La dirigeante du Front national Marine Le Pen invitée à parler par l'Oxford Union

Par Chris Marsden
9 février 2015

L'Oxford Union (OU) est la toute dernière institution importante à participer à la campagne internationale visant à légitimer le parti néo-fasciste Front national (FN).

La dirigeante du parti, Marine Le Pen, a pris jeudi 5 février la parole devant l'OU, un club de débat indépendant de l'Université d'Oxford et ce, malgré une large opposition. L'objectif de l'OU en invitant Le Pen en Angleterre était de conférer un certain prestige universitaire à sa prétention d’avoir abandonné l'héritage fasciste du parti de son père, ce qu'elle appelle sa « dédiabolisation ».

Jean-Marie Le Pen est toujours « président d'honneur » du parti.

Suivant un schéma désormais familier, le club de débat historique a fortifié le projet politique fasciste de Le Pen tout en proclamant son attachement à la « liberté d'expression » et au « débat raisonné ». Mais le fait d'inviter la dirigeante néo-fasciste est tout à fait dans la ligne des exigences politiques actuelles de secteurs de la classe dominante, comme dans celle de l'évolution politique récente de l'Oxford Union.

Le FN est devenu la troisième organisation politique en France, promut qu’il était par une partie de la classe dirigeante et capable d’exploiter l'hostilité envers la politique droitière du gouvernement Hollande. Il a conservé l'intégralité de son programme nationaliste anti-immigrés. Suite à l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo à Paris, Le Pen, qui a l’a qualifié de « déclaration de guerre de l'intégrisme musulman », a été invitée à s'entretenir avec Hollande au Palais de l'Elysée. Elle a ensuite écrit une chronique dans le soi-disant ‘libéral’ New York Times et le Wall Street Journal lui a accordé une élogieuse interview.

Les longues tirades anti-musulmanes de Le Pen et ses déclarations que l'Islam représente une menace pour la civilisation occidentale sont saluées par toute la politique officielle qui y voit un moyen de légitimer les guerres prédatrices des grandes puissances et les attaques contre les droits démocratiques menées au nom de la « guerre contre le terrorisme ». Tout comme dans les années 1930, ont présente les fascistes comme des sauveurs potentiels de l'ordre existant, contre l'ennemi tant extérieur qu'intérieur – à l'époque les juifs, à présent les musulmans. L'objectif est de pouvoir ensuite les mobiliser contre la classe ouvrière.

Pour faire en sorte que ce message soit bien compris, on a invité Le Pen à s'adresser à l'OU pour y discuter des « Valeurs de l'Occident. »

L'OU, en accord peut-être avec sa propre définition de la « liberté d'expression », a interdit aux journalistes de couvrir l’événement. La « presse nationale et internationale ne sont pas invitées à cet événement » a dit par courriel David Valentine, porte-parole de l'OU. Ce qui n'a pas empêché le Daily Telegraph d'affirmer que la responsabilité en incombait aux 200 à 300 personnes qui manifestaient contre la présence de Le Pen, et d'écrire que « la mêlée devant le bâtiment a fait que les journalistes n'ont pas pu entrer ».

Selon le Times, Le Pen est montée à la tribune à 19 heures, soit avec une heure de retard, et a présenté ses opinions en français, sans être interrompue.

Citant des membres du public le Times écrit que Le Pen a parlé de l'immigration dans Union européenne (UE) et du contrôle des frontières, disant: « La frontière constitue notre première protection contre le djihadisme. »

«Sans frontières, pas d’Etat, pas de sécurité, pas de souveraineté, pas d’indépendance et pas de liberté! » Elle a insisté pour dire qu'elle voulait restaurer les frontières nationales

Ella a ajouté: « Les sociétés multiculturelles deviennent toujours à terme des sociétés multiconflictuelles (…) Il faut tout faire en France, au Royaume-Uni et en Europe, pour éviter un choc des civilisations qui terrasserait notre continent. »

Si l'on avait suivi la procédure ordinaire de l'OU, on aurait aussi entendu un opposant aux idées exprimées. Mais, par égard pour Le Pen, on s’en est abstenu.

L'OU a évidemment prétendu n'avoir aucun objectif politique à défendre, ni de sympathie pour les opinions de Le Pen. Cependant, à voir les commentaires publiés dans l'Oxford Student, journal du Syndicat étudiant de l'Université d'Oxford (OUSU), une organisation ayant protesté contre la présence de Le Pen, on a compris la position de l'OU comme étant favorable à Le Pen. Pour cette prise de position l'OUSU a été critiqué dans la rubrique commentaires de son propre journal en ligne pour son « idéologie totalement arbitraire, fondamentalement erronée, intrinsèquement fasciste ».

« Prenez garde aux gens qui crient », ajoutait un commentaire, « Quiconque pense indépendamment, surtout sur la valeur de nations indépendantes et le retour aux monnaies nationales, deviendra la cible d'attaques appuyées par l'UE ».

L’auteur d’un commentaire a même prétendu que Le Pen « ne s'est jamais prononcée contre les immigrés mais contre les politiques d'immigration. Quant au fasciste Le Pen père [Jean-Marie Le Pen], il a été le premier à proposer un noir comme député en France dans les années cinquante et une femme musulmane pour un conseil régional. Il n'a jamais dit que l'holocauste était un détail, mais quand il a été longuement pressé par un journaliste gauchiste de s'exprimer sur les chambres à gaz lors d'une discussion sur la Seconde Guerre mondiale, il lui a dit qu'on ne pouvait pas [réduire] cette guerre à l'histoire des chambres à gaz ».

La venue de Le Pen avait pour dessein de plaire à ce genre d’opinion. Bien que l'OU revendique sa neutralité, sa direction se rapproche de plus en plus du Parti conservateur, tout particulièrement de son aile droite. Parmi les anciens présidents des dernières décennies on compte des Tory notables tels Edward Heath, Michael Heseltine, William Hague, Michael Grove et Boris Johnson.

L'actuel président de l'OU, Roberto Weeden-Sanz est un conservateur. Parmi les autres représentants on compte les anciennes députés conservatrices Ann Widdecombe et Edwina Currie, tandis que parmi les députés conservateurs en poste aujourd'hui et couvés à l'OU il y a Damian Hinds, Jacob Rees-Mogg, Nicky Morgan et, jusqu'à la date de sa démission en 2012, Louise Mensch.

Le premier ministe David Cameron est diplômé d'Oxford.

Il s'agit là de couches de la société qui associent un désir louche de choquer (en invitant des personnalités « controversées » à débattre), à des affinités prononcées avec l'extrême-droite qui se sont exprimée à maintes reprises.

L'OU se vante d'être une institution « chargée d'histoire » car elle a été fondée en 1823. Mais son histoire plus récente comprend ces événements:

* En 1998, un débat était prévu impliquant John Tyndall, grand-père du fascisme britannique dans la période de l'après-guerre. Ce débat avait été annulé en raison de l'opposition publique et des conseils de la police.

* En 2001, le négationniste David Irving avait été invité à intervenir dans un débat sur la censure. L'invitation avait été annulée face à une opposition massive.

* En 2007, Irving avait été invité à nouveau aux côtés de Nick Griffin, dirigeant du British National Party fasciste à un débat sur la motion « Ce club pense que même les extrémistes devraient avoir droit à la liberté d'expression. » L'OU, comme l'avait alors commenté le WSWS « a choisi de centrer sa soi-disant défense de la liberté d'expression sur une législation mise en place par le gouvernement contre l'incitation à la haine religieuse » et « a organisé un forum où la censure de l'Etat était présentée comme principalement dirigée contre l'extrême-droite. »

* Et ainsi de suite. En 2014, Tommy Robinson, fondateur de l'organisation d’extrême droite English Defence League (EDL) s'est adressé à l'OU, après deux précédentes tentatives manquées.

L'évolution politique de l'OU reflète la dérive droitière de la bourgeoisie et des pires éléments au sein des couches les plus prospères de la classe moyenne supérieure d'où est issue une bonne partie du corps étudiant des universités les plus prestigieuses. En effet, l'OU se tient au sommet de ce processus, attirant les ‘faiseurs’ de la politique et de la finance bourgeoises, tentés par la politique de Le Pen et consorts comme les mouches par le miel.

A cet égard, il faut faire remarquer que Le Pen a aussi pris la parole en 2013 à la Cambridge Union Society, un peu moins enthousiaste qu'Oxford certes, alors qu’en 2003 elle avait encore discrètement abandonné une invitation adressée à Irving – encore une fois pour discuter de la « liberté d'expression » et de la soi-disant victimisation de l'extrême-droite – face à l'opposition qu’elle avait suscitée.