«Je suis un poète qui peut chanter ses poèmes» – Charles Aznavour (1924-2018)

Par Paul Bond
8 octobre 2018

Le Français d’origine arménienne Charles Aznavour, décédé à 94 ans, est le dernier des grands auteurs-compositeurs-interprètes de l'après-guerre. Il laisse en héritage quelque 1200 chansons, d'innombrables enregistrements et des apparitions remarquées au cinéma.

Il n'était pas d'une beauté classique, et son ténor frappant, riche et texturé dans son registre grave et d'une clarté impressionnante dans son registre aigu, n'était pas immédiatement apprécié à cause de ce qu'il appelait sa «petite grenouille». Il a énuméré les choses qui le gênaient comme «Ma voix, ma taille[1,50 m], mes gestes, mon manque de culture et d'éducation, ma franchise et mon manque de personnalité». Certaines d'entre elles étaient vitales pour ce qu'il y avait de mieux dans son travail.

Les parents d'Aznavour, Mish et Knar, ont fui l'Arménie après le génocide de 1915. La sœur aînée de Charles, Aida, est née à Salonique, et la famille attendait des visas américains lorsque Charles est né à Paris le 22 mai 1924. Son nom de naissance était Chahnour (ou Shahnour) Varenagh Azavourian, ou Aznaourian. La légende raconte qu'il fut appelé «Charles» par une infirmière qui ne savait pas prononcer son nom.

Les deux parents avaient une formation théâtrale. Incapables de se rendre aux États-Unis, ils s'installent dans le Quartier latin de Paris, où ils continuent à jouer dans des productions arméniennes. Charles a grandi avec l'amour de la musique et du théâtre.

À neuf ans, Charles entend un enregistrement de Maurice Chevalier et annonce qu'il veut devenir chansonnier. Cette année-là, il s'inscrit dans une école de théâtre, fait bientôt des tournées avec une troupe d'enfants acteurs et commence à faire des apparitions au théâtre et au cinéma.

Aznavour a ensuite rappelé l'inspiration de trois chanteurs, Chevalier, Charles Trenet et Édith Piaf: «Trenet pour son écriture, Piaf pour son pathos et Chevalier pour son professionnalisme, tous les trois pour leur formidable présence sur scène.» C'est un bon résumé des forces d'Aznavour.

Aznavour est fier d'avoir repris le flambeau de Trenet en tant qu’«auteur-compositeur qui chante ses propres chansons», disant que les trois héritiers de Trenet étaient «Moi-même, [Jacques] Brel et [Georges] Brassens».

Il a quitté l'école en 1939, bien qu'il n’étudiait plus vraiment depuis environ cinq ans. En tant que réfugiés, peinant à se trouver du travail avec leur mauvais français, Mish et Knar trouvèrent de l'argent pour l'éducation des enfants, et Charles et Aida cherchaient tous deux des moyens de gagner leur vie.

Aznavour a travaillé comme danseur de boîte de nuit et acteur de tournée, et a commencé à écrire des chansons. Ses expériences d'alors «les blagues, les artifices, la folie, les orgies» ont été à la base de sa chanson «Mes Emmerdes».

La famille est restée dans le Paris occupée par les nazis pendant la guerre. Comme les nazis ont classifié les Arméniens comme Aryens, ils n'étaient pas eux-mêmes sous la menace immédiate. Ils en ont profité pour abriter des personnes fuyant les nazis.

Le premier était un Juif roumain qui avait déserté la Wehrmacht en 1940. Son frère l'a amené à son ami Mish. Aida écrivit plus tard: «C'était extrêmement dangereux pour notre famille. Si les nazis nous trouvaient, on disparaîtrait en une seconde. Nous le savions... Mais mon père n'a pas hésité une seule minute.» L'évadé dormait dans le même lit que Charles.

Les Aznavour n'étaient pas, à part Charles, citoyens français. Lorsque le gouvernement français a distribué des masques à gaz à tous les hommes et femmes de Paris, Charles en a reçu un parce qu'il était français. Mish, Knar et Aida ont dû s’en partager un.

Aida a dit que la réponse de la famille venait de leur expérience du génocide de 1915. Leur maison était constamment remplie d'évadés cachés, dont des Juifs qui avaient échappé au camp de concentration de Drancy et des Arméniens fuyant la conscription dans la Wehrmacht.

Le restaurant de Mish est devenu un endroit où les Arméniens en fuite pouvaient trouver refuge, et la famille a aussi falsifié des documents pour eux. Beaucoup ont quitté la maison et se sont joints aux partisans.

Charles et Aida étaient impliqués, brûlant les uniformes des soldats qui s'étaient échappés. De nombreux voisins savaient qu'ils abritaient des évadés, mais ils gardaient le silence lorsque la police enquêtait.

Parmi leurs amis se trouvaient le poète arménien Missak Manouchian et son épouse Meline. Lorsque Missak fut arrêté par la Gestapo en 1943 pour son rôle dans le groupe de résistance «Manouchian», Meline resta avec les Aznavour jusqu'à ce que le groupe soit exécuté.

Mish et Knar ont finalement envoyé les enfants en Normandie. Knar les a rejoints plus tard.

Aznavour a écrit deux paragraphes sur le rôle de sa famille en temps de guerre dans un mémoire de 2013. Il a dit à un intervieweur qu'il avait si peu écrit à ce sujet parce que «parfois je suis timide». Plus convaincants, cependant, était son insistance sur le fait que «les actions sont importantes, pas les mots», et son commentaire que «Tout ce que nous avons, nous l'avons reçu de nos parents».

Aznavour n'est pas un auteur-compositeur politique aussi explicitement que Brel ou Léo Ferré. Sa chanson est marquée par son réalisme, qu'Aznavour utilisait surtout pour des états émotionnels plutôt que sociaux, mais le courage et la véracité de ses meilleures œuvres doivent beaucoup à ce contexte. Le réalisateur Jean Cocteau, qui le fit paraître dans Le Testament d'Orphé (1960), plaisante: «Avant Aznavour, le désespoir était impopulaire.»

Certaines chansons d'Aznavour, comme «Après l'Amour», sont d'abord interdites de diffusion en France pour leur sujet. Il a résolument lié poésie et réalité: «Rien n'est sale, tout est poétique, mais les hypocrites moraux ne l'admettent jamais.» Il a bien résumé son travail en disant «Je suis un poète qui peut chanter ses poèmes.»

En 1944, il se joint au chanteur-compositeur-interprète Pierre Roche dans un numéro de cabaret. Ils tournent pendant huit ans, donnant à Aznavour ses premiers succès. Ils soutiennent Édith Piaf, qui enregistre ses chansons, comme le faisaient Ferré et Gilbert Bécaud.

Charles Aznavour chante Charles Aznavour, vol. 2 (1956)

 

Piaf était un mentor, bien que ce ne fût pas facile. Elle lui a conseillé de se faire refaire le nez, puis lui a annoncé qu'elle l'aimait mieux avant. Elle lui donne par inadvertance l'un de ses premiers succès en refusant «Je Hais Les Dimanches», qu'il offre à Juliette Gréco, qui a un grand succès. Piaf était furieuse, criant «Quoi, tu l'as donné à cette existentialiste?»

En regardant son interprétation d'une de ses plus belles chansons, «La Bohème», il est clair combien il devait à la scénographie de Piaf. Il est resté un interprète convaincant jusqu'à la fin: en concert avant son 90e anniversaire, sa voix trahissait son âge et il avoue avoir utilisé un téléprompteur en raison de ses pertes de mémoire, mais sa force est demeurée intacte.

Charles Aznavour dans «Tirez sur le pianiste» de François Truffaut

Au milieu des années 1950, il est enfin reconnu, ce qui coïncide également avec son succès en tant qu'acteur avec Cocteau et Georges Franju. À son meilleur à l'écran, comme dans sa brillante prestation dans Tirez sur le pianiste de François Truffaut (1960), il a montré les mêmes qualités de lucidité qui ont marqué ses meilleures chansons.

Dans les années 1960, il est une vedette internationale, qui remplit les salles du monde entier et produit ses chansons les plus extraordinaires, comme «La Bohème», «Il Faut Savoir» et «Hier Encore». Ce dernier, traduit par «Yesterday Once Again», lui a donné l'un de ses plus grands succès au niveau mondial. Il a dit qu'il préférait l'anglais à son original.

Aznavour s'est produit en plusieurs langues. Dans les années 1970, cela l'éparpille un peu sur le plan artistique: l'absence d'un contexte de chanson locale rend certains de ses enregistrements anglophones plutôt ringards et volontairement démodés. En Grande-Bretagne, il est probablement encore plus connu pour ses chansons de cette période, comme «She» et «The Old-Fashioned Way», qui ne sont pas les meilleures de son répertoire.

Charles Aznavour en 1970

En même temps, cependant, il abordait aussi un aspect social plus net dans ses écrits, surtout en passant plus de temps aux États-Unis. «Comme Ils Disent» (1972) est un tour de force théâtral sur un homosexuel solitaire qui traite de sa marginalisation. En 2014, Aznavour parlait de le chanter à la télévision américaine aux heures de grande écoute 25 ans plus tôt: «Ça ne leur faisait pas plaisir, mais j'ai reçu beaucoup de lettres de reconnaissance.»

Une tendance tardive vers trop de showbiz tape-à-l’oeil et trop de duos de célébrités n'a pas détruit ses forces d'auteur-compositeur-interprète. Sa chanson «Je Voyage» de 2003, tirée de l'album du même nom, est une chanson émouvante et sans gêne sur le vieillissement, interprétée en duo avec sa fille Katia.

La frontière entre succès commercial et cynisme est ténue, mais Aznavour l'a négocié en partie à travers la chanson elle-même. Il a parlé un jour du choix entre «une vie réussie en tant qu'homme, ou le show-business. Maintenant, il est même trop tard pour faire un choix. J'appartiens au public ou à ma fierté. Mon seul salut est de devenir un plus grand artiste.»

Charles Aznavour en 1988 (Crédit photo: Roland Godefroy)

En 1988, il a réagi à un tremblement de terre en Arménie en créant un fonds caritatif pour faire un don aux victimes. La République d'Arménie l'a ensuite nommé ambassadeur auprès de l'UNESCO et de la Suisse. En 1976, il écrit «Ils Sont Tombés» sur le génocide de 1915 et s'emploie activement à réclamer que les gouvernements au niveau international le reconnaissent. Il a été souvent critiqué pour les appels similaires qu’il a dirigés au gouvernement israélien.

En 1992, Aznavour disait que la période où la chanson française était perçue comme étant la seule à être réaliste était terminée: «Tout est réaliste maintenant.» Il voyait alors l'avenir de «mon genre de chanson» comme étant dans la musique country pour sa narration: «Bien sûr, je suis un auteur de musique country», dit-il, «mais mon pays, c'est la France.» Il est heureux que de jeunes artistes aient été inspirés par l’écriture de ses chansons. Son influence se retrouve certainement dans l'œuvre du jeune artiste belge Stromae, dont «Formidable» fait écho à «For Me, Formidable» d'Aznavour.

(Article paru en anglais le 6 octobre 2018)