Podemos propose de « co-gouverner » avec le gouvernement du Parti socialiste espagnol

Par Alejandro López
12 septembre 2018

Le parti Podemos négocie actuellement une coalition ouverte avec le gouvernement du parti socialiste espagnol (PSOE). Trois ans après que son allié grec Syriza, la « Coalition de la gauche radicale », a pris le pouvoir et trahi sa promesse électorale de mettre fin à l’austérité voulue par l’Union européenne, Podemos signale à l’élite dirigeante qu’il a tout au plus des divergences mineures avec le programme militariste et austéritaire du PSOE.

Le PSOE est arrivé au pouvoir en mai dernier après avoir voté une motion de confiance avec Podemos et des nationalistes catalans et basques pour renverser le gouvernement minoritaire du Parti populaire (PP) de droite. Mais le gouvernement du PSOE est allé de crise en crise, essayant de se montrer « à gauche » en mettant en avant ses ministres femmes ou en proposant de retirer les restes du dictateur fasciste Francisco Franco de son tombeau officiel. Dans le même temps, il intensifie le programme d’austérité du PP, la hausse des dépenses militaires, les attaques contre les migrants ainsi que l’incarcération et la poursuite des politiciens nationalistes catalans.

Ayant joué un rôle clé pour recueillir les votes régionalistes et nationalistes en faveur de la motion de censure anti-PP du PSOE, Podemos négocie à présent une éventuelle coalition parlementaire pour soutenir le PSOE. S'adressant à Telecinco, le secrétaire général de Podemos, Pablo Iglesias, a déclaré qu'il se considérait comme «un partenaire du gouvernement», son objectif étant de « co-gouverner ensemble à partir du parlement ».

Iglesias a aussi rencontré Sánchez jeudi dernier pour discuter du budget 2019. «Il y a de bonnes vibrations, c'est un bon début; si nous parvenons à un accord, nous aimerions aller jusqu'à l’échéance de 2020 », a-t-il déclaré à la conférence de presse après une rencontre de deux heures et demie. « Nous avons progressé vers un accord sur le budget » a-t-il ajouté. Cela ouvrirait la voie à Madrid pour faire passer un nouveau budget d'austérité pour 2019 le mois prochain, lorsqu’on soumettra le projet de budget à l'UE.

Iglesias a abandonné les critiques faites du PSOE par Podemos cet été, où il avait appelé à des discussions avec la Commission européenne et à l’abrogation de la Loi organique sur la stabilité budgétaire et la viabilité financière. Podemos et le PSOE n'étaient pas en désaccord sur l'austérité, mais sur le rythme de la mise en œuvre des exigences de l'UE. Podemos indique clairement à présent qu’il est prêt à abandonner jusqu’à ces différences mineures, essentiellement symboliques, afin de montrer à la classe dirigeante qu’on pouvait lui faire confiance au gouvernement.

Derrière l’offre par Podemos de « co-gouverner » avec le PSOE, il y a une tentative de stabiliser le gouvernement espagnol dans un contexte de crise économique et d’opposition sociale montantes. La fin de la saison touristique estivale a entraîné la destruction de 300.000 emplois en un jour, un nouveau record, même sur le marché du travail en faillite de l’Espagne. Le ralentissement économique a également provoqué une chute des ventes de détail en juillet, de 0,4 pour cent sur un an.

Dans le même temps, selon la Confédération espagnole des organisations d’employeurs, le principal groupe de pression d’affaires, les grèves déclenchées entre janvier et août ont entraîné une perte de 9,5 millions d’heures de travail, en hausse de 46,43 pour cent par rapport à 2017. Durant cette période, il y eut 348 grèves auxquelles ont participé 633.936 travailleurs.

La consolidation au parlement d'une coalition PSOE-Podemos ne sera pas moins réactionnaire qu'un gouvernement minoritaire du PSOE, soutenu par Podemos de l'extérieur. En effet, alors que Podemos négocie avec le PSOE, il n’exige pas que celui-ci abandonne sa politique militariste et ses attaques croissantes sur les droits sociaux et démocratiques. Son silence indique son consentement à l’agenda UE-PSOE.

La première mesure prise par le nouveau gouvernement a consisté à reprendre l’austérité et le budget militariste du précédent gouvernement. Ce budget contient des réductions de 13% dans l'éducation, de 8 pour cent dans la santé, de 27 pour cent dans la recherche et la technologie, de 35% dans la culture et de 58% dans les infrastructures. Dans le même temps, des milliards d'euros ont été versés à l'armée et aux services de renseignement, dont une augmentation de 10,5 pour cent des dépenses militaires, la plus importante en un an depuis la dictature franquiste, et de 7,4 pour cent pour le Centre national de renseignement.

Sur les migrations, le premier ministre PSOE Pedro Sánchez soutient, après avoir permis au navire de réfugiés Aquarius d’accoster à Valence, la répression à grande échelle menée par le Maroc contre des milliers de migrants, de demandeurs d’asile et de réfugiés. Jusqu'à présent, deux migrants sont morts dans ces opérations. Le PSOE a également procédé à l’expulsion de masse sans précédent de 116 migrants subsahariens au Maroc, le mois dernier.

Sánchez continue également la répression des nationalistes catalans, menée depuis l’agression brutale de la police contre des électeurs pacifiques lors du référendum d’octobre dernier sur une sécession catalane de l’Espagne. Il a menacé de suspendre à nouveau le gouvernement élu de Catalogne en invoquant l’article 155 de la constitution espagnole de 1978. Les procureurs ont récemment réaffirmé que le référendum avait été une « insurrection violente » et ont appelé la Cour suprême à condamner les politiciens catalans pour rébellion, ce qui est passible de 15 à 25 ans de prison.

Mercredi dernier, le ministère de l’Intérieur a annoncé qu’il enverrait environ 1.000 policiers en Catalogne pour les célébrations de la fête nationale de la région, le 11 septembre.

La critique la plus virulente de Podemos à l’égard du PSOE est apparue la semaine dernière lorsque le ministère de la Défense a annoncé qu’il suspendait une vente de 400 bombes de précision laser à l’Arabie saoudite. La critique de Podemos venait cependant de la droite.

Même si le contrat s’élevait à 9,2 millions d’euros, soit 1 pour cent du total des 932 millions d’euros de ventes d’armes espagnoles à la monarchie saoudienne depuis 2015, Riyad a menacé d’annuler un contrat de 1,8 milliard d’euros avec l’Espagne pour la construction de cinq corvettes. José María ‘Kichi’ González, le maire Podemos de Cadix où sont construits ces navires de guerre, a attaqué le PSOE pour avoir compromis le contrat. Il a faussement présenté la vente de bateaux de guerre comme « un dilemme entre produire des armes ou manger » en référence aux emplois dans l’industrie de la défense à Cadix.

Iglesias est venu à la défense du maire, déclarant que « le problème est que l’Espagne a vendu des armes à l’un des États qui favorisaient ISIS, et nous sommes préoccupés par la violation des droits de l’homme… mais je comprend que kichi fasse passer les ouvriers avant».

À la fin de la semaine, sous la pression des Saoudiens, de Podemos et de sections du PSOE, le gouvernement a reculé. « Le gouvernement s’efforce de maintenir de bonnes relations avec l’Arabie saoudite et de défendre les contrats de construction de cinq corvettes aux chantiers navals de Navantia », a déclaré la porte-parole du gouvernement, Isabel Cela.

L’affaire des bombes saoudiennes a de nouveau révélé que Iglesias et Podemos sont des impérialistes et des militaristes. Elle est dans la continuité de leur défense de la police et de l’armée dont ils recrutent les membres, comme l’ex-chef des forces armées, le général Julio Rodríguez qui a dirigé la participation de l’Espagne en 2011 à la guerre de l’OTAN contre la Libye.

Les entretiens PSOE-Podemos confirment le jugement porté sur Podemos par le WSWS. En tant que nouveau venu des élections de décembre 2015, Podemos s'était classé troisième, remportant plus de 5 millions des voix, soit 20 pour cent. Alors que les partis bourgeois luttaient pour élire un nouveau gouvernement, le WSWS avertissait que les appels répétés de Podemos à former un gouvernement avec le PSOE « visaient à imposer d’autres mesures d’austérité impopulaires aux travailleurs et à toute la population espagnole ».

Nous avions prévenu que « Podemos, quelle que soit sa rhétorique, ne vise pas à mener une politique d’alternative ou une politique radicale. Il vise bien plutôt, comme Syriza… à donner un ravalement de façade à un establishement politique discrédité – dans ce cas par sa collaboration avec un PSOE qui a mené des guerres impérialistes et imposé des mesures d’austérité brutales contre le peuple espagnol ». Un jugement qui s’est avéré juste.

(Article paru d’abord en anglais le 10 septembre 2018)