Les responsables de l’Administration Trump tentent de calmer les craintes de la guerre commerciale

Par Nick Beams
11 avril 2018

Des responsables de l’Administration américaine ont participé à des émissions d’entretiens-débats télévisés le dimanche dans le but de minimiser les craintes d’une guerre commerciale avec la Chine et d’empêcher une liquidation du marché boursier lundi dernier.

Les marchés ont fortement chuté vendredi dernier – l’indice Dow Jones était en baisse de 572 points – à la suite de l’annonce jeudi par le président Donald Trump que les États-Unis envisageaient d’imposer des droits de douane sur 100 milliards de dollars de marchandises chinoises supplémentaires.

L’annonce du président a été faite dans une déclaration officielle de la Maison-Blanche plutôt qu’un « tweet ». C’était en réponse à une décision de la Chine d’imposer des droits de douane sur 106 produits américains, principalement en agriculture, si les États-Unis envisageaient d’imposer des tarifs douaniers sur 1333 produits chinois, d’une valeur de 50 milliards de dollars.

S’exprimant dans l’émission Face the Nation de CBS, le secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, a déclaré qu’il ne s’attendait pas à une guerre commerciale, mais que si la Chine n’acceptait pas les conditions de ce qu’il appelle un « commerce réciproque libre et équitable », les États-Unis défendraient leurs intérêts.

Vendredi, Mnuchin avait averti du « potentiel d’une guerre commerciale » mais a été critiqué par divers spécialistes intervenants à la télévision sur la base que de telles choses ne devraient pas être dites.

Conseiller économique national de Trump, Lawrence Kudlow, un ancien commentateur sur la chaîne d’affaires CNBC, a assumé le rôle de principal appaiseur du marché. Dans un entretien dans l’émission Fox News Sunday, il a déclaré qu’il ne pense pas qu’il y ait « une guerre commerciale en vue ».

Kudlow a dit qu’il sait qu’il y a des « tracas là-bas », mais que les États-Unis doivent encore imposer des tarifs douaniers et que toute action de ce genre serait le résultat d’un « long processus ».

Cependant, il a également précisé que Trump ne bluffait pas et a souligné la force motrice de base de la guerre commerciale américaine. C’est la crainte que le passage de la Chine au développement de la haute technologie, qui d’après les États-Unis aurait été rendu possible par de l’espionnage industriel, compromette l’hégémonie américaine.

« La technologie est tout pour ce pays », a déclaré Kudlow. « Nous ne pouvons pas laisser la Chine voler notre technologie ».

Le directeur du Conseil national du commerce de la Maison-Blanche, Peter Navarro, a souligné l’importance cruciale du développement de la haute technologie pour la suprématie économique et militaire des États-Unis.

Le présentateur Chuck Todd a demandé si l’Administration essayait de « gagner sur les deux tableaux » en disant aux Chinois que les États-Unis étaient sérieux au sujet des tarifs, mais en disant ensuite au public qu’il s’agissait simplement d’un stratagème de négociation.

« C’est les deux », a répondu Navarro et il est passé rapidement à la question centrale, qui n’est pas le déficit commercial américain avec la Chine, mais son développement de produits de haute technologie, l’un des éléments clés de son plan « Produit en Chine 2025 » (Made in China 2025).

Navarro a déclaré que les États-Unis progressaient de manière « mesurée » avec les tarifs douaniers et que ce qu’ils attendaient de la Chine était très clair. « Nous voulons qu’ils fassent respecter notre propriété intellectuelle et ne nous la volent pas ».

L’enjeu, a dit Navarro, c’étaient « les industries de l’avenir, l’intelligence artificielle, la robotique, l’informatique quantique. Et ce qui est en jeu n’est pas seulement notre prospérité économique. C’est également notre sécurité nationale parce que beaucoup de ces industries du futur ont des implications militaires profondes ».

Navarro a souligné les changements cruciaux dans l’orientation de la politique américaine.

« Nous avons maintenant changé notre désignation de la Chine dans la stratégie de sécurité nationale, elle est devenue un concurrent stratégique. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signifie qu’ils sont en concurrence avec nous – sur la prospérité économique et la défense nationale. Et c’est une compétition que le président prend très, très au sérieux. »

Au cours du week-end, Trump est entré dans la bataille commerciale en envoyant un « tweet » disant que la Chine « supprimera ses barrières commerciales parce que c’est la bonne chose à faire ». Il a affirmé qu’un accord serait conclu sur la propriété intellectuelle et que le Président chinois, Xi Jinping, et lui-même seraient « toujours amis ».

Dans la mesure où il y a un noyau rationnel aux « tweets » de Trump, il semble qu’il essaie de calmer les nerfs du marché, tout en clarifiant la détermination des États-Unis à aller de l’avant.

Les responsables américains brandissent la perspective de négociations et font allusion à des discussions sur les canaux de retour, mais cela ne correspond pas aux commentaires de Beijing.

Un porte-parole du ministère chinois du commerce a déclaré vendredi : « Cela fait des mois que les autorités fiscales et économiques des deux gouvernements ont eu des négociations. Les États-Unis ont entamé leurs enquêtes 301 [article 301 de la loi américaine de 1974 sur le commerce extérieur] et ont proposé d’autres droits de douane de 100 milliards de dollars. Dans ce contexte, la Chine ne négociera pas. »

Lu Kang, un porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères a fait écho à cette position en disant : « Nous accompagnerons [les États-Unis] jusqu’au bout, nous n’hésiterons pas à payer n’importe quel prix. »

Les yeux du monde économique et commercial se tournent vers le forum parrainé par le gouvernement chinois sur l’île d’Hainan demain – parfois surnommé l’équivalent chinois du sommet annuel de Davos, le Forum économique mondial – où Xi Jinping prononcera une allocution majeure sur les politiques économique et financière de la Chine.

Le Forum de Bo'ao marquera le 40ᵉ anniversaire des politiques de « réforme et d’ouverture » de Deng Xiaoping – un tournant clé dans la restauration du capitalisme par le régime stalinien chinois. Xi devrait commenter les tarifs américains et la réponse de la Chine à ces tarifs.

Certains cercles économiques et universitaires s’inquiètent de l’effet des mesures de Trump et de la capacité économique des États-Unis à mener une guerre commerciale.

Dans un commentaire publié sur Bloomberg, l’observateur de longue date Stephen Roach, ancien directeur de Morgan Stanley Asia et désormais professeur à Yale, a écrit que l’Administration « ne comprend pas une réalité cruciale : les États-Unis ont besoin de la Chine plus que la Chine a besoin des États-Unis ».

Roach a noté que tandis que la Chine était une économie dépendante des exportations et que l’Amérique était son plus gros client, la dépendance de Beijing à l’égard des exportations était passée de 37 pour cent du produit intérieur brut en 2007 à moins de 20 pour cent aujourd’hui. D’un autre côté, la Chine était le troisième marché le plus important pour les exportations de l’Amérique, et celui dont le développement était le plus rapide, et les États-Unis dépendaient également des importations de produits bon marché de la Chine. L’imposition de tarifs douaniers aurait « d’énormes conséquences potentielles sur le pouvoir d’achat des consommateurs américains assiégés ».

Roach a également souligné la dépendance des États-Unis vis-à-vis de la Chine pour financer sa dette publique à hauteur de 1300 milliards de dollars et averti que « l’absence d’achat chinois pourrait mettre en déroute la prochaine vente aux enchères du Trésor américain ».

Si la Chine se retirait, cela ferait baisser le prix des obligations américaines et relever les taux d’intérêt (les deux évoluant dans une relation inverse) et aurait un effet sévère sur les marchés financiers américains.

Roach a averti : « Dans les années 1930, les tarifs protectionnistes et une guerre commerciale mondiale ont exacerbé la Grande Dépression et déstabilisé l’ordre international. Malheureusement, l’une des leçons les plus douloureuses de l’histoire moderne risque d’être ignorée. »

Roach a appelé à des pourparlers et à des négociations, à la fois sur le déficit américain et sur la technologie et les droits de propriété intellectuelle. Il a déclaré qu’une distinction importante devait être faite entre les partenariats et le vol pur et simple, pour lequel il ne pouvait y avoir aucune tolérance.

Cependant, ces distinctions et les appels à la logique économique et à la « douce raison » ignorent le fait que la préoccupation centrale des États-Unis n’est pas le vol de propriété intellectuelle en tant que tel. Washington considère que toutes les avancées technologiques majeures de la Chine, désormais désignée comme « concurrent stratégique », menacent à la fois sa suprématie économique et militaire et utiliseront tous les moyens qu’elle jugera nécessaires pour les prévenir.

(Article paru d’abord en anglais le 9 avril 2018)