Un âpre conflit pour
la direction du parti allemand Die Linke (La Gauche) continue de faire rage une
semaine avant la tenue du congrès du Parti à Göttingen. L'ancien président,
Oskar Lafontaine, qui récemment encore avait proposé de reprendre le poste de
président, a retiré sa candidature au début de la semaine passée.
Lafontaine avait
soumis sa candidature à condition que le parti accepte qu'aucun autre candidat
rival ne se présentât contre lui. Cet ultimatum visait Dietmar Bartsch,
l'ancien secrétaire national du parti qui avait déposé en janvier sa
candidature pour la présidence du parti. Malgré plusieurs discussions dans les
instances supérieures, Bartsch a refusé de retirer sa candidature.
Lorsque dans la
dispute le président du groupe parlementaire du parti, Gregor Gysi, et l'ancien
président du parti, Lothar Bisky, ont déclaré leur soutien pour Bartsch,
Lafontaine a fait marche arrière. Ses partisans exigeaient que Bartsch renonce
à sa candidature pour qu'un nouveau départ puisse être pris lors du congrès du
parti. Mais Bartsch a refusé d'obtempérer. Pour le moment, il reste à savoir
qui seront les futurs dirigeants du parti.
Le conflit entre
Bartsch et Lafontaine a une longue histoire. Il couvait depuis la création du
parti il y a cinq ans.
Bartsch est issu
du Parti du socialisme démocratique (PDS), le successeur du Parti socialiste
unifié d'Allemagne (SED), parti stalinien d'Allemagne de l'Est. Le Parti du
socialisme démocratique avait hérité de l'appareil et d'une grande partie des
finances du SED. De nombreux anciens fonctionnaires staliniens s'étaient
retrouvés dans ses rangs proposant leurs services à l'Etat bourgeois après
l'effondrement du Mur de Berlin.
Après une
dispute amère avec le chancelier Gerhard Schröder en 1999, Lafontaine - après
avoir passé 40 ans de sa vie dans le Parti social-démocrate (SPD) - avait
quitté ses postes de président du SPD et de ministre fédéral des Finances pour
rejoindre l'Alternative électorale travail et justice (WASG), un groupe basé en
Allemagne de l'Ouest. La WASG était composée de membres déçus du SPD, de
responsables syndicaux et d'anciens radicaux petits bourgeois.
Sur l'initiative
de Lafontaine, le PDS et la WASG ont fusionné en été 2007 pour former La Gauche
(Die Linke). Le PDS disposait déjà d'une structure de parti, d'un soutien
financier et de milliers de responsables élus au niveau fédéral et local en
Allemagne de l'Est. La WASG et tout particulièrement Lafontaine ont offert au
PDS la possibilité de s'ancrer en Allemagne de l'Ouest pour pouvoir être
représenté au Bundestag (le parlement fédéral). Se présentant comme un parti
purement de l'Allemagne de l'Est, il avait été extrêmement difficile pour le
PDS d'atteindre le seuil des 5 pour cent requis pour envoyer des délégués au
Bundestag.
Depuis sa
création en Allemagne de l'Est, le PDS-Die Linke a fonctionné comme une
organisation qui a appuyé le statu quo politique. Il a occupé des sièges dans
des gouvernements au niveau des Länder et au niveau local en appliquant
impitoyablement les réductions des dépenses publiques adoptées par le
gouvernement fédéral. Ceci fut le plus clairement illustré à Berlin où le PDS
s'allia en 2002 au SPD pour contrôler le sénat et pour perpétrer les attaques
les plus brutales contre les programmes d'aides sociales. Le sénat SPD-PDS quitta
l'association des employeurs municipaux afin de réduire drastiquement les
salaires des travailleurs du secteur public, de privatiser de vastes pans des
logements publics de la ville et des services municipaux et de restreindre
sensiblement les dispositions sociales.
L'armée de
responsables élus d'Allemagne de l'Est - anciens ministres et anciens députés,
des membres des autorités locales et des maires - constitue la base sociale et
politique de Dietmar Bartsch au sein de Die Linke.
La participation
du parti aux gouvernements des Länder à l'Ouest a été controversée. Là, il a
tenté de se présenter comme une alternative de « gauche » au SPD afin
d'obtenir des mandats politiques et de l'influence. Il a donc été
continuellement gêné lorsque des collègues du parti à l'Est, qui détenaient de
longue date des postes dans les ministères et les gouvernements locaux, ont
collaboré de bonne grâce avec le SPD et même avec le parti conservateur,
l'Union démocrate-chrétienne (CDU). En tant que parti au pouvoir à l'Est, Die
Linke a souvent appliqué précisément la politique qu'elle avait attaquée en
tant que parti d'opposition à l'Ouest.
Aucune
contradiction fondamentale n'existait là. Le fait était simplement que Die
Linke avait déjà atteint à l'Est ce qu'elle aspirait à obtenirà
l'Ouest.
Il serait tout à
fait faux d'interpréter la dispute entre Lafontaine et Bartsch comme posant la
question d'une évolution future du parti vers la droite ou la gauche. Le
conflit a trait à des différences tactiques entre deux courants droitiers dans
un parti qui se présente comme un pilier de l'establishment politique à
une époque où la crise économique et sociale s'intensifie rapidement.
Un jour après le
retrait de sa candidature, Lafontaine a participé à une émission débat à la
télévision allemande pour laisser libre cours à ces différences avec Bartsch.
Il a dit qu'un parti qui échoue à faire une distinction entre lui-même et le
SPD en ce qui concerne d'importantes questions de politique sociale se rendait
superflu, en ajoutant : « La perte douloureuse de voix lors des
dernières élections parlementaires met ceci en évidence. » Après seulement
un mandat législatif, Die Linke ne fut pas en mesure de réintégrer les
parlements des Länder de Schleswig-Holstein et de Rhénanie du Nord/Westphalie
(NRW) aux élections qui se sont déroulées début mai.
Lafontaine a
poursuivi en déclarant qu'il considérait qu'une politique « comme celle de
Mélenchon en France et de SYRIZA en Grèce » était nécessaire.
Jean-Luc
Mélenchon, candidat présidentiel français du Front de Gauche [une coalition
formée du Parti communiste français (PCF), de groupes issus de scissions du PS
tels que le Parti de Gauche (PG) de Mélenchon et d'une section du Nouveau Parti
anticapitaliste (NPA)], a été pendant de nombreuses années membre du Parti
socialiste (PS) et ministre dans le gouvernement de Lionel Jospin. Ce n'est
qu'en 2009, qu'il fonda un Parti de Gauche de style allemand pour rejoindre
alors le Parti communiste et former une coalition de gauche. Une série de
discours démagogiques de gauche lui ont permis de recueillir 11 pour cent des
voix au premier tour des élections présidentielles françaises en avril.
Immédiatement après, il s'est rangé derrière le candidat social-démocrate,
François Hollande, en accordant un soutien inconditionnel au PS au deuxième
tour des élections.
Il en va de même
pour SYRIZA en Grèce. En raison de ses critiques émises contre les programmes
d'austérité de l'UE, SYRIZA a réussi à tripler ses voix lors des dernières
élections parlementaires. Depuis, le président de SYRIZA, Alexis Stipras, a
assuré à l'élite européenne qu'il reconnait l'autorité des institutions
européennes et des banques et qu'il ne cherche qu'à apporter quelques
changements cosmétiques aux plans d'austérité.
De la même
façon, Lafontaine veut endiguer l'opposition grandissante contre la politique
antisociale du gouvernement Merkel en la canalisant dans le giron du SPD et des
syndicats. Il ne cesse d'entretenir des illusions selon lesquelles il est
possible de faire pression sur le SPD pour qu'il adopte une politique de
réforme sociale, comme celle des années 1970. Ce faisant, il ignore le fait
qu'à l'époque de la mondialisation une telle politique a échoué dans le monde
entier et que chaque parti réformiste - y compris Die Linke au pouvoir au niveau
local et régional - a fortement viré à droite.
Lafontaine ne
rechigne certainement pas à participer à un gouvernement de coalition avec le
SPD - c'est en fait son but. Il est simplement d'avis que Die Linke de devrait
pas catégoriquement sacrifier sa capacité à influencer les couches mécontentes
de la population en s'adaptant entièrement dès à présent au SPD. Selon
Lafontaine, le fait qu'au parlement Die Linke a soutenu le gouvernement
minoritaire composé de sociaux-démocrates et de Verts a contribué à sa défaite
catastrophique en Rhénanie du Nord/Westphalie.
Le caractère
bourgeois de Die Linke est visible en ce qu'il présente tous les symptômes
d'une société capitaliste en déclin. Il est profondément divisé, il manque de
direction, il est désorienté, déchiré par des tensions internes, par des luttes
intestines et assailli de doutes, à l'image de toutes les autres institutions
bourgeoises.
Après dix ans au
gouvernement, Die Linke a perdu l'année dernière à Berlin la moitié de ses
électeurs. Son taux de participation au scrutin a chuté de 22,6 pour cent
(2001) à 11,7 pour cent mettant ainsi un terme à son mandat dans le
gouvernement de la ville de Berlin. La même année, le parti a perdu 5.000
membres au plan national et cette année-ci son score a baissé dans les Länder à
chaque élection. Il a dégringolé de 5,6 à 2,5 pour cent en Rhénanie du
Nord/Westphalie où le parti a perdu 10 pour cent de ses membres.
Le déclin de Die
Linke réfute tous ceux qui avaient célébré sa création il y a cinq ans en
saluant ce parti creuset de vieux staliniens, de sociaux-démocrates déçus, de
bureaucrates syndicaux et de pseudo-gauchistes petits bourgeois comme étant la
renaissance du mouvement ouvrier socialiste.
Il y cinq ans,
nous, par contre avions écrit: « Les vagues espoirs qui sont liés
à la fondation de La Gauche [Die Linke] sont toutefois bâtis sur du sable. Le
parti est fermement décidé à entraver l'évolution vers la gauche dont il a
profité lors des élections pour la faire passer dans le giron du SPD. Sa
perspective n'est pas de façonner un nouvel avenir, mais de faire revivre le
passé. » (https://wsws.org/francais/News/2007/juin07/200607_lagauche.shtml)