L'élite dirigeante du Canada attise l'hystérie anti-Chine pour ouvrir la voie à la répression, au réarmement et à la guerre

Au cours des derniers mois, l'establishment politique et médiatique du Canada a déclenché une campagne anti-Chine hystérique qui s'accélère en prévision des élections fédérales de cet automne. Avec de fausses allégations d'intimidation de la part des Chinois en raison de la détention de deux citoyens canadiens et de ses restrictions sur les importations agricoles canadiennes, et des allégations selon lesquelles Beijing menace la «démocratie canadienne», la classe dirigeante tente d'attiser le sentiment anti-Chine et le soutien populaire pour les attaques contre les droits démocratiques et les préparatifs de guerre.

Tous les appareils de la propagande bourgeoise canadienne – les institutions gouvernementales, les partis politiques et les médias corporatifs – s'unissent pour présenter Ottawa comme un David assiégé qui affronte un Goliath chinois. Peu importe que la détérioration marquée des relations entre le Canada et la Chine au cours de la dernière année soit surtout attribuable aux actions provocatrices du gouvernement libéral de Trudeau et de son allié impérialiste américain. Le plus important de ces événements a été l’arrestation par les autorités canadiennes, en décembre dernier à Vancouver, au nom des États-Unis, de Meng Wanzhou, directrice financière du géant chinois de la technologie Huawei, faussement accusé d'avoir illégalement transgressé les sanctions imposées à l'Iran par Washington.

L'arrestation à motivation politique de Meng avait été planifiée pour coïncider avec la rencontre du président américain Trump en marge du G20 avec le président chinois Xi Jinping, où Trump a cherché à forcer Beijing à faire des concessions sur le commerce. Cette décision a été prise à la suite de l'accord du Canada sur une version actualisée de l'Accord de libre-échange nord-américain visant à consolider un bloc commercial protectionniste dominé par les États-Unis pour faire face à l'essor économique de la Chine, et du discours prononcé en octobre par le vice-président américain Mike Pence, qui a déclaré que Washington et ses alliés sont engagés dans une nouvelle guerre froide avec Beijing. Dans ce contexte, l'élite dirigeante canadienne a voulu envoyer un signal clair avec la détention de Meng: l'impérialisme canadien se range derrière l'offensive économique et militaire dirigée par les États-Unis contre la Chine.

Un peu plus de huit mois plus tard, la confrontation agressive de Washington avec la Chine s'est transformée en une véritable guerre de monnaies et revêt un caractère de plus en plus explicitement militaire. La semaine dernière, à la suite de l'abrogation unilatérale par Washington du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI), les États-Unis ont confirmé leur intention de déployer des missiles à capacité nucléaire dans la région de l’Asie-Pacifique, transformant la côte chinoise et les pays voisins qui abritent des milliards de personnes en champ de bataille potentiel.

Le conflit américano-chinois est profondément enraciné dans l'effondrement objectif du système capitaliste. Avec l'érosion rapide de sa propre position économique mondiale, Washington est déterminé à contrecarrer la montée en puissance de la Chine par tous les moyens nécessaires, y compris la guerre. Pour sa part, la bureaucratie stalinienne qui, dans les années 1980 et 1990, a restauré le capitalisme en Chine et agit maintenant comme le chien de garde politique de la nouvelle oligarchie capitaliste ne voit pas d'autre alternative que de continuer à étendre l'influence économique et géopolitique de Beijing, surtout que le régime subit la pression croissante d'une classe ouvrière toujours plus militante.

La bourgeoisie canadienne, qui s'appuie sur son partenariat militaire stratégique étroit avec les États-Unis depuis plus de sept décennies pour poursuivre ses propres ambitions impérialistes prédatrices dans le monde entier, est pleinement d'accord avec l'effort de guerre de Washington. La ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a résumé l'opinion dominante dans les cercles dirigeants lorsqu'elle a fait remarquer dans son discours sur la nouvelle politique de défense des libéraux en 2017 que les États-Unis devraient être félicités pour le «rôle dominant» qu'ils ont joué depuis la Deuxième Guerre mondiale pour défendre «l'ordre démocratique libéral» et que le Canada est maintenant appelé à faire davantage pour soutenir Washington. Dans ce même discours, elle a identifié l'essor économique de la Chine comme l'une des principales «menaces mondiales» auxquelles le Canada sera confronté dans les années à venir.

La marche vers la guerre en Asie-Pacifique

Le Canada est depuis longtemps un partenaire dans le renforcement de l'arsenal militaire américain contre la Chine et sera directement impliqué dans la mise en place d'armes nucléaires dans la région de l’Asie-Pacifique. Depuis 2013, les armées canadienne et américaine ont conclu un accord secret régissant les activités conjointes dans la région. Les sous-marins et les navires canadiens ont souvent participé à des exercices dits de «liberté de navigation» en mer de Chine méridionale et l’armée canadienne a déclaré que le détroit de Malacca était d’une «importance stratégique» pour le Canada.

L'élite au pouvoir prévoit de profiter de la prochaine campagne électorale pour faire pression en faveur d'une politique encore plus conflictuelle à l'égard de la Chine, quel que soit le parti qui sort vainqueur. Alors que les États-Unis annonçaient leur intention de déployer des missiles à capacité nucléaire dans la région de l’Asie-Pacifique, la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a tenu sa première réunion bilatérale avec son homologue chinois, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, depuis le début du conflit diplomatique. Dans une déclaration brève et concise publiée le 2 août, le bureau de Freeland a reconnu que les deux ministres avaient eu un «échange de points de vue franc» sur l'arrestation de Meng par le Canada et la détention par la Chine des Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor.

La réunion de Freeland est devenue l'occasion pour les conservateurs de l'opposition de renouveler leur attaque contre les libéraux en les accusant d’être «trop conciliants» envers la Chine. Le chef conservateur Andrew Scheer a exigé que le gouvernement Trudeau dépose une plainte auprès de l'Organisation mondiale du commerce contre la Chine pour ses restrictions sur les achats de bœuf et d'huile de canola canadiens, mesures de représailles adoptées par Beijing après l'arrestation de Meng. Dans un discours sur la politique étrangère prononcé plus tôt cette année, Scheer a déclaré qu'un gouvernement sous sa tutelle chercherait à se joindre au bouclier antimissile balistique américain, qui vise à créer les conditions propices à une guerre nucléaire «gagnable».

Scheer reproche aussi vivement aux libéraux Trudeau de ne pas avoir donné suite immédiatement à la demande de Washington qu'Ottawa interdise à Huawei de participer au réseau 5G du Canada, qui en est à ses débuts. Le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, a indiqué qu'aucune décision ne sera prise avant les élections fédérales du 21 octobre. Toutefois, il a précisé que le but de ce retard est de coordonner le plus étroitement possible la politique d'Ottawa avec celle de Washington, soulignant qu'il est nécessaire d'obtenir davantage d'informations de sécurité des États-Unis concernant les risques associés à Huawei.

La conspiration proguerre de l'élite dirigeante

Les médias corporatifs, du National Post de droite au Globe and Mail, en passant par le Toronto Star, officiellement libéral, ont contribué à amplifier les positions anti-Chine les plus intransigeantes. Ces derniers jours, le Globe a dénoncé la «stratégie passive» du Canada contre la Chine et a reproché à Beijing d'avoir «laissé tomber les gants». Pendant ce temps, le magazine Maclean's a publié le mois dernier un article d'opinion sensationnaliste du chroniqueur de droite Terry Glavin intitulé «La vraie menace électorale est la Chine».

Ce sont des sentiments qui trouvent un large soutien au sein de l'élite dirigeante. Un rapport secret récemment publié à l'intention des hauts responsables du renseignement l'an dernier a révélé que l'appareil du renseignement de sécurité a commencé à considérer toute personne d'origine chinoise au Canada, soit quelque 1,8 million de personnes, comme une menace potentielle. Selon la Presse canadienne, «Contrer les activités d'État hostile: la perspective canadienne» a été préparé à l'intention des sous-ministres participant à une retraite sur la sécurité nationale en mars 2018. Les auteurs du rapport ont déclaré: «Sous la rubrique "guerre hybride ou asymétrique ou guerre de l'information", les États adversaires ont accru le recours à des plates-formes de renseignement techniques et humaines secrètes pour promouvoir leurs objectifs de sécurité, de défense, économiques ou de politique étrangère».

En créant l'impression d'une Chine malveillante qui veut intimider le Canada et «interférer» dans sa démocratie, l'élite dirigeante cherche à surmonter l'hostilité populaire profondément enracinée au militarisme et aux formes autoritaires de gouvernement dans la classe ouvrière.

Un rapport intitulé «Le Canada devrait-il participer à la défense antimissile balistique», préparé l'an dernier par l'Institut Macdonald-Laurier, révèle que 90 pour cent des experts en politique de défense, y compris d'anciens ministres de la Défense, des ambassadeurs et d'autres hauts responsables politiques, appuient la participation du Canada à un bouclier antimissile américain. Cet appui massif confirme l'analyse faite par le World Socialist Web Site selon laquelle l'augmentation de plus de 70 % des dépenses militaires d'ici 2026 annoncée par les libéraux en 2017 n'était qu'un simple versement initial.

Mais l'élite au pouvoir est confrontée au problème que des millions de Canadiens, qui ont connu des décennies de coupes sauvages dans les dépenses sociales et les impôts des grandes entreprises à tous les niveaux de gouvernement, sont profondément opposés à ce que des milliards de dollars supplémentaires soient alloués à l’armée en prévision d'une guerre catastrophique. Même l'ancien premier ministre de droite Stephen Harper a été contraint de reconnaître en 2014, sous la pression de tous les membres de l'OTAN, que les Canadiens ne comprendraient pas pourquoi cela était nécessaire que les dépenses militaires atteignent 2 % du PIB. C'est pourquoi la classe dirigeante a désespérément besoin d'évoquer le spectre d'un croque-mitaine chinois qui veut s’en prendre au Canada.

Ce complot proguerre est appuyé par toute l'élite dirigeante, y compris le Nouveau Parti démocratique appuyé par les syndicats, qui a exprimé son appui à l'interdiction du 5G d’Huawei et, par son silence complice, a appuyé la hausse massive des dépenses militaires des libéraux. Pour leur part, les syndicats ont utilisé leur alliance étroite avec le gouvernement Trudeau pour faire pression en faveur des mesures de guerre commerciale qui servent de base économique à l'effort de guerre de la bourgeoisie. Lorsque Trudeau faisait pression sur Trump pour que les États-Unis lèvent les sanctions imposées contre l'acier et l'aluminium canadiens, les syndicats se sont joints avec enthousiasme à lui et à d'autres politiciens américains de premier plan pour lui dire qu'ils avaient besoin d'acier canadien pour fabriquer des avions de guerre, des tanks et des armes, et que le Canada et les États-Unis devaient faire conjointement la guerre commerciale contre Beijing.

L'élite au pouvoir est également très consciente que les prochaines élections fédérales se dérouleront dans un contexte de recrudescence croissante du militantisme de la classe ouvrière à l'échelle internationale, lequel a trouvé son expression au Canada avec l'émergence de manifestations de masse contre les mesures d'austérité du gouvernement Ford en Ontario. Dans ce contexte, la diabolisation de la Chine est également utilisée pour justifier des attaques toujours plus draconiennes contre les droits démocratiques, donnant de nouveaux pouvoirs à l'État capitaliste pour réprimer la liberté d'expression et autres droits fondamentaux.

Le gouvernement Trudeau a déjà mis en place, en collaboration avec les géants des médias sociaux, un important programme de censure d'Internet sous prétexte de prévenir «l'ingérence étrangère» dans l'élection. Et au nom de la promotion d'un «contenu fiable», les libéraux ont l'intention de mettre quelque 600 millions de dollars au cours des trois prochaines années à la disposition des entreprises médiatiques qui sont réputées de présenter les nouvelles comme il se doit. Ces dernières mesures s'appuient sur les vastes pouvoirs qui ont été alloués à l'appareil du renseignement militaire au cours des 15 dernières années au nom de la lutte contre le «terrorisme», notamment l'expansion de la surveillance de masse et l'éviscération de principes juridiques fondamentaux comme la présomption d'innocence.

Les travailleurs du Canada et du monde entier doivent prendre ces développements comme un sérieux avertissement. À l’insu de la population, l'élite dirigeante canadienne, comme ses homologues américains et internationaux, érige l'échafaudage d'un État policier et planifie une guerre catastrophique contre la Chine ou la Russie qui mettrait en danger la vie de dizaines, voire de centaines de millions, de personnes. Les travailleurs doivent rejeter fermement la diabolisation de la Chine et les efforts de l'élite dirigeante pour attiser la fièvre de la guerre au sein de la population. Ils doivent se tourner vers la construction d'un mouvement antiguerre international en alliance avec leurs frères et sœurs de classe aux États-Unis, en Chine et au niveau international pour dénoncer les conspirations militaristes de la classe dirigeante. À celles-ci, ils doivent opposer la lutte pour un programme socialiste et internationaliste pour mettre fin à la guerre et au système capitaliste de profit qui l'engendre.

(Article paru en anglais le 10 août 2019)

Loading