La fraude du salaire à 15$ d'Amazon

Par Eric London
5 octobre 2018

La décision d'Amazon d'augmenter le salaire minimum a été saluée par les médias institutionnels et l'establishment politique comme une démonstration de générosité qui prouve que l'aristocratie de la grande entreprise et la classe ouvrière peuvent vivre en harmonie.

En réalité, la hausse dérisoire des salaires s’inscrit dans une opération de publicité organisée visant à renforcer l’image d’Amazon et à apaiser un mouvement croissant des travailleurs réclamant des salaires plus élevés et la fin des conditions de travail de forçat dans les centres logistiques.

«C’est ainsi que la démocratie et le capitalisme sont censés fonctionner», a proclamé le New York Times dans un article intitulé «La capitulation d’Amazon est inspirante». Le Washington Post, qui est la propriété du PDG d’Amazon, Jeff Bezos, a publié un article de Jared Bernstein, ancien conseiller économique de Joe Biden, félicitant l’entreprise pour avoir apporté «d’incontestables bonnes nouvelles».

Les dirigeants des deux partis ont salué Amazon, parmi eux le conseiller économique de Trump, Larry Kudlow, qualifiant Bezos de «bon homme d'affaires» et de «malin» pour son geste, ce qui porte les salaires à 15 dollars (10,99 €) de l'heure aux États-Unis et entre 9,50£ (10,68 €) et 10,50 £ (11,81 €) au Royaume-Uni. L'ancien conseiller d'Hillary Clinton, John Podesta, a tweeté: «Merci, sénateur Sanders», félicitant le sénateur démocrate Bernie Sanders pour son rôle de facilitateur de l'augmentation des salaires.

Le fait que le New York Times, le Washington Post, Hillary Clinton, Donald Trump et Jeff Bezos soient unis par un même enthousiasme devrait inquiéter les travailleurs. Gardez un œil sur vos sacs à main et portefeuilles!

Les analystes financiers et les investisseurs comprennent que l’augmentation d’Amazon est en réalité une mesure de réduction des coûts dirigée en fin de compte contre les travailleurs eux-mêmes. Le Wall Street Journal a noté qu'Amazon compenserait le coût de ces augmentations en augmentant sa productivité, c'est-à-dire en imposant des cadences de travail accrues et en exigeant une plus grande rentabilité.

Amazon «ne finira pas par dépenser davantage en salaires: l’entreprise va embaucher moins de personnes», a reconnu un analyste de l'industrie, David Bahnsen, sur CNBC. En effet, le salaire légèrement plus élevé poussera davantage les travailleurs à rester à leurs postes, même blessés, et à accepter de longues heures de travail et des conditions dangereuses, réduisant ainsi le taux de renouvellement du personnel et les coûts de formation. Amazon a également commencé à mettre en place des mesures massives de réduction des coûts pour accroître l'exploitation et réduire les effectifs, notamment chez les marchés Whole Foods récemment acquis.

Anthony Chukumba, de Loop Capital Markets, a salué cette initiative, la qualifiant de «victoire de relations publiques», qui permettra de faire taire en partie les nombreuses voix qui souhaitent que l’entreprise soit plus taxée ou qui veulent faire respecter les réglementations strictes en matière de sécurité au travail. Le Wall Street Journal a admis: «pour Amazon, payer maintenant peut réduire les risques de réglementations qui entraîneront des coûts plus élevés plus tard».

En outre, la démarche comporte une dimension politique calculée, à un mois des élections de mi-mandat. Bezos, propriétaire du Washington Post et partisan éminent du Parti démocrate, a fait don de millions de dollars pour faire élire des candidats démocrates, en particulier ceux ayant une formation militaire. La société cherche actuellement à décrocher un contrat de 10 milliards de dollars pour fournir des services de cloud informatique au Pentagone.

Le sénateur démocrate Bernie Sanders, qui réclamait des impôts plus élevés sur Amazon, a immédiatement abandonné ses critiques symboliques à l’égard de l’entreprise: «Je tiens à saluer un geste qui le mérite, à savoir que M. Bezos et Amazon ont pris les bonnes décisions», a-t-il dit dans une déclaration débordant d’enthousiasme.

Jeff Bezos a lui-même remercié Sanders dans un tweet. «Nous sommes impatients de mettre ça en place», a écrit Bezos. La chaîne de télévision Vox a déclaré que Sanders et Bezos avaient rejoint «une étrange association de mutuelle admiration».

Le rôle de Sanders dans l’affrontement avec Amazon a été une mise en scène flagrante dès le début. En se présentant d'abord comme un critique d'Amazon, Sanders a servi d’exutoire, attirant une opposition sociale qu’il a confinée dans le périmètre de l'establishment politique pour ensuite la dissiper de manière à ce qu’elle n’ait pas d'incidence sur les bénéfices des sociétés et la hausse du marché boursier.

Amazon a acheté les sourires de Sanders et les éloges de l’ensemble de l’establishment politique à bon marché. L'augmentation salariale lui coûtera à court terme une somme dérisoire entre 1 et 2 milliards de dollars, ce qui correspond à peu près à ce qu'il ramène chez lui chaque semaine. Les travailleurs hors des États-Unis et du Royaume-Uni ne recevront aucune augmentation de salaire. Bloomberg Business a déclaré que le coût correspond à 0,001 % de la capitalisation boursière d'Amazon.

La plus grande partie du coût de l'augmentation est prise en charge par les quelque 789 millions de dollars de cadeaux fiscaux dont a bénéficié Amazon cette année. Amazon a payé 0$ d’impôt en 2017.

De plus, les travailleurs d'Amazon ont signalé au World Socialist Web Site que l'entreprise leur dit de s'attendre à des réductions du plan de rémunération variable et du programme de primes MyReward, ainsi que du plan d'unités d'action. Ce qui est pavoisé comme une augmentation pourrait en réalité entraîner une réduction de salaire.

Les démocrates et républicains sont ravis, car cette mesure permettra également au gouvernement d'économiser de l'argent en réduisant le recours des travailleurs aux services sociaux. Tel était l'objectif explicite du projet de loi «Stop BEZOS Act» de Bernie Sanders, qui aurait rendu Amazon imposable pour le coût des services publics utilisés par ses employés.

Mais des études montrent que lorsque les salaires situés entre 10 et 13 dollars sont augmentés à 15 dollars de l'heure, les travailleurs se retrouvent avec des revenus trop élevés pour pouvoir être admissibles à des programmes sociaux.

Curtis Skinner du Centre national pour les enfants en situation de pauvreté estime qu'une augmentation à 15 dollars l'heure risquerait de coûter plus de 10.000 dollars par an à un parent. Selon le Center for Community Solutions, un travailleur de l'Ohio gagnant 11,50 $ de l’heure qui reçoit une augmentation portant son salaire à 15 $ touche en fait 29 $ de moins chaque mois en raison de la perte de son admissibilité aux bons d'alimentation, aux subventions au logement et à Medicaid (assurance maladie des démunis). Telle est l'absurdité du capitalisme américain.

L’action d’Amazon permet surtout de démasquer politiquement le rôle de Sanders et des nombreuses organisations et syndicats pseudo-gauchistes qui opèrent dans l’orbite du Parti démocrate. Bezos a satisfait leur revendication économique centrale, «Se battre pour 15 dollars». Le fait que l'homme le plus riche du monde l'ait fait dans le cadre d'une stratégie commerciale calculée qui ne fera rien pour atténuer les conditions de pauvreté des travailleurs d'Amazon explique tout ce qu’il y a dire sur le réel contenu de cette supposée réforme majeure.

Les travailleurs se retrouvent en plein bras de fer.

D'un côté, Bezos, Sanders et l'ensemble de la classe politique et des médias se battent désespérément pour les retenir, maîtriser leur colère et empêcher une irruption de la lutte des classes. L'aristocratie financière craint que les revendications d'augmentations massives des salaires ne se répercutent dans tous les secteurs et conduisent à une grève générale de masse.

D'autre part, les travailleurs d’Amazon sont poussés vers l'avant par des niveaux incroyables d'exploitation et d'inégalités auxquels ils sont confrontés tous les jours.

Pour se libérer des forces qui les retiennent, les travailleurs doivent s’organiser indépendamment et avoir leur propre programme politique.

De nombreux travailleurs d'Amazon et de différents secteurs industriels répondent favorablement à l'appel du Socialist Equality Party (Parti de l'égalité socialiste) à créer de comités sur les lieux de travail. Ces nouvelles organisations doivent être indépendantes des entreprises, des partis capitalistes et des syndicats, et dirigées démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes. Leur objectif est d'informer les travailleurs, de les connecter les uns avec les autres et de libérer l'énorme pouvoir social de la classe ouvrière unifiée dans la lutte pour l'égalité sociale.

Les intérêts des travailleurs ne seront pas assurés par la prétendue bienveillance de milliardaires comme Bezos, dont toute la fortune dépend de l'exploitation brutale et continue de la classe ouvrière. Les droits de la classe ouvrière ne seront gagnés que par la lutte de classe organisée. Cela nécessite une lutte pour abolir le système de profit capitaliste et son remplacement par le socialisme, ce qui implique l'expropriation de la richesse de l'aristocratie de la grande entreprise et la transformation d'entreprises comme Amazon, en sociétés de services publics, sous le contrôle des travailleurs, pour répondre aux besoins de la population.

(Article paru en anglais le 4 octobre 2018)