La possibilité de Brexit sans accord fait vaciller les entreprises et l’économie européenne

Par Alex Lantier
6 octobre 2018

La probabilité croissante d’un Brexit sans accord en mars prochain envoie des ondes de choc économiques et politiques à travers l’Europe. Après que l’Union européenne (UE) a rejeté le « plan de Chequers » [du nom du lieu où le plan a été élaboré] du Premier ministre britannique Theresa May lors du sommet du Brexit au sommet de Salzbourg le mois dernier, il est de plus en plus clair que la Grande-Bretagne pourrait bien quitter l’UE sans aucun accord sur ses futures relations politiques et commerciales – un événement avec de vastes ramifications encore inexplorées.

Mercredi à Paris, la ministre des affaires européennes, Nathalie Loiseau, a annoncé qu’elle avait présenté au conseil des ministres français une loi permettant au président Emmanuel Macron d’imposer des décrets d’urgence pour traiter les problèmes liés au Brexit surgissant en France.

« Un bon accord sur la sortie du Royaume-Uni est encore possible », a déclaré Loiseau. « Pour autant, nous devons nous préparer à tous les scénarios, y compris celui d’une absence d’accord, a déclaré la ministre. Nous devons à nos concitoyens, à nos entreprises, aux Britanniques qui résident en France d’être prêts à toutes les hypothèses ». Elle a ajouté : « Nous menons ces préparatifs, les autres États de l’UE les mènent également. Les Britanniques, tout autant que nous. Ce n’est un acte de défiance ni par rapport à l’état de la négociation ni par rapport à nos partenaires britanniques. »

Loiseau a toutefois indiqué que les problèmes majeurs pourraient inclure « la situation des Français ayant résidé au Royaume-Uni et revenant en France », et de s’assurer que « le 30 mars 2019, les Britanniques résidant en France ne se retrouvent pas brutalement en situation irrégulière ». Quelque 1,2 million de citoyens britanniques vivent actuellement hors de la Grande-Bretagne dans l’UE.

Ce qui est clair, c’est que près de deux années de pourparlers entre l’UE et Londres n’ont fait aucun progrès perceptible dans la création d’une relation stable entre les pays au cœur de l’économie européenne. Le mois dernier, des navires français et britanniques pêchant le pétoncle se sont affrontés violemment dans la Manche. Les ports, les entreprises industrielles et les gouvernements se bousculent pour préparer la fin soudaine des anciennes relations à travers la Manche, dans des conditions où personne ne sait quelles nouvelles relations pourraient émerger des négociations sur le Brexit.

Tous les principaux gouvernements des pays de l’UE limitrophes de la Grande-Bretagne envisagent de rétablir les contrôles aux frontières avec la Grande-Bretagne, ce qui aurait des effets dévastateurs sur les chaînes d’approvisionnement européennes. Mardi, le gouvernement français a accepté de déployer 700 nouveaux gardes-frontières pour inspecter les camions en transit vers la Grande-Bretagne par ferry ou par Eurotunnel, en prévision d’un Brexit sans accord. Les Pays-Bas ont prévu de déployer 1000 nouveaux gardes-frontières sur le Brexit en juillet et contre 141 en Belgique en juin.

Avec les licenciements massifs en préparation dans les entreprises automobiles, les plans des cercles dirigeants sont bien avancés pour imposer fermement le coût total de toute crise du Brexit sur le dos de la classe ouvrière au niveau international. Le mois dernier, Jaguar Land Rover a mis 1000 travailleurs de son usine de Castle Bromwich à Birmingham à la semaine de trois jours pour le reste de l’année.

Le président du lobby des entreprises japonaises Keidanren, Hiroaki Nakanishi, a déclaré à Bloomberg que dans le cas d’un Brexit sans accord, « il est naturel de supposer que les entreprises japonaises pourraient commencer à quitter le Royaume-Uni ». Zyl, a confirmé son intention d’arrêter la production en Grande-Bretagne, sachant que 87 pour cent des 144 000 véhicules produits dans son usine de Burnaston sont ensuite expédiés vers les marchés de l’UE. Le groupe financier Mitsubishi envisage également de transférer son siège européen de Londres à Amsterdam, menaçant 2000 emplois.

Cependant, tous les emplois menacés par le Brexit dans des entreprises japonaises ne sont pas situés en Grande-Bretagne. Le brasseur japonais Asahi exporte de la bière Peroni vers la Grande-Bretagne depuis l’Italie, où elle est peu présente sur le marché de la bière locale et pourrait subir des pertes importantes si elle y reste. Hitachi Construction Machinery a déclaré qu’elle pourrait cesser d’exporter vers la Grande-Bretagne des machines provenant d’installations de fabrication situées aux Pays-Bas et les expédier depuis le Japon.

Plus généralement, les attentes vis-à-vis du Brexit mettent en branle les plans d’un vaste changement dans les relations commerciales qui pourrait bouleverser l’économie européenne et mondiale. Selon le Journal of Commerce, 40 pour cent des entreprises interrogées en Grande-Bretagne cherchent à remplacer leurs fournisseurs européens, tandis que 63 pour cent des entreprises de l’Union européenne travaillant avec des fournisseurs britanniques envisagent de transférer une partie ou la totalité de leurs chaînes d’approvisionnement en Grande-Bretagne.

Les ports et les compagnies de navigation ont du mal à déterminer les conséquences de n’importe quelle version du Brexit, même celle se terminant par un accord amical entre des responsables de l’UE et Londres. « Vous devrez au moins annoncer à la douane ce que vous transportez de manière beaucoup plus détaillée qu’aujourd’hui. Même si un envoi ne fait pas l’objet d’une inspection, vous devrez tout de même fournir toutes les données nécessaires pour réaliser une évaluation des risques », a déclaré Pieter Balcaen, PDG d’ECS European Containers, au Globe and Mail.

Quelque 14 000 camions traversent quotidiennement la frontière entre l’Union européenne et la Grande-Bretagne, et 53 pour cent des importations britanniques proviennent de l’Union européenne, ce qui permet de contrôler minutieusement tout le trafic frontière entre l’Union européenne et le Royaume-Uni – ce qui pourrait être obligatoire si la Grande-Bretagne quittait le Marché commun dans le Brexit sans aucun accord – ce qui serait quasiment impossible. Joachim Coens, PDG du port belge de Zeebrugge, a déclaré à l’Independent que quelque 4000 camions traverseraient Zeebrugge en direction de la Grande-Bretagne. « S’ils sont bloqués même pendant quelques heures, vous avez alors 60 kilomètres de blocage. Personne ne veut ça », dit-il.

Des goulots d’étranglement encore plus importants pourraient se développer dans le port britannique de Douvres, qui traite quotidiennement 10 000 camions en transit entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, ainsi que sur l’Eurotunnel entre le Royaume-Uni et la France.

Anticipant le pire, les entreprises industrielles ont déjà accumulé des stocks au cas où la frontière entre le Royaume-Uni et l’Union européenne serait bloquée pendant une période prolongée.

Detlef Trefzger, PDG de la grande entreprise allemande de logistique Kuehne-Nagel, a déclaré au Journal of Commerce : « Nos clients ont commencé à constituer des stocks au Royaume-Uni et nous demandent 6 à 12 mois de capacité supplémentaire – un tampon pour leur donner du temps pour avoir une meilleure idée de ce que sera l’impact […] Les CFO [directeurs financiers] n’aiment pas constituer des stocks en raison des coûts, mais ils doivent être préparés. Nous le constatons dans les secteurs de la haute technologie, de l’automobile et de l’aérospatiale. »

Le Conseil des chargeurs européens [ESC] a fait une déclaration : « Les chargeurs et les opérateurs logistiques de toute l’Europe et du monde dépensent temps et argent pour analyser les conséquences possibles du Brexit : congestion dans les ports, impact sur les opérations de transbordement et nouveaux obstacles au commerce. Des plans d’urgence peuvent être élaborés, mais chacun prend beaucoup de temps à élaborer et, dans le climat d’incertitude actuel, de nombreux scénarios doivent être envisagés. »

Le chaos qui se dessine à l’approche du Brexit souligne la banqueroute politique du capitalisme européen. Le vote de Brexit – reflétant non seulement les manœuvres corrompues de couches plus nationalistes de la bourgeoisie britannique, mais surtout le désenchantement des masses d’électeurs face à l’austérité de l’UE et aux atteintes aux droits démocratiques – a mis en évidence la contradiction entre l’économie mondiale et le système des États-nations à un nouveau niveau d’intensité. Le danger d’un krach économique augmente clairement.

Plus généralement, cependant, la question cruciale qui se pose est celle de l’unification de la classe ouvrière en Grande-Bretagne et dans toute l’Europe dans une lutte commune contre les classes dirigeantes des deux côtés de la Manche et leurs tentatives de placer les coûts du Brexit sur le dos des ouvriers.

(Article paru d’abord en anglais le 5 octobre 2018)