Des navires philippins et chinois se confrontent
depuis plus d’un mois près du récif de Scarborough – un petit groupe de
rochers contestés en Mer de Chine du Sud. Ce qui avait commencé comme un
incident mineur, impliquant un avertissement lancé par un navire philippin à
un bateau de pêche chinois, a dégénéré en une dispute diplomatique qui
risque d’aboutir à un conflit militaire.
Les Philippines ont récemment effectué des
exercices militaires communs avec des milliers de soldats américains
impliquant de manière provocatrice une opération amphibie et l’attaque d’une
plate-forme pétrolière. Des groupes pro-gouvernementaux ont organisé de
violentes protestations anti-chinoises dans les Philippines et devant des
consulats chinois dans d’autres pays. La Chine a réagi en bloquant les
importations de bananes des Philippines et en émettant des avertissements
aux touristes chinois prévoyant de voyager. La marine chinoise a mené ses
propres exercices, dont des exercices d'amerrissage dans la Mer de Chine du
Sud dans un contexte belliqueux provoqué par les médias d’Etat.
L’impasse dangereuse concernant le récif de
Scarborough est avant tout de la responsabilité du gouvernement Obama. Son
attitude de confrontation à l’égard de la Chine a encouragé les pays d’Asie
méridionale à faire valoir leurs revendications territoriales en Mer de
Chine du Sud. Il est impensable que les Philippines, qui sont militairement
et économiquement bien plus faibles que la Chine, auraient agi d’une manière
aussi irresponsable si elles n’avaient pas bénéficié du soutien de
Washington.
Lors de sa visite à Manille, en novembre dernier,
la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton avait clairement signalé le
soutien de Washington à l’ancienne colonie américaine. Au milieu de tensions
croissantes avec la Chine, elle avait réaffirmé le traité de défense
mutuelle de 1951 entre les Philippines et les Etats-Unis en déclarant que
« les Etats-Unis seront toujours dans le coin des Philippines. » Clinton
avait aussi directement évoqué la Mer de Chine du Sud comme étant « la Mer
des Philippines occidentales » - la nouvelle appellation inventée par les
chauvins de Manille.
Les voies maritimes à travers l’Asie du Sud-Est
sont cruciales pour le soi-disant « pivot » stratégique du gouvernement
Obama en Asie qui a pour but de contenir militairement la Chine et de saper
son influence dans l’ensemble de la région.
Lors d’un sommet de l’Association des Nations de
l’Asie du Sud-Est (ASEAN) en 2010, Clinton avait proclamé que les Etats-Unis
avaient « un intérêt national » à préserver « une liberté de navigation »
dans la Mer de la Chine du Sud. Des milliers de navires traversent
régulièrement sans encombre ces eaux. Ce que Clinton signalait par là est la
détermination de Washington à maintenir sa domination dans la Mer de Chine
du Sud, y compris en déployant des navires de guerre près du littoral
chinois.
Clinton est également intervenue diplomatiquement
en proposant d’agir en intermédiaire lors de pourparlers visant à régler des
disputes maritimes de longue date impliquant la Chine et les pays de l’Asie
du Sud-Est. Sa remarque était un signal lancé aux pays de l’ASEAN pour que
ces derniers intensifient leurs querelles avec la Chine qui insiste pour que
les revendications soient résolues bilatéralement. Le ministre des Affaires
étrangères, Yang Jiechi, a réagi en dénonçant ces remarques comme étant
« pratiquement une attaque contre la Chine. »
Le Vietnam a aussi établi des liens plus étroits
avec Washington dans le but de consolider son contrôle sur certaines des
îles Spratly contestées en Mer de Chine du Sud. Même l’Inde a tenté
d’intervenir en formant des sociétés en participation avec le Vietnam afin
d’explorer conjointement le pétrole dans la Mer de Chine du Sud avant de se
retirer. Toutes ces actions ont fâché le régime chinois.
Beijing considère la Mer de Chine du Sud comme
étant l’un de ses « intérêts essentiels », c'est à dire, une partie de son
territoire qu’il défendrait par la force si nécessaire. La Chine est
fortement tributaire de ces voies maritimes pour le commerce, notamment pour
l’énergie et les matières premières en provenance d’Afrique et du
Moyen-Orient ainsi que pour les exportations manufacturières à destination
de l’Europe et d’autres régions. La Mer de Chine du Sud contiendrait, selon
certaines évaluations, entre 23 et 30 milliards de tonnes de pétrole – soit
12 pour cent des réserves mondiales.
En renforçant son contrôle sur les voies maritimes
en Asie du Sud-Est, notamment des « points d’étranglement » clé tels le
détroit de Malacca, les Etats-Unis maintiennent la menace d’un blocus naval
paralysant, en cas de conflit avec la Chine. Dans le cadre de sa
« concentration stratégique » sur l’Asie, le gouvernement Obama a signé en
novembre un accord avec Canberra pour le stationnement de Marines et pour
accéder aux bases situées en Australie du Nord près de ces eaux. Les
Etats-Unis ne renforcent pas seulement la capacité de l’armée philippine
mais stationnent aussi des navires de guerre à Singapour et consolident
leurs liens militaires avec le Vietnam.
Le régime chinois a réagi au « dilemme de
Malacca » en recherchant des voies terrestres alternatives dont celles par
le Pakistan et la Birmanie avec qui Beijing entretient des relations de
longue date. Le gouvernement Obama tente toutefois de saper cette stratégie.
Dans le cas de la Birmanie, les Etats-Unis ont considérablement amélioré les
relations avec la junte militaire ce qui s’est traduit par la visite de
Clinton en décembre – la première de la part d’une secrétaire d’Etat
américaine en un demi-siècle. En conséquence, les projets de Beijing de
construire des pipelines destinés à transporter de l’énergie et la mise en
place de liaisons ferroviaires pour relier la Chine méridionale aux ports
birmans sont à présent remis en question.
De façon plus générale, le gouvernement Obama est
en train de renforcer ses alliances militaires en Asie avec le Japon et la
Corée du Sud ainsi qu’avec l’Australie tout comme son partenariat
stratégique avec l’Inde. En conséquence, la Corée du Sud a adopté une
attitude plus belliqueuse envers l’alliée de la Chine, la Corée du Nord, le
Japon a affirmé plus agressivement ses revendications à l’égard de la Chine
quant aux îles contestées de Diaoyu (appelées Senkaku au Japon) et l’Inde a
accentué ses querelles frontalières avec la Chine. Craignant un
encerclement, Beijing a réagi en forgeant des liens stratégiques plus
étroits avec la Russie, en ayant pour conséquence des exercices de guerre
communs à grande échelle, dont le mois dernier un important exercice naval
en Asie du Nord-Est.
La force motrice derrière la confrontation
irresponsable du gouvernement Obama avec la Chine est le déclin historique
de l’impérialisme américain. Au cours de ces deux dernières décennies,
Washington a à maintes reprises recouru aux guerres d’agression, notamment
au Moyen-Orient, en exploitant sa domination militaire pour consolider sa
position économique et stratégique. Le « pivot » vers l’Asie a
considérablement fait monter les enjeux. En cherchant à asseoir son
hégémonie en Asie, les Etats-Unis risquent de déclencher une guerre
catastrophique entre des puissances nucléaires.
Malgré sa dépendance économique à l’égard de la
Chine en tant que premier fournisseur de main-d’œuvre bon marché,
l’impérialisme américain ne peut tolérer aucun défi potentiel à sa position
dominante dans le cadre stratégique et économique mondial actuel. En
exacerbant délibérément les tensions de par l’Asie, le gouvernement Obama a
embrasé de nombreux points chauds régionaux qui s’étendent de la péninsule
coréenne aux disputes territoriales en Mer de Chine du Sud et aux rivalités
en Asie du Sud. Un conflit insignifiant au sujet du récif Scarborough peut
rapidement devenir un bras de fer international, étant donné que la Chine
défend ses « intérêts essentiels » et que les Etats-Unis soutiennent
militairement leur allié, les Philippines.
Les dangers très réels d'une guerre ne peuvent
être surmontés par des protestations et des appels aux gouvernements. Ses
causes profondes se trouvent dans l’aggravation de la crise mondiale du
système capitaliste et l’affrontement grandissant entre les intérêts
stratégiques et économiques qui en résulte. Le seul moyen de mettre fin à la
montée du militarisme et de la guerre est un mouvement révolutionnaire
unifié des travailleurs de Chine, des Etats-Unis, d’Asie et de par le monde,
pour abolir le système de profit et ses divisions réactionnaires du monde en
Etats-nations et pour établir le socialisme internationalement.
(Article original paru le 19 mai 2012)