Trump propose de déployer des troupes à la frontière américano-mexicaine

Par Eric London
6 avril 2018

L’annonce faite mardi par le président Donald Trump que le gouvernement déploiera des troupes à la frontière américano-mexicaine est une menace à la sécurité des sans-papiers et un assaut fondamental contre les droits démocratiques de toute la population.

Trump a fait son annonce à la Maison-Blanche aux côtés du secrétaire à la Défense James Mattis. «Nous avons de très mauvaises lois pour notre frontière, a-t-il déclaré, et nous allons faire quelque chose. Il a poursuivi: J’ai parlé avec le général Mattis. Nous allons faire quelque chose militairement. En attendant d’avoir un mur et une sécurité adéquate, nous allons garder notre frontière avec l’Armée.»

Bien que les détails du plan de Trump n’aient pas été annoncés, le déploiement des militaires en sol américain dans le but d’arrêter ou de dissuader les immigrants soulève le spectre de la loi martiale et viole le principe démocratique du Posse Comitatus Act, le «fait du comté», qui interdit aux forces armées d’appliquer la loi.

Les administrations Bush et Obama ont toutes deux déjà déployé la Garde nationale pour effectuer des reconnaissances pour le compte de la Customs and Border Protection (CBP), l’agence chargée de la protection des frontières et des douanes aux États-Unis, mais le plan de Trump implique que l’armée serait maintenant utilisée pour effectuer des arrestations et mener des opérations de détention.

En février 2017, lorsque le chef de cabinet de la Maison-Blanche, le général John Kelly, dirigeait le département de la Sécurité intérieure, il a fait circuler une note de service proposant le déploiement de 100.000 soldats de la Garde nationale dans des États comme la Californie et le Texas afin d’arrêter et d’expulser les immigrants. L’administration a de plus menacé de retenir les fonds et même d’arrêter les responsables d’un certain nombre de «villes sanctuaires», dont certaines sont près de la frontière, qui ont interdit aux forces de l’ordre locales de transmettre volontairement des informations aux fonctionnaires de l’immigration.

Trump a fait cette annonce sous prétexte d’arrêter une caravane d’immigrants fuyant la pauvreté et la violence en Amérique centrale, annonçant sur Twitter que le groupe d’environ 1000 réfugiés «était mieux d’être arrêté avant d’arriver ici». La caravane en question est en fait une activité organisée chaque année aux alentours de Pâques et les participants se dispersent bien avant d’atteindre la frontière américaine. Trump a utilisé la marche des «stations de la croix» de cette année comme une provocation pour intensifier ses attaques contre les immigrés.

Dans un flot de déclarations depuis dimanche, Trump a appelé le Congrès à adopter une série de mesures anti-immigrés fascisantes, notamment pour la déportation immédiate de tout jeune immigré non accompagné et la détention obligatoire de toute personne interceptée sans papier en ordre.

«Nous avons des lois horribles, horribles et très dangereuses aux États-Unis et nous serons en mesure de faire quelque chose à ce sujet, a déclaré Trump lors d’une conférence de presse avec les dirigeants baltes hier. J’espère que le Congrès va se grouiller et créer des lois très puissantes.»

Il ne s’agit pas de mots vides lancés en l’air. Au cours des dernières semaines, Trump et ses conseillers d’extrême droite ont mis en œuvre des plans pour empêcher les immigrants d’utiliser les programmes sociaux, détenir les immigrantes enceintes et mettre fin au statut de protection pour les immigrants du Liberia. Lundi, le département de la Justice a fixé un quota aux juges de l’immigration du pays, exigeant qu’ils rendent des jugements dans au moins 700 affaires par année afin d’accélérer le rythme des expulsions. Essentiellement, c’est là un ordre de se débarrasser de tout ce qui reste comme procédure régulière.

La décision de déployer des troupes le long de la frontière constitue également une menace de la superpuissance impérialiste dirigée contre le Mexique. Mardi, Trump a mentionné l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) dans ses commentaires pour défendre le déploiement des troupes. S’adressant à des journalistes à la Maison-Blanche, il a déclaré: «L’ALÉNA est un accord horrible, horrible et embarrassant pour les États-Unis. Il aurait dû être aboli ou renégocié depuis des années déjà.»

Dans ce contexte, le positionnement de soldats à la frontière est destiné à évoquer un précédent historique: pendant la Révolution mexicaine de 1910-1920, les États-Unis ont stationné des milliers de soldats le long de la frontière, tuant 800 soldats et 400 civils mexicains.

Le Parti démocrate ne s’oppose aucunement aux mesures de Trump. En 2010, Obama avait déjà envoyé 1200 soldats de la Garde nationale dans la zone frontalière, un geste salué tant par les démocrates que l’extrême droite. Et comme l’a confirmé Bernie Sanders en janvier 2018: «Si le président veut travailler avec nous pour assurer une sécurité frontalière solide, nous sommes prêts à collaborer.»

Les démocrates ne s’opposent pas non plus aux coupes de Trump dans le programme d’assurance-maladie Medicaid et les autres programmes sociaux, pas plus qu’à sa destruction des réglementations environnementales et de santé au travail, ses réductions d’impôt pour les entreprises et les riches, ou sa promotion de généraux et de milliardaires pour occuper des postes de haut niveau autour de la présidence et à la Maison-Blanche.

L’opposition des démocrates consiste à mener des attaques de droite contre Trump pour ne pas avoir poursuivi l’offensive diplomatique et militaire américaine contre la Russie au Moyen-Orient et en Europe de l’Est avec suffisamment d’agressivité. Leur campagne contre l’ingérence supposée de la Russie dans la politique américaine et la promotion présumée de «fausses nouvelles» est utilisée dans le but réactionnaire de préparer la guerre et d’imposer la censure sur Internet.

Loin de défendre les droits démocratiques contre les méthodes autoritaires de Trump, les démocrates, de concert avec les agences de renseignement, sont à l’avant-garde de la volonté de réduire au silence et de criminaliser toute dissidence politique.

La semaine dernière seulement, le Parti démocrate a massivement soutenu un accord budgétaire de 1300 milliards de dollars, qui fournit notamment 641 millions de dollars en financement supplémentaire pour l’agence responsable de l’arrestation et de l’emprisonnement des immigrants – l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). Ils ont également approuvé l’embauche de centaines d’autres fonctionnaires pour la CBP, et signé pour plus de 1,6 milliard de dollars pour la militarisation de la frontière américano-mexicaine, avec notamment la construction d’un mur. Ils ont également accepté de donner à Trump la capacité d’accroitre la taille du réseau national de camps d’internement des services de l’immigration «selon les besoins afin d’assurer la détention des étrangers prioritaires à l’expulsion».

Les démocrates ont complètement abandonné tout effort pour assurer la protection du 1,8 million de personnes amené aux États-Unis en tant qu’enfants admissibles dans le cadre du programme Action différée pour les enfants immigrants (Deferred Action for Childhood Arrivals – DACA), qui a expiré le 5 mars.

Ils ne se sont manifestés que lorsque Trump a proposé de prendre de l’argent du budget militaire pour construire son mur à la frontière. Ainsi la semaine passée, le chef de la minorité démocrate au Sénat, Charles Schumer, a déclaré que Trump devrait plutôt «utiliser l’argent pour aider nos troupes».

L’annonce de déploiements de troupes par Trump exprime la crise profonde de l’ordre bourgeois et survient dans des conditions de tensions croissantes entre les factions rivales de la classe dirigeante, en grande partie sur les questions de politique étrangère.

Trump cherche à utiliser les forces armées comme mécanisme pour renforcer le caractère personnaliste de sa présidence. En janvier 2017, il avait tenté de donner une teinte militaire à son discours d’investiture en déployant une rangée de soldats derrière le podium. Il a été contrecarré lorsque les soldats ont reçu l’ordre de quitter la scène à mi-discours.

Le mois dernier, Trump a terminé ses plans pour organiser un défilé militaire à Washington, prévu le 11 novembre, plusieurs jours après les élections législatives de mi-mandat. Le défilé sera dirigé par le Northern Command, le secteur du Pentagone chargé des opérations militaires en Amérique du Nord.

Ces gestes ne visent pas que les rivaux de Trump au sein de la bourgeoisie. Ils sont avant tout dirigés contre la classe ouvrière.

L’annonce du déploiement de troupes sur le sol national coïncide avec un mouvement de grève croissant mené par les enseignants en Virginie-Occidentale, en Oklahoma, en Arizona et au Kentucky, et qui se déroule largement en dehors du cadre des syndicats corporatistes. Trump intensifie sa campagne xénophobe anti-immigrés dans une tentative de miner la croissance de l’opposition sociale, de diviser la classe ouvrière, et de canaliser la colère sociale dans des voies nationalistes de droite. Parallèlement, son geste montre que la classe dirigeante s’apprête à répondre à la lutte des classes de la même façon qu’elle affirme ses intérêts sur le plan international: avec la force brute.

(Article paru en anglais le 4 avril 2018)