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La béquille de gauche de Prodi

Bertinotti président de la Chambre des députés italienne

Par Peter Schwarz
Le 4 mai 2006

En prenant la tête de la Chambre des députés, le président du Parti Rifondazione Comunista, Fausto Bertinotti, a totalement et définitivement jeté l’ancre dans le camp de l’establishment politique.

Bertinotti, 66 ans, a été élu à la troisième charge de l’Etat samedi après quatre tours de scrutin en obtenant 338 voix. Une majorité de deux tiers des voix n’avait pas pu être atteinte lors des trois premiers scrutins, à partir du quatrième tour la majorité simple suffisait. Presque tous les députés de la coalition électorale de l’Unione, qui va d’une aile de la Démocratie chrétienne aux Démocrates de Gauche (DG) et à Rifondazione en passant par diverses autres organisations bourgeoises, ont voté pour Bertinotti.

L’ancien premier ministre, Massimo d’Alema, membre influent des Démocrates de Gauche, avait aussi brigué le poste. Le futur chef du gouvernement, Romano Prodi, l’avait cependant convaincu de céder la priorité à Bertinotti.

En tant que président de la Chambre des députés, il incombe à Bertinotti un rôle décisif, à savoir celui de réunir une majorité stable pour le gouvernement de Prodi. Par tradition, sa tâche passe pour être au-dessus des partis. Il est responsable du bon déroulement du travail parlementaire et non du contenu des lois. Toutefois, étant donné les conditions – une majorité extrêmement courte, une coalition gouvernementale instable composée de dix partis et une opposition agressive – il devra veiller à ce que la Chambre ne poignarde pas le gouvernement dans le dos.

Une autre raison devrait avoir incité Prodi à confier à Bertinotti cette charge prestigieuse de président de la Chambre des députés. Il s’assure ainsi la loyauté d’un homme qui lui avait coûté le poste de chef du gouvernement en 1998. Rifondazione avait alors précipité la chute du premier gouvernement Prodi en faisant défection à la Chambre après trois années de soutien.

Rifondazione Comunista a été loué partout en Europe des années durant par la soi-disant gauche comme modèle par excellence d’un projet qu’elle-même poursuit, à savoir la fusion des anciens sociaux-démocrates, des staliniens, des membres de l’«extrême gauche» et des syndicalistes dans un nouveau «parti de la gauche». La présence de Bertinotti à la tribune de divers forums mondiaux et économiques a été acclamée et son parti loué comme un exemple réussi de l’association entre travail parlementaire et mouvement social. Rifondazione passa pour la preuve vivante du slogan du mouvement altermondialiste : «Une autre politique est possible.»

Rifondazione est né en 1991 comme produit de la désintégration du Parti communiste. Bertinotti qui avait démarré sa carrière politique dans le Parti socialiste de Bettino Craxis, et avait rejoint le Parti communiste en 1967 pour faire ensuite carrière comme dirigeant syndicaliste, s’était en son temps opposé à la mutation du Parti communiste italien en un parti ouvertement social-démocrate en créant Rifondazione, où se sont retrouvés également de nombreux ex-staliniens.

Dans les années qui ont suivi, Rifondazione a absorbé de nombreuses organisations d’«extrême gauche» qui à l’origine s’étaient formées en opposition au PCI stalinien. C’est ainsi que la section italienne du Secrétariat unifié (sa section française étant la Ligue Communiste Révolutionnaire – LCR) se dissolvait. Son influent représentant, Livio Maitan, qui est décédé en 2004, devint l’un des plus proches conseillers de Bertinotti.

Rifondazione avait déjà soutenu durant les années 1990 deux gouvernements de «techniciens» à savoir ceux des directeurs de la Banque d’Italie, Lamberto Dini et Carlo Azeglio Ciampi, ainsi que le premier gouvernement Prodi. Et pourtant Rifondazione s’est efforcé sans cesse de se présenter comme le défenseur des intérêts des mouvements extraparlementaires. A présent, elle fournira également au prochain gouvernement, en plus du président de la Chambre, deux ministres en endossant une responsabilité politique primordiale pour la défense de l’ordre bourgeois. Et ce à un moment où celui-ci se trouve dans une crise profonde.

L’élection législative de début avril avait déjà laissé entrevoir l’étendue de la crise politique en Italie. Bien que l’alliance électorale de Prodi ait bénéficié du soutien aussi bien de la soi-disant gauche que de vastes sections des bourgeoisies italienne et européenne, sa victoire a été la plus courte qu’il soit possible d’imaginer. La raison en a été le programme politique de Prodi auquel le qualificatif «néolibéral» s’applique en tous points de vue.

L’ancien démocrate chrétien, président d’une holding et professeur d’économie a avancé un programme politique au centre duquel se trouve la consolidation du budget et le dégrèvement de toutes taxes sociales pour les entreprises. Dès les années 1990, par l’application de mesures draconiennes, Prodi avait préparé l’arrivée de l’Euro en Italie. En tant que président de la Commission européenne il était entre autres, responsable de l’Agenda de Lisbonne dont l’objectif est de faire de l’Europe «l’espace économique le plus compétitif et le plus dynamique du monde» d’ici 2010.

Ce programme de Prodi, hostile aux travailleurs, a permis au chef du gouvernement, Silvio Berlusconi, de manipuler grâce à son empire médiatique les craintes des couches opprimées ainsi que de mobiliser le soutien des couches moyennes du nord de l’Italie, région relativement aisée dont l’industrie, fortement orientée vers le marché extérieur, est caractérisée par la petite et moyenne entreprise.

L’élection samedi dernier des présidents de la Chambre des députés et du Sénat tenait lieu avant tout de test pour voir si la majorité de Prodi était d’une façon générale viable. Berlusconi avait refusé jusqu’à ce point de reconnaître sa défaite électorale et de présenter sa démission. C’est mardi seulement qu’il a reconnu sa défaite après que l’Alliance de Prodi se soit imposée dans les deux chambres du nouveau Parlement.

Le vote a eu lieu relativement sans problème dans la Chambre des députés. En raison d’un règlement spécial de la loi électorale, l’Alliance de Prodi y dispose, en dépit d’une avance extrêmement mince, d’une nette majorité de sièges.

Au Sénat, où Prodi ne dispose que d’une avance de deux sièges, la situation est tout autre. Là, il dépend entièrement de Rifondazione qui dispose de 27 sénateurs. La situation se complique d’autant plus que sept sénateurs à vie et un élu indépendant ont également le droit de vote. Le camp de Berlusconi avait habilité Giulio Andreotti, 87 ans et sénateur à vie, à se présenter comme candidat à la présidence du Sénat. Le vieux politicien est la quintessence même du complot, de la corruption et des intrigues illégales qui ont ponctué des décennies durant la politique italienne. Ce démocrate chrétien a appartenu à 33 gouvernements italiens d’après-guerre sur un total de 59, dont sept en tant que premier ministre. Il a entretenu des relations étroites avec le Vatican et la mafia et passait pour le maître des intrigues. La levée de son immunité parlementaire a été demandée 29 fois, seule la dernière tentative a été couronnée de succès. Il a été condamné en deuxième instance en 2002 à 24 ans de prison pour complicité dans le meurtre d’un journaliste. Finalement, grâce à la Cour de cassation, il ne passera pas le restant de ses jours derrière les barreaux. Il sera acquitté pour manque de preuves.

Comme d’habitude, le camp de Prodi a réagi à la candidature d’Andreotti comme il l’a toujours fait face à ce genre de provocation : en faisant des avances à la droite et en présentant comme candidat, Franco Marini, âgé de 73 ans. Tout comme Andreotti, c’est un ancien démocrate chrétien qui a été ministre dans le dernier gouvernement dirigé par Andreotti.

Bien que les deux candidats soient amis et ne se distinguent guère politiquement, l’élection a déchaîné par moments des tumultes. Le deuxième tour de l’élection qui donnait Marini gagnant a été annulé après qu’il fut constaté que son prénom avait été mal écrit. Ce n’est qu’au quatrième tour que Marini l’a finalement emporté avec trois voix de plus que le nombre de voix requis.

Le 8 mai, le parlement sera de nouveau convoqué pour élire le nouveau président de la République. Les candidats ne sont pas encore désignés. Après avoir tout d’abord montré de l’intérêt pour la charge suprême de l’Etat, Berlusconi propose à présent de reconduire le mandat de Carlo Azeglio Ciampi, âgé de 85 ans. Ciampi, financier et ancien directeur de la Banque d’Italie conviendrait également très bien à Prodi.

Les violent conflits qui ont lieu entre des partis qui, en substance, partagent le même programme hostile aux travailleurs, de même que la répartition des plus hautes fonctions de l’Etat entre des hommes se trouvant soit à la retraite soit à un âge avancé, sont l’expression du détachement de l’ensemble de l’élite politique de la grande masse de la population. Ni le camp de Berlusconi (qui est une alliance des sections les plus rapaces de la bourgeoisie et comprenant des néofasciste et des racistes) ni le camp de Prodi (qui est une alliance des sections de la bourgeoisie plus traditionnelle et orientée vers l’Europe avec les appareils des anciennes organisations ouvrières) ne dispose d’un programme qui puisse satisfaire, ne serait-ce qu’en partie, les besoins des grandes masses de la population.

Il n’y a pas le moindre doute quant à la nature d’un gouvernement Prodi. Les associations patronales qui l’on soutenu durant la campagne électorale, exigent à présent l’imposition des coupes sociales que Berlusconi n’était plus en mesure d’appliquer. Rifondazione se charge de jouer ce rôle décisif, voire de protéger le gouvernement contre la pression exercée par les masses. Elle représente la béquille sans laquelle le gouvernement Prodi est incapable de se mouvoir.

L’incorporation de Rifondazione dans le camp de la bourgeoisie ne peut pas simplement être expliquée par le caractère personnel de son dirigeant Bertinotti, qui est connu pour son niveau de vie élevé et ses relations avec des personnalités du spectacle et des affaires. Elle est la conséquence forcée d’une perspective qui refuse la construction d’un parti politique indépendant de la classe ouvrière et qui veut changer la société au moyen des vieux appareils droitiers tombés en ruines. Elle montre où mèneront les projets du Parti de la Gauche en Allemagne et du rassemblement de la Gauche en France.