Montée des turbulences sur les marchés émergents

Par Nick Beams
7 septembre 2018

Il apparaît désormais clairement que la chute du peso argentin et de la lire turque au cours des dernières semaines est l’expression la plus représentative d’une crise croissante des «marchés émergents» qui a des implications mondiales.

L’Argentine reste dans l’œil de la tempête alors que les mesures d’urgence, notamment la hausse du taux d’escompte à 60 pour cent, l’intervention du Fonds monétaire international et les engagements à prendre de nouvelles mesures d’austérité, n’ont pas réussi à enrayer la fuite des capitaux.

Les conséquences sociales sont immédiatement apparentes. Une importante étude universitaire a révélé que le pouvoir d’achat des retraités du pays, déjà épuisé, a chuté d’au moins 30 pour cent depuis l’arrivée au pouvoir du président Mauricio Macri à la fin de l’année 2015 et il est maintenant descendu au niveau qu’il avait atteint lors de l’effondrement de l’économie du pays en 2001. D’autres attaques sont maintenant dirigées contre des sections toujours plus larges de la population en réponse à la dernière crise économique.

La baisse de la lire turque a quelque peu diminué ces derniers jours. Mais elle pourrait reprendre à tout moment si la banque centrale ne prend pas des mesures pour augmenter les taux d’intérêt lors de sa réunion de jeudi prochain.

Les turbulences monétaires se propagent désormais sur l’ensemble des marchés émergents, avec une chute de plus de 20 pour cent des indices boursiers de ces pays depuis janvier et un marché désormais à la baisse.

Hier, la roupie indonésienne est tombée à son plus bas niveau depuis la crise financière asiatique de 1998. Le marché boursier du pays a connu sa pire journée en deux ans, chutant de 3,8 pour cent, tandis que les rendements sur les emprunts publics atteignaient 8,49 pour cent, le plus haut niveau depuis janvier 2016. L’Indonésie, décrite comme la région la plus proche de l’Argentine et de la Turquie dans la région asiatique, a subi des pressions financières en raison de son endettement en dollars et de son déficit courant.

Aux Philippines, le peso est tombé à son plus bas niveau depuis 12 ans face au dollar américain, en raison des craintes liées à l’inflation et à l’impact du renforcement du dollar américain.

Le rand sud-africain est tombé à son plus bas niveau en deux ans après la publication de données montrant que le pays avait connu deux trimestres consécutifs de croissance négative dans la première moitié de l’année. La production de la nation la plus industrialisée d’Afrique subsaharienne a chuté de 0,7 pour cent au deuxième trimestre, après avoir reculé de 2,6 pour cent au cours des trois premiers mois de cette année.

Le peso mexicain a également subi des pressions, notamment en raison de l’incertitude quant à l’avenir de l’Accord de libre-échange nord-américain.

Bien que des problèmes particuliers se posent dans chacun de ces pays, les baisses des devises résultent du renforcement du dollar américain et de la hausse des taux d’intérêt, qui commencent à aspirer les capitaux vers les marchés américains, créant des problèmes de liquidité en dollars.

Cela s’ajoute à la montée de l’incertitude, en particulier pour les pays exportateurs de produits de base, résultant de l’escalade des mesures de guerre commerciale des États-Unis contre la Chine. L’administration est sur le point d’annoncer des plans pour la perception de droits de douane sur une valeur supplémentaire de 200 milliards de dollars de marchandises chinoises, en plus des tarifs déjà imposés sur une valeur de 50 milliards de dollars.

Comme le rapporte le Financial Times cette semaine, les analystes de la Société Générale se sont interrogés: «Les marchés émergents peuvent-ils tourner la page et trouver leur place après l’agression d’août? Les attentes sont faibles, mais ce qui est encore plus inquiétant, si l’on considère des devises comme [le dollar australien] ou les actions européennes, c’est que des fissures commencent à apparaître dans le G10 à cause d’inquiétudes liées au commerce et à la croissance suite au resserrement des marchés émergents ».

Cette semaine, Bloomberg a publié un rapport important de l’analyste financier renommé Satyajit Das, mettant en garde contre ce qu’il appelait une «crise des marchés émergents», dans laquelle des dettes importantes se combinent à une bulle du crédit intérieur, des projets non rentables, la spéculation financière, la dépendance sur les exportations de produits de base et le niveau inadéquat des réserves de devises.

Sur la base de ces critères, il a noté que «le nombre de marchés émergents en péril s'étend bien au-delà de la Turquie et de l’Argentine».

L’indication la plus frappante de la progression de la crise citée dans son rapport était la montée en flèche de la dette. La dette totale des marchés émergents est passée de vingt-et-un mille milliards de dollars (145 pour cent du produit intérieur brut) en 2007 à soixante-trois mille milliards d’euros (210 pour cent du PIB) en 2017. La dette en devises de ces pays a doublé pour atteindre environ neuf mille milliards de dollars. La Chine, l’Indonésie, la Malaisie, l’Afrique du Sud, le Chili, le Mexique, le Brésil et certains pays d’Europe de l’Est ont des dettes en devises de 20 à 50 pour cent du PIB.

Il a noté qu’au total, les emprunteurs des marchés émergents avaient besoin de rembourser ou de refinancer 1,5 mille milliards de dollars de dette extérieure en 2019 et le même montant en 2020 et que «beaucoup ne gagnent pas suffisamment pour respecter ces engagements».

Combinées au resserrement de la liquidité mondiale, résultant des hausses de taux d’intérêt aux États-Unis et des tensions découlant des conflits commerciaux, «les faiblesses de l’économie réelle et du système financier se nourrissent mutuellement dans un cercle vicieux».

Alors que la situation est communément décrite comme une «crise des marchés émergents», c’est un terme peu approprié car ses origines se situent au cœur du système financier et non à sa périphérie.

Dans les années qui ont suivi l’éclatement de la crise financière mondiale en 2008, la Réserve fédérale américaine, après avoir renfloué les banques et les établissements financiers, a injecté des milliers de milliards de dollars sur les marchés financiers, rendant disponible de l’argent à très bons marché qui a facilité la poursuite de la spéculation qui avait provoqué la crise.

Les taux d’intérêt aux États-Unis et dans d’autres grandes économies ayant atteint des niveaux historiquement bas, l’argent des banques et des fonds d’investissement a afflué vers les marchés émergents, où les taux étaient plus élevés. Maintenant, cet argent est aspiré aux États-Unis maintenant que les taux d’intérêt commencent à augmenter.

Cela se produit dans un contexte où la volatilité potentielle du système financier mondial a atteint de nouveaux sommets au cours des dix années écoulées depuis la crise financière, du fait de l’utilisation croissante du commerce électronique, qui accélère la vitesse à laquelle des fonds massifs peuvent entrer sur des marchés ou en sortir.

La chaîne d’affaires CNBC a rapporté cette semaine une analyse réalisée par Marko Kolanovic, l’un des principaux analystes financiers de JP Morgan Chase, avertissant qu’une nouvelle crise financière pourrait prendre la forme de «krachs instantanés» tels que la chute de 1600 points en dedans d’une journée sur Wall Street en février.

Jusqu’à présent, de telles turbulences se sont produites dans un contexte d’expansion économique aux États-Unis, mais le «nouveau marché» n’a pas été testé en période de récession. Dans de telles conditions, il pourrait être urgent de vendre, ce qui pourrait retirer des liquidités et entraîner une baisse en cascade des prix.

«Soudain, tous les fonds de pension aux États-Unis sont gravement sous-financés, les investisseurs de détail paniquent et vendent, tandis que les particuliers cessent de dépenser», a-t-il déclaré.

Soulignant les conséquences sociales et politiques, il a conclu ainsi: «La prochaine crise risque également d’entraîner des tensions sociales similaires à celles observées il y a 50 ans en 1968».

Les turbulences sur les marchés émergents et leurs liens avec les grandes banques et sociétés d’investissement sont une indication certaine qu’aucune des contradictions du système financier mondial qui ont explosé en 2008 n’a été surmontée. En fait, les politiques du principal gouvernement capitaliste et des banques centrales ont seulement créé une nouvelle série de poudrières financières.

(Article paru en anglais le 6 septembre 2018)