L’hystérie politique au sujet des abus sexuels allégués prend au piège les démocrates du Congrès

Par Patrick Martin
18 novembre 2017

Quelques jours après l’éclatement d’une hystérie médiatique sur les allégations d’abus sexuels contre le candidat républicain au Sénat Roy Moore, un démocrate du Sénat a été ciblé dans une campagne similaire. Une femme de Los Angeles a accusé le sénateur Al Franken du Minnesota de l’avoir « embrassée de force » et de l’avoir pelotée en 2006.

Jeudi après-midi, au milieu d’une condamnation quasi-universelle des démocrates du Sénat et de nombreux républicains, Franken a présenté deux excuses publiques à Leeann Tweeden, aujourd’hui présentatrice à la radio KABC, et s’est livré à la commission sénatoriale d’éthique.

Franken, ancien humoriste et habitué de l’émission de Saturday Night Live, a été élu au Sénat américain en 2008 et réélu en 2014. L’incident impliquant Tweeden a eu lieu lors d’une tournée de l’USO (une association pour divertir les forces armées américaines) en Afghanistan en 2006, où Franken était la tête d’affiche, avec Tweeden apparaissant comme un mannequin et dans un sketch de comédie réalisé par Franken.

Tweeden a dit qu’elle a présenté sa version de la conduite de Franken après avoir accueilli dans son émission la députée de Californie, Jackie Speier, il y a quelques semaines. Speier a été à la tête des efforts pour lancer une enquête du Congrès sur le harcèlement sexuel des employés et des stagiaires au Congrès par des sénateurs et représentants du Congrès, citant ses propres expériences en tant que jeune employée il y a des décennies.

Dans la foulée des allégations d’abus contre des personnalités hollywoodiennes, en commençant par le producteur Harvey Weinstein et l’acteur Kevin Spacey, une audience du Congrès a eu lieu la semaine dernière, au cours de laquelle Speier et d’autres femmes parlementaires et employées du Congrès ont exprimé des allégations similaires contre d’anciens et actuels membres du Congrès.

L’atmosphère à Washington est aussi malveillante qu’à Hollywood. Certaines informations parlent d’une « liste de sales types » décrite par CNN comme « une liste informelle transmise de bouche à l’oreille, composée des élus masculins bien connus pour un comportement inapproprié, allant de faire des avances ou des gestes sexuels à la recherche de relations physiques avec des jeunes employées et stagiaires. »

Speier a dit qu’il y avait au moins deux harceleurs sexuels actifs parmi les élus actuels du Congrès, et a annoncé qu’elle présenterait un projet de loi avec l’acronyme « ME TOO », inspiré du hashtag associé au tumulte sur les abus sexuels à Hollywood. Il est presque certain que d’autres noms au Congrès seront cités à la suite du reportage sur Franken, prolongeant et intensifiant le tollé sur les inconduites sexuelles alléguées.

Le chef de la majorité au Sénat, Mitch McConnell, a déclaré que l’enquête du comité d’éthique sur la conduite de Franken commencerait immédiatement, bien que l’on ignore si le comité avait compétence, car l’incident a eu lieu deux ans avant l’élection de Franken.

Les démocrates sont maintenant les arroseurs arrosés de leur propre scandale sur les inconduites sexuelles. Les comités de campagne républicains du Congrès ont immédiatement lancé des communiqués de presse exigeant que pratiquement tous les démocrates candidats à la réélection l’année prochaine à la Chambre et au Sénat dénoncent Franken et rendent les contributions financières qu’il avait faites à leurs campagnes précédentes.

Ils emboîtaient le pas aux comités de campagne démocrate, qui ont demandé à chaque sénateur républicain qui se présentera à la réélection l’année prochaine de décider si Roy Moore devrait rester candidat du parti au Sénat en Alabama et occuper le poste laissé vacant par Jeff Sessions lorsqu’il a quitté le Sénat pour devenir le procureur général de Trump.

La campagne médiatique contre Moore reste chauffée à blanc, avec cinq femmes de plus présentées par le Washington Post et d’autres journaux, affirmant soit que Moore avait cherché à les fréquenter alors qu’elles étaient adolescentes et que lui avait la trentaine, soit qu’il les avait agressées sexuellement. Cela porte le total à neuf femmes parlant de rencontres qui ont eu lieu entre 1977 et 1991.

À mesure que le nombre de femmes s’accroît, le nombre de républicains de premier plan et des médias de droite défendant Moore rétrécit. Sa campagne a été interrompue par le Comité national de campagne du Sénat républicain et le Comité national républicain, et les républicains du Sénat ont successivement exigé que Moore se retire et ont menacé son expulsion du Sénat s’il devait remporter les élections le 12 décembre.

Fox News a largement abandonné la campagne de Moore, et même l’animateur de radio de l’extrême droite Rush Limbaugh l’a dénoncé. Seul le fascisant Breitbart News, dirigé par l’ancien conseiller de Trump, Stephen Bannon, continue de le soutenir.

Moore lui-même est resté impassible, apparaissant aux rassemblements et aux offices religieux à travers l’État pour dénoncer les accusations d’inconduite sexuelle comme une conspiration de l’establishment républicain et démocrate et des médias.

Le Parti républicain de l’État d’Alabama a décidé mercredi de maintenir son soutien à Moore dans le second tour le mois prochain. Mais la collecte de fonds pour Moore s’est apparemment tarie, et les sondages ont montré que sa campagne est bien à la traîne de son adversaire issu de la droite du parti démocrate, l’ancien procureur américain Doug Jones.

Depuis une semaine, les médias américains se sont complètement focalisés sur les accusations contre Moore, et maintenant Franken, à l’exclusion virtuelle d’autres questions politiques. Après que McConnell a déclaré lundi « je crois les femmes » et a demandé à Moore de se retirer, le Washington Post et le New York Times ont publié des éditoriaux saluant ce réactionnaire vénal, l’instrument de Wall Street et du patronat du charbon, comme un grand homme d’État. Le Times s’est épanché pour dire que McConnell « a dit des mots que des milliers de victimes de harcèlement sexuel et d’agression ont attendu entendre en vain. »

De nouveaux reportages des médias font état d’accusations contre l’ancien président George HW Bush, âgé de 93 ans, pour des allégations d’attouchements non désirés il y a 26 ans. Et le New York Times, qui a mené la campagne contre Weinstein et Spacey, a maintenant commencé à relancer les accusations d’inconduite sexuelle datant de plusieurs décennies contre l’ancien président Bill Clinton.

Le Times a publié une tribune libre sous le titre « Je crois Juanita », faisant référence à des allégations vielles de 30 ans et non prouvées de viol faites par Juanita Broaddrick contre Clinton. Un autre gros titre clamait, « “Et Bill dans tout cela ?” Le débat sur l’inconduite sexuelle relance des questions au sujet de Clinton », et a cité une série de libéraux qui ont maintenant des doutes sur leur opposition à la destitution de Clinton en 1998-99.

À la chaîne de télévison CNN, qui a fourni une couverture de 24 heures sur 24, l’insupportable Chris Cilizza a pleuré sur l’incapacité du président Trump à parler de façon crédible sur la question en raison des allégations bien connues contre lui – et de ses propres fanfaronnades enregistrées – d’agressions sexuelles. Cilizza a comparé Trump à ses prédécesseurs George W. Bush et Barack Obama, qui pourraient prétendument agir comme des « leaders moraux ».

Apparemment, l’évaluation de ces deux anciens présidents n’a pas été affectée négativement par leur responsabilité dans la mort de centaines de milliers de personnes dans les différentes guerres qu’ils ont présidées. La réputation de Bush d’homme chevaleresque n’a pas non plus été entachée par son refus en 1998, alors il était gouverneur du Texas, de commuer la condamnation à mort de Karla Fay Tucker. En fait, Bush a plaisanté au sujet de sa demande de clémence à la dernière heure.

Le WSWS a averti (article en anglais) il y a trois jours que la campagne contre Moore a créé un précédent dangereux et réactionnaire selon lequel les allégations d’agressions sexuelles doivent être considérées comme fondées dès qu’elles sont avancées, indépendamment des principes démocratiques comme le respect des procédures juridiques, la présomption d’innocence et le droit de l’accusé de confronter et ses arguments aux accusations portées contre lui.

La campagne contre Moore, et maintenant contre Franken et bientôt d’autres au Congrès, est un spectacle affreux, dont le mode opératoire est celui d’une chasse aux sorcières. Les motivations politiques à l’origine de cette croisade morale frauduleuse sont totalement réactionnaires.

(Article paru en anglais le 17 novembre 2017)