens vers un soutien aux positions xénophobes et aux organisations d'extrême droite. La promotion stalinienne du nationalisme pendant la guerre civile espagnole et la dictature fasciste ayant suivi la victoire de Franco, n'était pas une politique démocratique et révolutionnaire. C'était une défense de la propriété capitaliste contre les soulèvements révolutionnaires répétés de la classe ouvrière durant la guerre civile espagnole, et la profonde opposition des travailleurs au régime franquiste.

Pendant la guerre civile, en raison de leur opposition sanglante à la révolution socialiste, les staliniens ont torturé, emprisonné et assassiné les trotskistes et les anarchistes opposés au gouvernement du Front populaire de la Deuxième République.

Quatre-vingts ans après la fin de la Guerre civile espagnole et une décennie après la crise économique mondiale ayant éclaté en 2008, les appels à plus de nationalisme et de patriotisme venant de Podemos reflètent une fois de plus son opposition acharnée à un mouvement politique défiant le capitalisme européen sur la base d'un programme trotskyste. Tandis que la classe ouvrière s'oriente vers un mouvement de grève toujours plus large et une opposition politique au régime, Podemos et ses alliés entrent dans l'orbite de tendances de droite, voire néo-fascistes.

(Article paru en anglais le 2 octobre 2018)