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Tournée de Trump en Asie : l’isolement économique croissant des États-Unis va nourrir le militarisme

Par Nick Beams
14 novembre 2017

L’un des développements les plus notables de l’actuelle tournée en Asie du président américain Donald Trump est la mesure dans laquelle des changements profonds dans la structure de l’économie mondiale ont miné la domination jadis incontestable de l’impérialisme américain.

Ce changement a des conséquences géopolitiques de grande portée. C’est le moteur essentiel des efforts déployés par les États-Unis pour inverser leur déclin par des moyens militaires.

L’isolement économique croissant de Washington était visible à chaque étape de la visite de Trump.

Dans son discours au sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC) à Da Nang au Vietnam vendredi, Trump s’est opposé à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), affirmant que celle-ci profitait aux autres pays aux dépens des États-Unis. Désormais, il recherchera des accords bilatéraux fondés sur le principe de « l’Amérique d’abord ».

Après des jours de disputes, le sommet de l’APEC s’est engagé à « combattre le protectionnisme ». Il a déclaré que les ministres « reconnaissent le travail de l’OMC pour garantir que le commerce international soit fondé sur des règles, libre, ouvert, équitable, transparent et inclusif ». Il a engagé les membres à « coopérer pour améliorer le fonctionnement de l’OMC ».

Une réunion parallèle des 11 membres restants du Partenariat trans-Pacifique (TPP) – le bloc économique proposé par l’administration Obama dont Trump s’est retiré immédiatement après son entrée en fonction en janvier – a convenu de tenter d’obtenir un accord sans les États-Unis.

On s’attendait à ce que l’accord complet du PTP soit annoncé samedi, mais le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, s’est retiré à la dernière minute. Le Canada aurait des problèmes avec les parties de l’accord concernant les « questions culturelles » et les règles proposées régissant les ventes de pièces automobiles japonaises. La position canadienne est également compliquée par des négociations avec les États-Unis au sujet des changements exigés par l’administration Trump à l’égard de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

Cependant, l’entente proposée du PTP demeure vivante. Après la décision du Canada, le TPP 11, dirigé par le Japon, a annoncé qu’il avait conclu un accord sur les « éléments essentiels ». Les négociations se poursuivraient sur un accord global et progressif pour un Partenariat trans-Pacifique, un titre adopté à la demande du Canada.

Les responsables ont déclaré qu’ils prévoyaient de signer un accord final l’année prochaine qui éliminerait les droits de douane sur 95 % des biens échangés dans le bloc, couvrant 500 millions de personnes et 10 mille milliards de dollars en production économique.

Le ministre japonais de l’économie, Toshimitsu Motegi, a déclaré : « Cela enverra un message très fort aux États-Unis et aux autres pays de la région Asie-Pacifique », un signe clair des divisions avec les États-Unis.

Au Japon la semaine dernière, Trump a souligné le déficit commercial américain de 69 milliards de dollars avec ce pays et a appelé à plus de commerce « réciproque ». Il a suggéré que les constructeurs japonais devraient « essayer de construire leurs voitures aux États-Unis au lieu de les y expédier ». L’Association japonaise des constructeurs automobiles a répondu que 75 % des véhicules de marque japonaise vendus aux États-Unis étaient fabriqués en Amérique du Nord.

Après la visite de Trump, le ministre des Finances japonais, Taro Aso, a émis une déclaration remarquable selon laquelle le Japon ne conclurait pas d’accord bilatéral avec les États-Unis pour résoudre le déséquilibre commercial.

En Chine, M. Trump a dénoncé les relations économiques « déséquilibrées » entre les deux pays, reflétées dans l’excédent commercial de 347 milliards de dollars dont bénéficie à la Chine avec les États-Unis. Cependant, une grande partie de cet excédent provient des entreprises américaines qui utilisent la Chine comme base pour leurs opérations mondiales, ainsi que pour l’approvisionnement en matériaux chinois pour les sociétés américaines.

Conscient du désir de Trump de présenter sa visite comme un succès, le régime chinois lui a déroulé le tapis rouge et a facilité une cérémonie de signature pour quelque 250 milliards de dollars de transactions commerciales. C’était en grande partie de la poudre aux yeux.

Bloomberg a noté : « Le chiffre total des accords avec la Chine est impressionnant. 250 mille milliards […] que Trump peut utiliser pour montrer qu’il crée des opportunités pour les entreprises américaines et des emplois pour sa base. La réalité, cependant, est que les quelque 15 accords dévoilés jeudi sont pour la plupart des déclarations de principes non contraignantes et pourraient mettre des années à se concrétiser – si jamais ils le font. »

Fait remarquable, il n’y a pas eu d’accord sur l’accès accru des entreprises américaines aux marchés chinois ou sur l’ouverture du système financier chinois aux États-Unis – deux demandes clés que Washington poursuit depuis des années.

Résumant la visite de Trump en Asie, un chef d’entreprise cité par le Financial Times a déclaré : « Je pense que tout le monde a été poli avec lui et ils veulent lui faire croire qu’ils font tous ami-ami avec lui et sont prêts à faire des choses avec lui. Mais je dois penser à certains égards qu’ils rient derrière son dos, et certainement les Chinois le font. Je ne pense pas qu’aucun d’entre eux n’ait l’intention de conclure un marché avec lui, certainement pas dans les conditions qu’il veut. »

Michael Froman, le négociateur en chef des États-Unis pour le TPP sous l’administration Obama, a déclaré que l’accord du TPP 11 pour aller de l’avant a montré que « nos alliés et partenaires » continuaient à soutenir la destruction des barrières commerciales. « De toute évidence, à mesure que les États-Unis reculent, le reste du monde avance. »

La visite de Trump en Asie a mis en évidence les problèmes croissants auxquels l’impérialisme américain est confronté globalement sur le front géo-économique.

Le cadre commercial multilatéral mis en place par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, désormais consacré à l’OMC, est de plus en plus perçu comme allant à l’encontre de leurs intérêts.

Cette évaluation n’est pas seulement celle de l’administration Trump. C’était également la motivation essentielle pour le TPP, que l’administration Obama a développé dans le cadre de son « pivot vers l’Asie » pour contrer la montée de la Chine.

Dans le même temps, les demandes de Trump pour que les pays concluent des accords commerciaux bilatéraux avec les États-Unis ne seront pas respectées. Aucun pays ne veut mettre la tête dans les mâchoires du lion pour qu’elle soit mordue sous le programme America First de Trump.

En d’autres termes, il n’y a pas de moyen économique pour les États-Unis de changer de position dans l’ordre actuel. D’où la volonté d’affirmer leurs intérêts par la force militaire.

Tout au long de la visite de Trump en Asie, la pression s’est poursuivie contre la Corée du Nord – ce qui, en fin de compte, vise la Chine. Et les références continues de Trump à la région Indo-Pacifique, plutôt qu’à l’Asie-Pacifique, ont commencé à acquérir de la substance. Une réunion a été organisée dimanche à Manille entre des responsables américains, japonais, australiens et indiens pour des « discussions exploratoires » sur une « architecture de sécurité » régionale.

La proposition d’un tel « quad » a été soulevée pour la première fois en 2007 à l’instigation du Japon, mais a été reléguée à l’arrière-plan. Selon Harsh V. Pany, professeur de relations internationales au King's College de Londres, il « a maintenant rebondi avec une vigueur que peu de gens auraient attendue il y a un an ». « La raison en est simple : les centres de pouvoir régionaux de l’Indo-Pacifique sont de plus en plus nerveux à propos de l’émergence de la Chine en tant que puissance mondiale majeure. »

Bien que la réunion « quad » ne fût pas au niveau ministériel, les États-Unis poussent clairement à la formation d’une coalition des prétendues « démocraties » de la région comme contrepoids stratégique et militaire contre la Chine.

En dépit de ses divergences économiques avec les États-Unis, Tokyo voit manifestement le « quad » comme un moyen de faire avancer ses intérêts stratégiques contre la Chine. L’Inde a des motivations similaires. L’Australie a été un soutien de première ligne des États-Unis dans toutes les guerres au cours du dernier quart de siècle, à la fois pour promouvoir ses propres intérêts dans la région, et en raison de sa dépendance économique vis-à-vis du système financier américain.

La désintégration des relations qui régissaient le capitalisme mondial, si manifeste lors de la visite de Trump en Asie, implique que les États-Unis vont chercher à trouver une solution militaire à leurs problèmes économiques croissants dans la période à venir.

(Article paru en anglais le 13 novembre 2017)