Les questions politiques dans la crise d’Ebola

Par Patrick Martin
18 octobre 2014

La nouvelle qu’une travailleuse de la santé à Dallas au Texas – l’une de celles qui avaient traité la victime d’Ebola, Thomas Eric Duncan, avant sa mort – a elle-même contracté la maladie est un événement troublant et lourd de sens. Le docteur Thomas Frieden, le directeur du Centers for Disease Control and Prevention américain, a admis dans une entrevue télévisée dimanche que, «Le fait qu’il y ait eu contagion est très préoccupant.»

Bien que Frieden ait affirmé que les protocoles en place pour le traitement des patients atteints d’Ebola sont efficaces pour empêcher la propagation de la maladie, affirmant qu’il a dû y avoir une «violation de protocole», aucune explication n’a été fournie sur la façon dont la travailleuse de la santé aurait été infectée. Elle ne faisait pas partie des 48 principaux contacts avec Duncan qui ont été surveillés pour une possible exposition au virus, mais travaillait plutôt en périphérie. Son infection a seulement été détectée lorsqu’elle a contracté une fièvre et en a elle-même informé les autres.

Il y a un nombre croissant de cas semblables, y compris des médecins et des infirmières dans les régions affectées du Libéria, de Sierra Leone et de Guinée, qui étaient très au fait des procédures, ainsi qu’un photographe de NBC News, dont l’infection a forcé la quarantaine de toute l’équipe de reporters dirigée par la docteure Nancy Snyderman, la correspondante médicale en chef du réseau télévisé. Ces cas laissent croire qu’en dépit des assurances répétées des responsables de la santé, il y a beaucoup de choses qu’on ne sait pas à propos de la transmission de la maladie.

Ce qui ne fait aucun doute est que l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest est une catastrophe pour la population de la région. Plus de 8.000 personnes ont été infectées et plus de 4.000 sont décédées, alors qu’aucun signe ne démontre que l’épidémie a été freinée. Les efforts héroïques de médecins, d’infirmières et de travailleurs humanitaires sont sabotés par l’effondrement des systèmes de santé de ces pays, qui sont parmi les plus pauvres au monde. Seulement 20 pour cent de la population affectée en Afrique de l’Ouest ont accès à un centre de traitement.

Il est presque impossible de surestimer l’ampleur du désastre. Jusqu’à cette année, l’Ebola était une maladie de régions rurales éloignées ayant tué uniquement 1.500 personnes lors des 20 dernières épidémies au cours des 40 dernières années. Maintenant, la maladie a atteint des centres urbains comme Monrovia, la capitale du Libéria où résident un million de personnes, et les personnes infectées par le virus ont quitté la région et sont tombés malades aux États-Unis, en Espagne et au Brésil. On craint à juste titre que l’Ebola devienne un fléau mondial, particulièrement s’il atteint des pays plus densément peuplés comme le Nigéria, ou les milliards d’habitants pauvres d’Asie de l’Est ou du Sud.

L’impuissance de la réponse mondiale à la tragédie en Afrique de l’Ouest représente un sérieux avertissement. L’Ebola a mis au test la capacité du capitalisme, comme système mondial, à faire face à une menace grave et mortelle. Le système de profit a échoué. Une société organisée sur la base du profit privé et divisée en États-nations rivaux, où une poignée de puissances impérialistes domine le reste, est incapable de fournir la solution systématique, énergique et humaine que nécessite cette crise.

Ce n’est pas un hasard que l’épidémie d’Ebola prenne place dans des pays qui sont d’anciennes colonies des puissances impérialistes. La Guinée était une colonie française, la Sierra Leone, une colonie britannique, et le Libéria, une colonie américaine de facto depuis sa fondation par des esclaves américains libérés. En dépit de leur indépendance officielle, chacun de ces pays demeure sous la domination de banques et sociétés géantes basées dans les pays impérialistes, lesquels extraient de vastes profits de la richesse minérale et d’autres ressources naturelles. La Guinée est le plus important exportateur de bauxite, la Sierra Leone dépend de l’exportation de diamants et le Libéria a longtemps été le fief de Firestone Rubber (maintenant Bridgestone).

Ces pays sont incapables de fournir à leurs populations ne serait-ce que des soins de santé rudimentaires, non pas parce qu’ils manquent de ressources, mais parce qu’ils sont exploités et opprimés par un système économique mondial contrôlé par Wall Street et d’autres marchés financiers et de matières premières. Ce système économique est à un tel point inégal que les 85 individus les plus riches de la planète contrôlent plus de richesse que les 3,5 milliards les plus pauvres, soit près de la moitié de la population.

Le développement économique, particulièrement au cours des 40 dernières années, a créé un monde interconnecté et mondialisé. Des milliers de personnes voyagent chaque jour entre l’Afrique de l’Ouest et d’autres régions du globe. La révolution dans les transports et les communications signifie que ce qui arrive en Afrique de l’Ouest aujourd’hui peut affecter Dallas, Boston, Madrid et Rio de Janeiro demain. Cela fait de l’épidémie d’Ebola non pas un événement régional, mais mondial.

Mais, la réponse à l’Ebola vient de gouvernements guidés par des intérêts nationaux en compétition qui ne sont pas concernés par le danger que le virus pose à la population mondiale, mais plutôt par comment il affecte les intérêts des classes dirigeantes de chaque pays. Ainsi, il y a des appels provenant des États-Unis et de l’Europe pour l’imposition d’un embargo sur les voyageurs en provenance du Libéria, de la Sierra Leone et de la Guinée, malgré le fait que des experts en santé ont averti qu’un tel geste pourrait entraîner l’effondrement économique de ces pays, fortement aggraver l’épidémie et favoriser sa transformation en épidémie mondiale.

La décision de l’administration Obama d’envoyer 4000 soldats au Libéria, prétendument pour construire des établissements de santé, est non moins réactionnaire. Pourquoi des soldats lourdement armés sont-ils choisis pour remplir une telle mission? Ce ne sont pas des travailleurs de la construction ni des gens qui prodiguent des soins. Si des travailleurs en santé et des journalistes ont été infectés, malgré toutes les précautions qu’ils ont prises, alors les soldats peuvent eux aussi contracter le virus et le ramener chez eux. Le véritable objectif de Washington est de donner un pied à terre à son commandement africain (AFRICOM), qui a été, jusqu’à maintenant, exclu du continent par l’opposition des gens de la région. Le but d’AFRICOM est de défendre les intérêts de l’impérialisme américain contre ses rivaux, particulièrement la Chine.

Les épidémiologistes et les autres scientifiques comprennent depuis longtemps le danger qu’un virus comme Ebola représente, avec la possibilité qu’il émerge en Afrique rurale pour ensuite se propager partout dans le monde. Cela a été le sujet d’études spécialisées et de best-sellers. La question a même pénétré la culture populaire par des films comme Le Mystère Andromède (The Andromeda Strain), Alerte! (Outbreak) ou 28 jours plus tard (28 Days Later). Mais le système de profit est incapable d’efforts sérieux pour empêcher une crise entièrement prévisible.

La détection de l’Ebola vers le milieu des années 1970 aurait pu être l’occasion pour le lancement d’effort intensif pour étudier le virus, analyser la manière dont il est transmis et développer des antidotes et des vaccins. Cela n’a pas pris place parce que, dans une large mesure, comme un rapport du mois dernier le suggère, des compagnies pharmaceutiques géantes qui contrôlent les recherches médicales ont estimé qu’elles avaient peu de profit à faire avec les villageois appauvris de l’Afrique rurale.

Le peu de recherches qui ont été réalisées pour trouver des remèdes et des vaccins ont été financées par le Pentagone américain, pour des raisons douteuses : au mieux, pour protéger des soldats américains qui pourraient être déployés dans les jungles africaines en tant que force impérialiste d’invasion; au pire, pour déterminer si le virus pourrait être transformé en arme contre des ennemis potentiels.

À quoi ressemblerait une réponse sérieuse à l’Ebola? Il faudrait une solution massive et coordonnée à un niveau international, qui nécessiterait de vastes ressources permettant de sauver autant de vie que possible pour ceux qui sont directement menacés et de prévenir le développement d’une épidémie mondiale.

Cela impliquerait la mobilisation de docteurs, d’infirmières, de travailleurs en santé publique et de scientifiques provenant de l’Amérique, de l’Europe, de la Russie, de la Chine et du reste du monde afin de répliquer à cette menace mortelle posée à toute la race humaine. Cela impliquerait aussi la prise de contrôle de cette réponse pour la retirer des mains de l’appareil militaire national, particulièrement le Pentagone, ainsi que des firmes pharmaceutiques géantes, l’une des sections les plus corrompues de la grande entreprise.

(Article paru d’abord en anglais le 13 octobre 2014)