«Il ne faut pas que Jacoby Hennings soit mort pour rien»

Les travailleurs dénoncent l’épidémie de suicides dans les usines américaines d’autos

Par Jerry White
20 novembre 2017

Suite au suicide présumé de Jacoby Hennings, âgé de 21 ans, à l’usine de Woodhaven Stamping près de Detroit le 20 octobre, des travailleurs de l’automobile dans tout le pays ont dénoncé la collusion entre le syndicat United Auto Workers (UAW) avec le patronat, et les conditions oppressives dans les usines d’auto qui ont littéralement poussé des ouvriers à s'enlever la vie.

Des ouvriers ont contacté la World Socialist Web Site Autoworker Newsletter pour rapporter que, tragiquement, les suicides arrivent fréquemment dans leurs usines. Une travailleuse de l’usine de Jeep de Fiat Chrysler à Toledo en Ohio rapporte que cinq travailleurs de son usine se sont suicidés au cours des trois dernières années, incluant trois employés à temps partiel temporaires (TPT).

Un travailleur de l’usine d’assemblage de Ford à Chicago rapporte que quatre travailleurs à son usine s’étaient suicidés cette année même. D’autres TPT qui ont écrit à la Newsletter ont dit qu’ils avaient pensé au suicide après s’être vu refuser le statut à temps plein pendant des années, ou après une altercation abusive avec la gestion ou l'UAW.

Bien que des chiffres exacts doivent être établis pour l’industrie de l’auto, les travailleurs d’usine et de production ont le quatrième taux de suicide le plus élevé des 20 occupations les plus suicidaires aux États-Unis, d’après le Center for Disease Control and Prevention, soit 35 décès par 100.000 travailleurs.

Seuls les fermiers, les pêcheurs, les bûcherons et d’autres dans le domaine forestier et agricole (85 pour 100.000), les charpentiers, les mineurs, les électriciens, les métiers de la construction (53) et les mécaniciens et ceux qui font du travail d’installation, de maintenance, et de réparation (48), ont un taux de suicide plus élevé.

Dans l’ensemble, le CDC rapporte que les taux de suicide ont augmenté de 21 % de 2000 à 2012.

Cette hausse coïncide avec une crise sociale qui ne fait qu’empirer, la croissance de formes d’emplois précaires et à temps partiel dans l’économie des «jobines», et l’abandon total de toute prétention d’opposition de la part des syndicats à l’offensive corporatiste contre les emplois des travailleurs, leurs conditions de vie et de travail.

Au lieu d’offrir aux travailleurs une voix collective et les moyens de s'opposer aux renvois arbitraires et la dégradation des conditions, des syndicats comme l'UAW sont devenus les principaux défenseurs de la dictature patronale sur la classe ouvrière. Loin d’unir les travailleurs, l'UAW travaille sans cesse à miner la solidarité de classe, monter les travailleurs les uns contre les autres et les offrir comme matière première d’exploitation.

Durant les huit années du gouvernement Obama, les syndicats ont essentiellement abandonné les grèves, qui sont tombées à un plancher historique, pavant la voie pour le plus grand transfert de richesse du bas vers le haut dans l’histoire des États-Unis. Toute la croissance des emplois au cours de la dernière décennie est attribuable à des emplois temporaires ou contractuels.

Ceci est particulièrement visible dans l’industrie de l’automobile, qui, grâce aux luttes précédentes des travailleurs de l’automobile, établissait jadis le standard pour la protection de l’emploi et les «salaires de classe moyenne».

Depuis la restructuration d’Obama en 2009 lors de la faillite de General Motors et Chrysler, les coûts du travail ont été réduits en conséquence des ententes de travail appuyées par l'UAW qui ont poussé des travailleurs plus âgés et mieux rémunérés à la retraite, et les a remplacés par des milliers de travailleurs à bas salaire de deuxième ou troisième niveau. Principalement à cause de la croissance du nombre de temporaires permis par le contrat de l'UAW de 2015, les coûts du travail par véhicule ont baissé pour GM et demeurés au même niveau chez Ford.

Même s’ils payent leurs cotisations syndicales, les TPT n’ont aucune sécurité d’emploi et peuvent être congédiés, sans aucun recours, pour avoir été en retard ou avoir manqué une journée de travail. Hennings était un TPT à l’usine Ford de Woodhaven Stamping en même temps qu’il travaillait en tant que TPT à l’usine Fiat Chrysler Warren Truck Assembly à 60 km. Ses collègues disaient qu’il travaillait fort et voulait un poste à temps plein, mais avait souvent l’air épuisé. Il disait être inquiet de perdre son emploi quand la production de la camionnette Dodge Ram serait déplacée de Warren Truck l’an prochain.

Bien que les détails précis ne soient pas entièrement connus, la matinée du 20 octobre, Hennings aurait été envoyé par un superviseur au bureau de l'UAW dans l’usine de Woodhaven après être arrivé en retard. Après une heure dans le bureau syndical, où ses inquiétudes ne furent apparemment pas soulagées, le jeune travailleur aurait sorti une arme à feu pour menacer les représentants syndicaux. Par la suite, d’après la police, Hennings se serait suicidé par balle après avoir été confronté par la police.

À l’exception d’une déclaration routinière la journée de l’incident, l'UAW n’a pas émis d’autre explication de l’incident tragique. Un rapport de police obtenu par le WSWS par une requête de liberté de l’information ne contient pas de déclarations des trois représentants du local 387 de l'UAW qui étaient avec Hennings ce matin. Le Wayne County Medical Examiner n’a pas encore publié de rapport d’autopsie.

L'Autoworker Newsletter exhorte les travailleurs à former des comités de la base pour s’unir et découvrir la vérité sur cette tragédie, et pour se défendre collectivement contre les abus des patrons de l’auto et leurs hommes de main de l'UAW. De tels comités doivent aborder les griefs et préoccupations de tous les travailleurs et redonner vie au principe selon lequel «une attaque contre l'un d'entre nous est une attaque contre nous tous», et reprendre les méthodes de la lutte des classes pour abolir le système à plusieurs niveaux d’emplois, demander l’emploi à temps plein de tous les TPT et reprendre toutes les concessions accordées par l'UAW.

Un travailleur de FCA avec plus de deux décennies dans l’usine a dit à l'Autoworker Newsletter: «J’ai vu des choses arriver aux TPT, mais j’ai peur de les aider à cause de représailles. Je suis content que la Newsletter soulève cette question. C’est malheureux que ce jeune homme soit mort ainsi. Je suis très inquiet par le traitement des travailleurs de deuxième et troisième niveaux.

«J’ai vu des interactions entre le syndicat et la gestion et beaucoup de choses sont faites à notre insu. Parfois, des employés se sont exprimés et ont subi des représailles, et on n'a plus entendu parler d'eux. Je veux lutter. La façon dont sont traités les TPT est déplorable. Parfois les gens pensent que les travailleurs plus vieux s’en fichent parce que nous on a nos pensions, nos positions et la séniorité, mais ce n’est pas vrai. Quand on a commencé, c’était les anciens qui sont partis maintenant qui nous avertissaient et essayaient de nous éduquer de ce qui arriverait après leur départ, et nous devons faire la même chose maintenant pour la jeune génération.

«C’est difficile d’éduquer les TPT et les nouveaux parce qu’ils ont peur des représailles. Mais nous avons besoin d’unité et beaucoup de gens se rassemblent pour s’assurer que ce jeune homme ne soit pas mort pour rien. Il y en a beaucoup parmi nous qui sommes prêts à aller de l’avant, mais on ne peut pas en tant qu’individus parce qu’on a des familles à nourrir. Nous avons besoin de la WSWS Autoworker Newsletter pour nous éduquer sur comment s’unir et lutter pour faire mieux.»

«C’est ce qu’on doit faire pour Jacoby, pour les futurs TPT, pour que nous puissions réduire ce taux de suicide et définitivement changer les choses», a ajouté un autre travailleur.

Un travailleur à l’usine de Jeep de Fiat Chrysler à Toledo, où sont employés plus de 1200 TPT, a dit à la Newsletter: «Les TPT se font donner des ordres et intimider par les superviseurs et les représentants syndicaux. Si un TPT a un problème sur la chaîne de production, ils lui disent: «T’es ici pour faire ce qu’on te dit, sinon tu peux partir.» On l’entend tous les jours, ils disent aux TPT qu’ils n’ont pas de droits et que s’ils n’aiment pas ça, qu’ils partent.

«Les TPT payent leurs cotisations syndicales et sont des membres, mais ils ne sont pas traités comme si c'était le cas. Un TPT considérait que ce qu’on lui disait de faire n’était pas sécuritaire. Le chef d’équipe et le représentant syndical lui ont dit de le faire parce qu’il perdrait son emploi. Le travailleur payait pour que ses enfants puissent aller à l’école et trouvait qu’il n’avait pas le choix.

«Avec le temps de fêtes qui approche, l’entreprise embauche 50 TPT chaque semaine jusqu’à la fin de l’année. Ça donne à la gestion plus de pouvoir pour dire à ces travailleurs: “Fais ce qu’on te dit, car on en a beaucoup d’autres qui veulent faire ton travail.”

«On a tous la pression de devoir payer nos factures. À l’usine de Jeep, ils ont des centaines de travailleurs de Detroit qui ont été embauchés sous ce que beaucoup pensent être un stratagème de pots-de-vin de l’ancien vice-président général de l'UAW Holiefield. Beaucoup de ces travailleurs recevaient des prestations d’aide sociale et sont trop pauvres pour avoir une voiture pour aller au travail. Il existe un service au nom de “V-Ride” qui conduit environ 700 travailleurs dans des fourgons de Detroit à l’usine de Toledo tous les jours. En plus du stress du travail ici, et la pauvreté de beaucoup de ces travailleurs, ils doivent prendre une heure et demie pour venir au boulot tous les jours.

«Si un TPT est à une demi-heure du travail ou tout juste sur le point d'arriver, la compagnie peut l’appeler et lui dire qu’ils n’ont pas besoin de lui, et il ne sera pas payé. S’ils sont déjà arrivés quand ils reçoivent l’appel, ils sont censés être payés pour quatre heures. Il y a des problèmes avec le nouveau Jeep et ils ont annulé beaucoup de TPT pour un quart. Une travailleuse a dit avoir perdu 50$ cette journée-là après avoir payé pour l’essence et une gardienne.

«Ils essayent de t’intercepter avant l’entrée, et dans ce cas, ils espèrent que tu te fâches et que tu rentres au lieu de rester. Mais beaucoup de TPT ne savent pas que la compagnie doit les payer pour quatre heures s’ils restent pour quatre heures. Certains finissent par être tannés d’attendre et partent, mais d’autres attendent ou essayent de trouver un endroit pour dormir. Si on les voit dormir, ils peuvent être congédiés.

«Un TPT vient d'être congédié pour avoir été malade pendant trois jours. C’est mieux d’être malade pendant cinq jours et espérer que les ressources humaines l'acceptent avec une note du médecin. Si on est malade pendant trois jours, on dépend d’un superviseur qui a le pouvoir d’accepter ou de refuser la note du médecin. Nous avons eu des TPT enceintes qui doivent se faire examiner chez le médecin régulièrement. Si elles n’ont pas de bonnes relations avec leurs superviseurs, ils te congédient. Les protections pour absences médicales ne sont valides qu'après 1250 heures travaillées.

«La compagnie se trompe fréquemment pour les heures de travail ou note que des TPT étaient en retard même s’ils étaient à l’heure. Ils peuvent être appelés au travail pour remplacer quelqu’un qui est rentré tôt. Ça peut vouloir dire qu’un TPT rentre, disons à 7h30 ou plus tard dans la matinée, au lieu de l’heure régulière du quart. On peut leur donner un “avertissement” pour être arrivé en retard, même s’ils étaient à l’heure. Je ne connais pas les règles chez Ford, mais nous devrions vérifier si c’est ce qui est arrivé à Jacoby. Après trois “avertissements”, ce qui inclut les retards ou les absences, ils te mettent à la porte.»

(Article paru en anglais le 15 novembre 2017)