La capitulation du gouvernement Syriza devant l’UE démasque Podemos en Espagne

Par Alex Lantier et Alejandro López
23 mars 2015

De tous les partis de la pseudo-gauche dont le discours vide s’est dégonflé avec la capitulation du gouvernement Syriza devant les banques aucun ne fut démasqué plus complètement que Podemos (‘Nous pouvons’) en Espagne.

Podemos a été fondé l’an dernier par le groupe petit-bourgeois Izquierda Anticapitalista (Gauche anticapitaliste, IA) et une cabale d’universitaires staliniens de l’université Complutense de Madrid conduite par Pablo Iglesias, professeur et vedette de télévision de 36 ans. Le groupe s’est ouvertement inspiré de Syriza et a recherché une alliance avec lui. Bénéficiant du discrédit des partis conservateurs et sociaux-démocrates qui soutiennent la politique d’austérité en Espagne, Podemos, comme Syriza en Grèce avant lui, recueille en ce moment quelque 25 pour cent dans les sondages. Il espère pouvoir former un gouvernement après les élections de novembre prochain.

Le bilan de Syriza montre ce que serait un gouvernement Podemos en Espagne: un serviteur de l’impérialisme collaborant avec des forces ouvertement droitières pour attaquer la classe ouvrière.

La direction de Podemos a salué les attaques menées par Syriza contre les travailleurs grecs. Le 20 février, Syriza avait signé un accord avec l’UE qui répudiait sa promesse de mettre fin à l’austérité et d’abolir le ‘mémorandum’ d’austérité. Quatre jours après cette capitulation, Syriza avait annoncé de nouveaux projets de coupes budgétaires, de privatisation et de réduction des soins de santé ainsi qu’un relèvement de l’âge de départ à la retraite.

Iglesias a dit, en louant de façon grotesque la capitulation abjecte de Syriza devant l’UE, qu’elle était la preuve de son esprit combatif. « Il y a quelque chose que nous pouvons célébrer. Il y a enfin un gouvernement en Europe méridionale qui négocie et ne ploie pas l’échine en obéissant… Heureusement, ils sont parvenus à un accord, un accord raisonnable qui leur permettra de gouverner en paix, » a-t-il dit à la chaîne de télévision Telecinco.

L’appui d’Iglesias aux attaques menées contre la classe ouvrière grecque est l’aboutissement logique du soutien accordé par Podemos à Syriza sur toute une période allant jusqu’aux élections grecques du 25 janvier.

Le dirigeant de Syriza, l’actuel premier ministre grec Alexis Tsipras a, durant des mois, collaboré étroitement et publiquement avec Iglesias. Les deux hommes s’étaient rencontrés à Athènes en juillet dernier pour coordonner officiellement les activités de leurs partis dans le but de former des gouvernements de « gauche » dans les deux pays. Ils se sont rencontrés à nouveau en octobre pour le lancement d’une « Alliance pour le changement politique. » Durant cette réunion, Iglesias avait qualifié Syriza « d’allié naturel de Podemos en Grèce ». Tsipras avait dit, exalté, que « Podemos p[ouvait] se transformer en un autre Syriza pour l’Europe, le Syriza espagnol. »

En novembre, au moment de son congrès fondateur et de l’élection de sa direction, Podemos avait reçu l’accolade non seulement de Tsipras, qui avait assisté à l’événement, mais du Financial Times de Londres, l’organe du capital financier européen. Dans l’article intitulé « La gauche radicale a raison à propos de la dette de l’Europe, » l’éditorialiste Wolfgang Münchau souscrivait à la politique financière de Podemos : « L’establishment [espagnol] craint que le programme de Podemos ne transforme le pays en une version européenne du Venezuela. Mais le fait de dire que si la dette n’est pas soutenable, elle doit être restructurée ne devrait pas donner matière à controverse. »

En janvier, des figures influentes de Podemos, dont Teresa Rodríguez, d’IA, qui siège au parlement européen pour Podemos et qui était candidate du parti aux élections de dimanche en Andalousie, avaient signé un manifeste appelant à voter pour Syriza. Rodriguez avait déclaré qu’il était nécessaire d’empêcher que la « démocratie soit battue par les marchés… Nous sommes convaincus que le peuple grec se servira des urnes pour chasser les voleurs. »

L’apogée de cet amour mutuel fut la participation d’Iglesias au rassemblement électoral de Syriza le 22 janvier et lors duquel, tenant la main de Tsipras, il avait scandé devant les partisans de Syriza, « Syriza, Podemos, nous gagnerons. » Iglesias a dit, qu’un « vent de changement souffl[ait] sur l’Europe. Le changement en Grèce s’appelle Syriza, en Espagne il s’appelle Podemos. L’Espoir est en marche. »

Ces phrases-choc volèrent en éclat moins d’un mois après la victoire électorale de Syriza. Sans lancer le moindre appel à la classe ouvrière européenne pour une opposition de masse à l’austérité, les responsables de Syriza firent pendant quelques semaines la tournée des capitales et des marchés boursiers européens et capitulèrent promptement devant l’UE, les banques et la ‘troïka’ (EU, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international).

Podemos n’a pas seulement approuvé les coupes sociales effectuées par Syriza mais aussi la formation par celui-ci d’un gouvernement de coalition avec le parti droitier des Grecs indépendants (Anel), une scission nationaliste et antisémite d’avec le parti Nouvelle Démocratie (ND). Iglesias a dit, « Nous avons le plus grand respect pour l’accord conclu par Syriza, » et ajouté: « Je suis sûr qu’ils se baseront sur l’élément le plus essentiel, qui est le programme et pas les étiquettes. »

En effet, le programme est plus important que les étiquettes: le programme droitier de Syriza a définitivement supplanté les étiquettes de « gauche » dont se sont servi les médias bourgeois et les partis frères de la pseudo-gauche comme Podemos pour faire leur réclame mensongère en faveur d’un gouvernement Tsipras.

Podemos est parfaitement conscient de faire l’éloge de Syriza au moment même où Tsipras capitule devant l’UE. Si Podemos a soigneusement évité de dire que Syriza avait répudié ses promesses, il a toutefois commencé à dire – même avant la conclusion de l’accord de Syriza avec l’UE en février – qu’il adopterait une position plus ferme vis-à-vis de l’UE que Syriza.

Peu après l’élection de Tsipras, Iglesias avait dit que l’Espagne était « la quatrième puissance économique d’Europe et qu’elle n’était pas menacée par la Bundesbank, » la banque centrale allemande. Il a prétendu que l’Espagne était mieux placée que la Grèce parce « personne ne fera nos devoirs pour nous. » Il s’est vanté de ce que Podemos allait rencontrer des investisseurs, des ambassadeurs, y compris ceux des Etats-Unis, et des gens avec lesquels il « n’était pas d’accord. » Iglesias a ajouté n’avoir pas de problème à rencontrer « tout le monde, » y compris la chancelière allemande Angela Merkel.

De la même façon, Iñigo Errejón, un ancien doctorant de Complutense et actuellement secrétaire politique de Podemos, a dit à El País: « L’Espagne n’est pas la Grèce. Nous sommes la quatrième économie de l’UE et notre capacité à négocier est plus grande. Nos conditions institutionnelles, sociales et économiques aussi sont différentes. »

C’est là une escroquerie politique. Syriza a capitulé devant l’austérité non pas parce que la Grèce était plus petite que l’Espagne ou l’Allemagne, mais en raison de sa défense absolue du système capitaliste. Il s’agit d’un parti bourgeois reposant sur des secteurs privilégiés de la classe moyenne organiquement hostiles à la révolution sociale et à la classe ouvrière. Dès le départ, il avait soutenu le cadre de l’UE et de l’euro – à savoir, l’Europe des banquiers.

Le comportement de Podemos à l’égard des travailleurs ne serait nullement différent s’il arrivait au pouvoir à Madrid. Suite à une contraction de 7 pour cent de l’économie espagnole, près d’un quart des travailleurs et plus de la moitié des jeunes de la classe ouvrière sont au chômage. Un premier ministre Iglesias qui contemplerait la population du haut du Palais de la Moncloa, à travers d’innombrables rangées de policiers anti-émeute, serait terrorisé par les travailleurs au même titre que le sont Tsipras ou l’actuel premier ministre Manuel Rajoy.

L’unique différence visible entre Iglesias et Tsipras, est que le discours du premier est peut-être encore plus insipide et droitier que celui du second. Lorsque Iglesias s’était rendu à Wall Street le mois dernier – suivant la voie tracée par les visites de Tsipras à ses contacts de la CIA à la Brookings Institution à Washington – il était apparu à la chaîne de télévision américaine spécialisée dans les finances CNBC pour faire l’éloge du capitalisme. « Nous croyons que l’économie de marché est une réalité, » a dit Iglesias à l’émission économique phare Squawk Box de CNBC, « mais elle a ses limites. »

En fait, ce qui est en train d’avoir lieu c’est un effondrement global du capitalisme. La catastrophe sociale en Europe signale une désintégration de l’équilibre politique issu des luttes de masse des années 1960 et 1970, qui ont renversé la junte des colonels grecs en 1974 et la dictature de Franco en 1975. Des partis traditionnels de gouvernement de la bourgeoisie constitués durant ces crises, tels que le parti social-démocrate Pasok en Grèce et le parti socialiste espagnol (PSOE), sont en train de s’écrouler, discrédités qu’ils sont en tant qu’instrument de la politique d’austérité et de régression sociale de l’UE.

Le rôle de Syriza et de Podemos consiste à mener la colère des masses dans l’impasse que constitue l’élection de nouveaux gouvernements bourgeois. Les appels populistes de Podemos qui dénonce le PSOE et le Parti populaire (PP) conservateur comme « la caste », sont l’image inversée de la colère sociale explosive en train de s’accumuler contre l’ordre bourgeois dans la classe ouvrière. Mais ces appels sont totalement démagogiques, vu que l’ambition la plus chère des couches aisées de la classe moyenne qui animent Podemos est précisément de rejoindre « la caste. »

Cette perspective a ses racines historiques dans le rejet de la révolution socialiste par les staliniens et les partis de la pseudo-gauche au sein de Podemos. Sous Franco, le Parti communiste espagnol (PCE) avait recherché, dans le but d’instaurer un système parlementaire bourgeois, une « réconciliation nationale » entre la classe ouvrière et la partie « progressiste » du capitalisme espagnol. Durant la transition de l’après-Franco, le PCE a démobilisé l’opposition ouvrière en échange de concessions figurant dans les Accords de la Moncloa, de 1978, et le Statut des travailleurs.

Des décennies durant, le PCE et ses satellites immédiats regroupés dans la coalition de la Gauche unie (Izquierda Unida, IU) ont servi d’instrument à l’ordre bourgeois. Iglesias a donc compté sur l’IA et des groupes identiques de la pseudo-gauche qui se disent à tort « anticapitalistes » et disposent d’une faible présence parlementaire, pour donner à Podemos un vernis d’opposition. L’expérience de Syriza a toutefois grillé cette couverture.

Au moment où la crise du capitalisme met à l’ordre du jour une nouvelle éruption des guerres et des luttes révolutionnaires qui ont déjà marqué le 20ème siècle, ces forces de la pseudo-gauche s’offrent comme garants de l’ordre. La conclusion qu’elles ont tirée de la dissolution de l’URSS en 1991 et de la restauration du capitalisme en Europe de l’Est, comme l’a clairement fait savoir Iglesias, est que le capitalisme est la seule alternative. Elles sont politiquement et idéologiquement conditionnées pour être les instruments vénaux du capital financier.

Au moment où il entre plus directement au service de l’Etat bourgeois, Podemos adopte un discours classiquement associé à la politique de l’extrême-droite – il fait l’éloge de l’église, de la monarchie et de l’armée.

Iglesias a à mainte reprise insisté sur le fait qu’il était prêt à former n’importe quel type d’alliance politique, y compris avec des forces explicitement de droite du genre de celle conclue entre Syriza et Anel. Dans un communiqué où il déclare envisager des ententes à la fois avec le PSOE et le PP, il a dit : « Nous ne sommes pas des sectaires. En ce qui concerne les questions programmatiques, nous n’aurons de problème avec personne. »

Podemos a aussi créé des groupes au sein de l’armée et a soutenu leurs revendications. Iglesias a organisé une réunion avec l’Association unie des militaires espagnols (AUME) dans le but de « concevoir un programme politique qui inclue les droits inaliénables des militaires en tant que citoyens et qui offre aux citoyens une vision moderne des forces armées… Pour cette raison, le Conseil de Coordination de Podemos maintiendra une forte collaboration avec les représentants des associations des forces armées… »

Iglesias a aussi déclaré « être d’accord sur un grand nombre de choses » avec le pape François et dit qu’il espérait le rencontrer, tout comme le roi Philippe VI à qui il a rendu hommage parce qu’il jouissait « d’une grande estime » auprès des Espagnols.

De telles banalités patriotiques ont valu à Podemos les éloges de la presse de droite. Le quotidien de droite en ligne El Confidencial a dit que Podemos était en train d’accomplir ce que le PP et le PSOE n’avait pu faire: « Iglesias a rendu le patriotisme au peuple de gauche. Actuellement la gauche est en mesure de fournir une solution en faisant appel à un réel sentiment collectif resté miraculeusement vivant après avoir passé des décennies au fond du placard. Cela semble tellement important, tellement historique que je ressens le besoin de le partager avec vous. »

Dans la mesure où Podemos cherche des alliances à l’étranger, il ne le fait pas en lançant des appels à la solidarité internationale de la classe ouvrière, mais aux diplomates et aux politiciens réactionnaires.

Après son voyage à Wall Street, Iglesias avait rendu visite à l’ambassadeur américain à Madrid et annoncé qu’il considérait les relations entre l’Espagne et les Etats-Unis comme une question « stratégique ». Il a aussi félicité Obama pour la « cohérence et la raison » dont il fit preuve en offrant une « chance » au gouvernement Syriza. Il a expliqué son intention de retourner aux Etats-Unis en compagnie de l’ambassadeur et a offert de l’aider à préparer des réunions avec les membres du Congrès américain.

Parallèlement, Podemos entretient des liens avec des factions du Front de Gauche français mené par Jean-Luc Mélenchon, ancien ministre social-démocrate qui a publié l’année dernière un livre proclamant la mort de toute politique de gauche.

La voie pour aller de l’avant pour la classe ouvrière et les jeunes n’est pas de suivre Syriza ou Podemos mais de mener une lutte implacable contre eux. L’intensification de l’oppression de classe et de l’inégalité sociale apparues dans toute l’Europe ne fait pas seulement naître des forces telles que Podemos qui sont le réflexe défensif d’un ordre social agonisant. La classe ouvrière doit émerger en tant que force politique indépendante et elle le fera.

La tâche centrale est la construction d’un parti qui donne une direction politique à la lutte de la classe ouvrière et une perspective pour le renversement du capitalisme au lieu de rebaptiser le personnel dirigeant de la bourgeoisie comme le propose Podemos. Un tel parti ne peut être construit que sur la base de l’héritage historique de la lutte menée par Trotsky contre le stalinisme et toutes les formes d’opportunisme petit-bourgeois. Il convient à présent de construire des sections du CIQI (Comité International de la Quatrième Internationale) en Espagne, en Grèce et partout en Europe.

(Article original paru le 20 mars 2015)