Un tribunal allemand rejette la requête du professeur Jörg Baberowski d’interdire la critique de son extrémisme de droite

Par Christoph Vandreier
11 novembre 2017

Jörg Baberowski a échoué pour la deuxième fois dans sa tentative d’obtenir d’un tribunal allemand qu’il interdise la critique de ses positions extrémistes et révisionnistes.

Le professeur de l’université Humboldt avait demandé au tribunal de grande instance de Hambourg d’interdire au Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l’égalité socialiste en Allemagne – SGP) de l’accuser de falsification historique, avec la menace d’une forte amende. Lorsque le tribunal a indiqué qu’il statuerait contre Baberowski, il avait retiré sa requête d’injonction. Il doit maintenant payer les frais de la procédure.

En juin, Baberowski avait dû se désister de son instance devant la cour d’appel du district de Cologne contre le comité général des étudiants (Asta) de l’Université de Brême, auquel il voulait interdire de le qualifier d'« extrémiste de droite », de « glorificateur de la violence » et de « raciste ». Au cours des plaidoiries, le tribunal a jugé que Baberowski avait été correctement cité par l’Asta et que les qualificatifs que l’Asta lui appliquait étaient donc légitimes.

Le tribunal de grande instance de Hambourg est arrivé à la conclusion qu’il est également légitime de qualifier les travaux historiques de Baberowski de « falsifications historiques ». Il a ainsi confirmé qu’il n’existe aucune séparation entre sa caractérisation comme propagandiste d’extrême droite et les activités académiques de Baberowski.

Le 29 septembre, peu après le succès de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) aux élections législatives allemandes, Baberowski a exigé par écrit que le SGP s’engage par un acte unilatéral à ne pas employer la phrase : « Jörg Baberowski se présente en tant qu’historien, mais en réalité il réalise une falsification historique ». En guise de justification, Baberowski prétendait que l’accusation était « scientifiquement incorrecte et intentionnellement injurieuse envers sa personne. »

Le SGP n’ayant pas répondu, le professeur a demandé une injonction au tribunal de grande instance de Hambourg le 17 octobre, pour obtenir la même chose. Le tribunal devrait statuer que l’accusation de falsification historique était une « affirmation factuelle incorrecte » ou une « déclaration illégale et fortement préjudiciable aux droits personnels du demandeur », a-t-il soutenu dans la requête. En cas de non-respect, M. Baberowski avait demandé l’application d’une amende de 250 000 euros ou d’une période de détention pouvant aller jusqu’à deux ans.

Le SGP a présenté des conclusions pour s’assurer que le tribunal ne puisse pas imposer une injonction sans tenir d’abord une audience. Dans ses conclusions, le SGP a soutenu que l’évaluation du travail de Baberowski comme une falsification de l’histoire était non seulement légale, mais politiquement nécessaire. « M. Baberowski minimise systématiquement les crimes des nazis et défend l’apologiste nazi, Ernst Nolte », a-t-il déclaré.

En février 2014, Baberowski a déclaré à Der Spiegel : « Nolte a été victime d’une injustice. Historiquement parlant, il avait raison ». Il a explicitement relié cette phrase à la relativisation de l’Holocauste par Nolte.

L’article de Der Spiegel disait : « Les camps de concentration existaient en Russie depuis 1918. Dans un camp près de Moscou, par exemple, quatre personnes ont tiré et tué 20 000 personnes en un an. » L’auteur de l’article, Dirk Kurbjuweit, cite Baberowski, qui a dit : « C’était essentiellement la même chose : tuer à l’échelle industrielle. »

Dans le même article, Baberowski a été cité déclarant : « Hitler n’était pas un psychopathe, et il n’était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l’extermination des Juifs à sa table. Staline, de son côté, se réjouissait d’ajouter et de signer sur les listes de décès. Il était cruel. C’était un psychopathe. »

La déclaration du SGP au tribunal notait sur ce point, « La déclaration selon laquelle Hitler n’a pas parlé de l’extermination des Juifs à sa table est une falsification flagrante de l’histoire visant à remettre en question la cruauté des nazis et leur leader, Hitler. » Le SGP a fourni plusieurs autres exemples de la relativisation des crimes nazis dans les travaux de Baberowski.

Dans une décision initiale rendue le 24 octobre, la 24ᵉ chambre civile du tribunal de grande instance de Hambourg a indiqué qu’après avoir examiné la demande et l’acte de procédure, elle statuerait contre Baberowski. Il a prévu une période d’une semaine pour la présentation de preuves écrites supplémentaires.

La chambre a justifié sa décision en notant que l’accusation de falsification historique comprenait aussi la classification fausse des événements historiques. « Le défendeur [le SGP] a cependant fourni suffisamment de documents dans ses conclusions : par exemple la déclaration, figurant les conclusions, que le requérant a faite sur Hitler et Staline dans une publication, est suffisante », a déclaré la décision du président de la chambre Simone Käfer. Le jour suivant, Baberowski a retiré sa demande « sur les recommandations du tribunal ».

La défaite de Baberowski est d’autant plus notable qu’il a poursuivi le SGP en justice à Hambourg, alors qu’il vit à Berlin et que le SGP a lui-aussi son siège dans la capitale. Le tribunal de district de Hambourg est « considéré comme étant très dur parmi les journalistes » (Spiegel). Pourtant, même ce tribunal, comme le tribunal de Cologne avant lui, qui est également considérée comme intransigeante, ne pouvait trouver aucun fondement pour soutenir l’injonction demandée par Baberowski.

La décision du tribunal porte un coup à tous ceux qui ont accusé ceux qui critiquent Baberowski de « calomnie » et de « diffamation ». Cela s’applique à la présidente de l’Université Humboldt, Sabine Kunst, en particulier, ainsi qu’à plusieurs professeurs qui ont défendu la déclaration de Baberowski après sa défaite à Cologne et menacé ses critiques.

Cette déclaration, qui reste accessible aujourd’hui sur le site web de l’université Humboldt, accuse indirectement les critiques de Baberowski de violer les « principes élémentaires de l’humanité et de la démocratie », ainsi que d’« extrémisme et la violence », et déclare que « des attaques dans les médias » contre Baberowski sont « inacceptables ».

Les signataires de la déclaration ont trouvé difficile de nier le fait que Baberowski, lors d’apparitions dans des talk-shows, lors d’événements publics et d’articles, milite contre les réfugiés, et qu’il se présente, comme le fait l’AfD comme une victime d’une dictature de l’opinion et d’une « République vertueuse », ce pour quoi il a reçu des éloges de la part de l’AfD et d’autres organisations extrémistes de droite. Ils ont dû reconnaître que ses opinions exprimées dans les débats étaient « certainement controversées », mais ils ont affirmé que ses positions académiques n’étaient pas celles d’un « extrémiste de droite » et que Baberowski était un « spécialiste renommé, dont l’intégrité est hors de doute ».

C’est précisément ce qui a été réfuté par la défaite de Baberowski à Hambourg. Ses falsifications de l’histoire – la minimisation des crimes des nazis et la diffamation de la Révolution d’octobre – visent à légitimer les positions extrémistes et militaristes de droite. L’idéologue extrémiste de droite ne peut pas être séparé du spécialiste Baberowski. En fait, il utilise sa position à l’université pour répandre de la propagande et faire de nouveau des positions extrémistes de droite une partie acceptable du discours public.

Par exemple, il inclut tous ses entretiens et articles d’agitation contre les réfugiés sur le site Web de l’Université Humboldt dans une liste de ses publications « académiques ». Sa croisade judiciaire contre ses détracteurs est menée à partir de son adresse à l’HU, et non depuis sa résidence privée.

En outre, Baberowski n’a plus d’inhibitions lorsqu’il s’agit de choisir ses avocats. Alors qu’il était auparavant représenté par le célèbre cabinet d’avocats Schertz Bergmann, il a travaillé dans l’affaire de Hambourg avec des avocats qui s’affichent clairement comme de droite, de la firme de Joachim Steinhöfel, lui-même membre du milieu de l’extrême droite. En juillet de cette année, il a été le conférencier d’honneur du festival d’été du journal d’extrême droite Junge Freiheit.

Le SGP et son organisation de jeunesse, « International Youth and Students for Social Equality » (IYSSE), attirent depuis des années l’attention sur le lien entre la falsification historique et la réhabilitation des points de vue extrémistes et militaristes de droite.

Le livre « L’érudition ou la propagande pro-guerre », publié par Mehring Verlag en 2015, qui documente la lutte à l’Université Humboldt de Berlin, contient un long chapitre sur les « falsifications historiques de Jörg Baberowski » qui analyse en détail et critique les méthodes, conceptions théoriques et falsifications de Baberowski. Il présente la Révolution d’octobre comme un « pogrom » et la cause des violences du 20ᵉ siècle, et comme une révolte de travailleurs rendus brutaux et alcooliques, qui a donné naissance au stalinisme et au fascisme.

Le SGP et l’IYSSE ont parlé de ces questions lors de dizaines de réunions auxquelles ont participé des milliers d’étudiants et de travailleurs, et ont trouvé un intérêt et un soutien significatifs dans le processus. Des organisations représentatives des étudiants à Berlin, Brême, Hambourg, Wittenberg et d’autres universités ont protesté contre les positions de droite de Baberowski.

Si un relativisme similaire des crimes nazis commis par Ernst Nolte dans les années 1980 a déclenché l’Historikerstreit (le conflit des historiens), Baberowski a été défendu contre toute critique par le milieu universitaire et les médias, à quelques exceptions près. Les grands journaux et les représentants de tous les partis au parlement ont soutenu le professeur de droite, cité dans les manuels scolaires et autorisé à publier par le Centre fédéral d’éducation politique, un organisme financé par l’État.

Les défaites de Baberowski à Cologne et à Hambourg sont un coup dur pour cette conspiration. Un extrémiste de droite peut encore être qualifié d’extrémiste de droite, et un falsificateur de l’histoire est toujours un falsificateur de l’histoire. Comme l’indique la préface de « L’érudition ou la propagande pro-guerre », l’enjeu est le suivant : « Les universités resteront-elles des centres de savoir et de liberté de débat ? Où vont-elles devenir, comme elles l’ont déjà été dans l’histoire allemande, des camps d’entraînement dirigés par l’État pour les idéologies de droite et militaristes ? »

(Article paru d’abord en anglais le 10 novembre 2017)