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L’affaire Arar et la démission du chef de la GRC : la campagne de camouflage se poursuit

Par Richard Dufour
18 décembre 2006

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Le chef de la GRC (Gendarmerie royale du Canada) Giuliano Zaccardelli a remis sa démission le 6 décembre, soit un jour après avoir renié devant un comité parlementaire un élément de son témoignage livré deux mois plus tôt devant la même instance – à savoir qu’il avait vite appris que son service avait trempé dans la déportation illégale de Maher Arar et qu’il en avait avisé les responsables politiques.

Arar est un citoyen canadien d’origine syrienne qui a été détenu le 26 septembre 2002 par les services d’immigration américains alors qu’il transitait par l’aéroport international JFK de New York. Injustement taxé de « terrorisme », il a été déporté douze jours plus tard vers la Syrie où il fut emprisonné et torturé avant d’être libéré un an plus tard sans qu’aucune accusation ne soit portée contre lui.

Le 28 septembre devant le Comité permanent de la sécurité publique et nationale de la chambre des Communes, Zaccardelli avait affirmé avoir consulté le dossier d’Arar peu après sa déportation en Syrie; en être venu à la conclusion que la GRC avait transmis de fausses informations aux services de sécurité américains faisant passer Arar pour un « extrémiste islamique » lié à al-Qaïda; et avoir tout fait pour rétablir la vérité auprès des autorités américaines et canadiennes.

Ce témoignage soulevait de nombreuses questions. Si le chef de la GRC a appris l’innocence d’Arar dès octobre 2002, pourquoi ne retrouve-t-on aucune trace de ses supposés efforts pour le faire libérer ? Et s’il a « avisé des responsables canadiens » que des informations erronées ont été transmises aux autorités américaines, pourquoi le Canada a-t-il longtemps nié avoir fourni la moindre information à Washington ?

Zaccardelli a donné son premier témoignage quelques jours après que la Commission d’enquête sur l’affaire Arar ait déposé un rapport qui révélait une série de faits impliquant le Canada au plus haut niveau dans cette affaire, notamment :

-          que la décision américaine de déporter Arar en Syrie était fort probablement basée sur de fausses informations fournies par la GRC faisant passer Arar pour un extrémiste islamique lié à al-Qaïda;

-          que la GRC et le SCRS (Service canadien de renseignement de sécurité) ont tout fait pour empêcher sa libération, bénéficiant en cela de l’appui actif des services consulaires canadiens en Syrie ;

-          que les autorités canadiennes ont fermé les yeux sur la torture infligée à un citoyen canadien par un régime notoire pour son recours à de telles méthodes et ont ensuite cherché à nier le fait même qu’Arar ait été torturé ;

-          que des fuites ont été organisées, pendant et après la détention d’Arar en Syrie, pour ternir son image et faire croire qu’il entretenait des liens avec des groupes terroristes et qu’il avait menti à son retour en disant avoir été torturé.

Le juge Dennis O’Connor, qui a présidé la Commission et en a rédigé le rapport, présente l’affaire Arar comme une suite d’erreurs malencontreuses causées par une formation inadéquate des enquêteurs de la GRC et par un manque de communication entre les différents services gouvernementaux. Il rejette explicitement toute mauvaise foi de la part des autorités policières et gouvernementales. Il omet de mentionner que le calvaire subi par Arar a été précédé de l’adoption par le gouvernement libéral fédéral d’une série de lois mettant en péril les libertés civiles. Et il ne tire aucune conclusion du fait que trois autres citoyens canadiens, également surveillés par la GRC et originaires du Moyen-Orient, Muayyed Nureddin, Ahmad El Maati et Abdullah Almalki, ont été détenus et vraisemblablement torturés durant la même période par le régime syrien.

C’est sur cette interprétation des faits relevant du camouflage politique que Zaccardelli a cherché à se baser dans son premier témoignage. Le chef de la GRC en a quand même dit assez pour mettre en doute la position de hauts responsables politiques et autres dirigeants de l’appareil de sécurité – à savoir que les informations fausses et incendiaires sur Arar fournies aux autorités américaines étaient le fait d’agents subalternes de la GRC, inexpérimentés et mal formés, dont ils ignoraient entièrement les agissements.   

L’aveu de Zaccardelli a provoqué un véritable branle-bas de combat. Appelés à comparaître après Zaccardelli devant le même comité parlementaire, les anciens solliciteurs généraux sous le gouvernement libéral, Wayne Easter et Anne McLellan, ainsi que l’ancien et le directeur actuel du SCRS, Jim Judd et Ward Elcock, ont tous nié avoir eu vent du fait que les services de sécurité canadiens avaient faussement dépeint Arar auprès de Washington comme étant un terroriste islamique.

Ces responsables qui plaident l’ignorance passent sous silence un fait essentiel : de longs mois se sont écoulés avant que le gouvernement libéral ne lève le petit doigt pour obtenir la libération d’Arar. C’est seulement après que sa femme ait lancé une campagne publique de défense qu’Ottawa a daigné se pencher sérieusement sur son cas. Et c’est seulement après le dépôt du rapport O’Connor que des protestations officielles ont été logées par le Canada auprès du gouvernement américain, même si la décision de déporter un citoyen canadien vers un pays tiers ait constitué une violation flagrante de la loi internationale. Dans la mesure où des détails importants du dossier Arar ont été effectivement cachés à des responsables politiques, c’est parce que ces derniers ont volontairement omis de poser des questions élémentaires afin de ne pas être tenus politiquement responsables.

Easter et McLellan, de qui relevaient les services canadiens de sécurité pendant et tout de suite après la détention d’Arar en Syrie, ont soutenu que les activités terroristes présumées d’Arar n’ont jamais été invoquées « explicitement » dans les communications gouvernementales et qu’il n’a jamais été qualifié autrement que de « personne d’intérêt ». Dans le jargon policier, une « personne d’intérêt » n’est pas un suspect, mais une personne jouant un rôle secondaire dans une enquête et pouvant fournir à l’occasion certaines informations utiles. Il est surprenant que ni l’un ou l’autre solliciteur général du Canada n’ait cherché à savoir la nature exacte des informations fournies par les services de sécurité concernant une « personne d’intérêt », de citoyenneté canadienne, qui s’est retrouvée en prison dans un autre pays. C’est d’autant plus surprenant que de hauts responsables américains d’alors, y compris l’ambassadeur au Canada Paul Cellucci et le Secrétaire d’État Colin Powell, ont publiquement déclaré que les informations fournies par le Canada avaient contribué à leur décision de déporter Arar vers la Syrie.

Il est particulièrement malhonnête pour Easter de prétendre qu’il ignorait tout des accusations sur Arar qui circulaient dans le milieu canadien de la sécurité. Comme le révèle le rapport O’Connor, c’est Easter qui a refusé en 2003, alors qu’il était encore solliciteur général, de signer une lettre préparée par le ministère canadien des Affaires extérieures à l’adresse du gouvernement syrien pour demander la libération d’Arar. Les services de sécurité canadiens s’objectaient à un passage disant qu’ils n’avaient « aucune preuve » liant Arar à une activité terroriste ou criminelle. Défendant devant le comité parlementaire sa décision de soutenir la GRC et le SCRS, Easter a déclaré que « “personne d'intérêt” peut vouloir dire tout ce qu'on veut,… il peut s'agir d'une personne totalement innocente ou d'un terroriste ». Autrement dit, le solliciteur général du Canada savait, tout le temps que son gouvernement traînait de la patte et laissait Arar pourrir dans une geôle syrienne, que les services de sécurité canadiens soupçonnaient ou laissaient planer le soupçon qu’Arar était impliqué dans des activités terroristes.

Quant au directeur du SCRS à l’époque, Jim Judd, il insiste aujourd’hui encore qu’on donne trop d’importance à la question de la torture. Comme il l’a soutenu dans sa comparution devant le Comité permanent de la sécurité publique et nationale : « ce n'est pas parce qu'un pays s'est rendu coupable de violation des droits de la personne que toutes les informations qu'il nous transmet ont été obtenues par la torture ». La réputation du régime syrien en matière de torture n’a certainement pas pesé lourd dans les relations de travail cordiales qu’a entretenues le SCRS avec ce dernier. Selon le rapport O’Connor, des agents du SCRS ont été dépêchés en Syrie en novembre 2002, peu après la détention d’Arar, pour une ronde de discussions avec le renseignement syrien. Le SCRS a également fait parvenir des questions aux autorités syriennes destinées à un autre citoyen canadien, intercepté et emprisonné en Syrie alors qu’il faisait l’objet d’une enquête au Canada, à savoir Almalki. L’une de ces questions portait sur Arar, qui est devenu « personne d’intérêt » dans le cadre de l’enquête sur Almalki après avoir été vu en sa compagnie sous la pluie pendant quelques minutes.

Zaccardelli a donné son témoignage du 28 septembre quelques jours après le dépôt d’un rapport où les Canadiens apprenaient pour la première fois des faits contredisant la thèse officielle voulant que les autorités canadiennes n’aient nullement trempé dans l’affaire Arar. Le chef de la GRC a cherché alors à mettre la conduite odieuse de son service sur le compte de simples « erreurs », ce qui enlevait toute crédibilité à son témoignage. Quant à sa tentative de se racheter en disant avoir cherché par la suite à rectifier ces « erreurs », elle était tout simplement incroyable : non seulement les services de sécurité se sont opposés à toute démarche visant à faire libérer un citoyen canadien injustement détenu à l’étranger, ils ont en outre été vraisemblablement à l’origine des fuites visant à ternir l’image d’Arar. Aucun des agents impliqués dans cette affaire n’a été sanctionné et la GRC a tenu la presse responsable du fait que sa supposée enquête sur les fuites est restée lettre morte. Autrement dit, la première comparution de Zaccardelli n’était rien d’autre qu’un exercice de dissimulation de la vérité.

C’est le même but qu’il poursuivait plus tôt ce mois-ci lorsqu’il a renié un aspect particulier de son premier témoignage – l’aveu que lui, et de hauts responsables politiques, étaient au courant dès le début des fausses informations sur Arar transmises par la GRC aux autorités américaines. Cet aveu avait attiré la colère, non seulement d’autres hauts dirigeants des services de sécurité, mais aussi d’ex-membres du gouvernement libéral, qui ont affirmé comme un seul homme n’en avoir jamais rien su jusqu’au dépôt du rapport O’Connor. Sous le prétexte grossier d’un « transfert » en 2002 de connaissances qu’il n’aurait acquises qu’en 2006 à la lecture du rapport O’Connor, Zaccardelli est rentré dans le rang. Effectuant un revirement à 180 degrés par rapport à sa déposition initiale, Zaccardelli a soutenu dans son second témoignage que ni lui, ni aucun autre dirigeant des agences canadiennes de sécurité, ne savait quoi que ce soit.

Malgré les efforts de l’actuel gouvernement conservateur de Stephen Harper pour protéger Zaccardelli, même après son premier témoignage mensonger, des voix se sont élevées au sein de l’élite dirigeante pour demander, et finalement obtenir, sa tête. La raison invoquée, cependant, n’était pas ses mensonges flagrants – tant en septembre qu’en décembre –, mais son manque de compétence … dans l’art de mentir. Comme l’a résumé le Globe & Mail, influent quotidien du monde canadien des affaires, dans un éditorial exigeant la démission de Zaccardelli: « La force [de police fédérale] a un dirigeant qui ne peut pas s’en tenir à une seule version des faits dans son plus important dossier ».

L’affaire Arar est incontestablement à l’origine d’intenses luttes internes dans l’appareil canadien de sécurité, l’État et l’establishment politique, chacun des protagonistes cherchant à se décharger sur l’autre de la responsabilité dans cette affaire. Mais si Zaccardelli a pu faire une sortie « honorable » sans que son intégrité ne soit mise en doute, c’est que la préoccupation essentielle de l’élite politique et médiatique est de balayer au plus vite cette affaire sous le tapis. Zaccardelli parti, l’on continue de dissimuler à la population canadienne la complicité au plus haut niveau de son propre appareil policier et gouvernemental dans la déportation et la torture d’un citoyen canadien.

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