May reporte le vote sur le Brexit, Corbyn refuse de proposer une motion de censure

Par Chris Marsden
12 décembre 2018

Le jour où la Première ministre britannique, Theresa May, a annulé le vote sur son projet d’accord sur le Brexit avec l’Union européenne (UE), le dirigeant du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, a refusé de présenter une motion de censure avant qu’elle ne termine un nouveau cycle de négociations avec Bruxelles.

Sur fond d’effondrement du gouvernement conservateur, avec 100 députés conservateurs opposés à May, principalement de son aile irréductible pro-Brexit, Corbyn est obnubilé par la volonté de prouver ses qualités d’homme d’État et la bonne foi du Parti travailliste en tant qu’un parti au pouvoir à qui on peut faire confiance pour défendre les intérêts des grandes entreprises. Une fois de plus, il a lancé une bouée de sauvetage à May, tout en laissant l’initiative politique entre les mains des conservateurs pro-Brexit et les partisans du camp blairiste au sein du Parti travailliste qui veulent rester dans l’UE.

May a annulé le vote prévu pour mardi parce qu’elle savait que son projet d’accord aurait subi une défaite écrasante. Tous les principaux partis d’opposition y étaient opposés, soit ils sont partisans du maintien du pays dans l’UE, soit en faveur de la renégociation d’un accès permanent au marché unique européen et à l’union douanière, ce qui impliquerait finalement de rester dans l’UE. Pour ces critiques, May a souligné que son accord était la seule solution de rechange à un Brexit brutal (sans accord) qui entraînerait la fermeture immédiate de l’accès britannique aux marchés européens libres de droit de douane. Mais son destin a été plus directement menacé par les conservateurs irréductibles pro-Brexit et le Parti démocrate unioniste (DUP), dont elle dépend de ses 10 députés pour sa majorité parlementaire.

Tous deux ont dénoncé le dispositif backstop (filet de sécurité) destiné à éviter le retour d’une frontière dure entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, État membre de l’UE, dans l’hypothèse où le Royaume-Uni quitterait l’UE sans un accord commercial global. Alors que l’UE stipule que cela signifie que l’Irlande du Nord doit rester dans l’union douanière de l’Union européenne, et en grande partie dans le marché unique et le système de taxe TVA de l’UE, et sans procédure claire pour mettre fin à l’accord, le DUP et la droite des conservateurs avertissent que cela pourrait séparer les six comtés de l’Irlande du Nord du Royaume-Uni.

Pendant trois heures de séances humiliantes au parlement, May a répété à plusieurs reprises que ses intentions se limitaient à demander à l’UE des assurances qui apaiseraient les inquiétudes des conservateurs pro-Brexit et du DUP, en particulier « pour s’assurer que le backstop ne puisse pas être de mise indéfiniment ». Le sien était toujours le seul accord qui respecte le résultat du référendum sur le Brexit, a-t-elle insisté, tout en empêchant toujours un Brexit brutal (sans accord).

Sur les bancs de l’opposition, Corbyn a déclaré que le gouvernement était pris d’un « chaos complet » et a demandé à plusieurs reprises à May de démissionner. Mais là encore a-t-il refusé les appels, soutenus par le Parti national écossais (SNP) et les libéraux démocrates, visant à présenter un vote de censure. Plus de 50 blairistes du Parti travailliste – dont la plupart sont opposés à une élection anticipée qui amènerait Corbyn au pouvoir – ont signé une lettre demandant une motion de censure, tandis qu’un porte-parole du parti a répondu : « Nous allons déposer une motion de censure quand nous le jugerons le plus susceptible de réussir […] Quand elle (May) rapportera le même accord à la Chambre des communes sans modifications majeures », lorsque le Parti travailliste bénéficiera du soutien de« tous les députés » : c’est-à-dire lorsque le Parti travailliste obtiendra probablement le soutien des conservateurs pro-UE et assez de partisans du Brexit pour mettre fin au mandat de May.

Corbyn a encore une fois laissé aux conservateurs le temps de se regrouper, plutôt que de répondre à son espoir qu’ils se suicident politiquement. May continue d’utiliser la perspective d’une défaite électorale comme arme principale, avertissant ses rebelles dans le Mail on Sunday : « Nous avons un chef de l’opposition qui ne pense qu’à tenter de provoquer des élections générales, quel qu’en soit le coût pour le pays. Je crois que laisser Jeremy Corbyn arriver au pouvoir est un risque que nous ne pouvons pas nous permettre. » Jacob Rees-Mogg, éminent protagoniste du Brexit, l’a défiée :« Ceci n’est pas un gouvernement, il risque de hisser Jeremy Corbyn au pouvoir par son incapacité à respecter le Brexit […] La Première ministre doit gouverner ou démissionner. »

Avec des spéculations que les prochains jours verront le nombre nécessaire de 48 députés conservateurs pour lancer une motion de censure mettant en jeu le poste de May, les discussions ont porté sur un possible « ticket de rêve » de Boris Johnson, haut partisan du Brexit, comme remplaçant de May, aux côtés de Amber Rudd, pro-UE jouant le rôle de son adjointe.

Il est difficile de savoir si May a l’intention de soumettre à nouveau un accord révisé ou « clarifié » la semaine prochaine, ou de le reporter à la nouvelle année. Elle a seulement déclaré que la date limite était le 21 janvier. Mais il est fort probable que son parti la révoque avant cette date, ou que l’arithmétique parlementaire se modifie suffisamment vers une position de rester dans l’UE pour renverser la situation, notamment en évoquant la possibilité d’une élection générale ou d’un deuxième référendum. Quelle que soit la façon dont les événements se déroulent, les jours de Theresa May sont comptés.

Les dirigeants européens, dont le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, et le Premier ministre irlandais, Leo Veradkar, sont montés aux tribunes pour insister sur le fait qu’aucun changement de fond ne sera apporté à l’accord. Juncker a déclaré : « Nous ne renégocierons pas l’accord actuellement sur la table. C’est très clair », alors son porte – parole a déclaré : « En ce qui nous concerne, le Royaume-Uni quitte l’UE le 29 mars 2019. Nous sommes prêts pour tous les scénarios ». Cela a été confirmé par des déclarations indiquant des dispositifs avancés pour faire face un Brexit sans accord.

Pour consolider la ligne dure de l’UE, les juges de la Cour de justice des Communautés européennes ont décidé que les députés britanniques avaient la possibilité de révoquer unilatéralement l’article 50, mettant fin au retrait de l’UE et le maintien de la pleine adhésion à l’UE. L’affaire avait été traînée en justice par les partisans pro-UE du Parti travailliste et le Parti national écossais. Les juges ont décidé qu’une lettre du gouvernement aux dirigeants du Conseil européen mettrait fin au Brexit si elle était reçue avant l’échéance du 29 mars 2019. Chris Leslie, de la droite blairiste, a qualifié la décision de « moment décisif » en ouvrant la possibilité d’un deuxième référendum appelé « vote populaire » suite à tout rejet parlementaire de l’accord de May.

Le seul réconfort pour May venait de l’ancien président de la Commission européenne, Romano Prodi qui a déclaré que la renégociation était possible, compte tenu des conséquences économiques et politiques de la sortie chaotique du Royaume-Uni de l’UE sans un accord.

L’ampleur de la crise en cours créée par le report du vote parlementaire sur l’accord, s’est faite sentir sur les marchés de changes où la livre sterling a chuté à son plus bas niveau en 18 mois, de sorte qu’un euro vaut désormais 90 pence.

La réponse au sein du Parti travailliste sur cette question est d’exercer une pression maximale sur Corbyn pour qu’il s’engage à agir en faveur d’un deuxième référendum. Le groupe Momentum pro-Corbyn est désormais ouvertement allié aux blairistes de droite sur cette question. Corbyn continue d’y résister, craignant qu’une action trop maladroite ne vienne aliéner la plupart des électeurs travaillistes ayant soutenu le Brexit.

Chaque partie met désormais régulièrement en garde contre des troubles sociaux et politiques – si le vote populaire pour le Brexit est foulé aux pieds, ou si un Brexit brutal mène au chaos économique. Thérèse Raphaël a écrit chez Bloomberg que le Royaume-Uni pourrait bientôt voir des « troubles » similaires au mouvement des Gilets jaunes en France. « Que se passe-t-il si les voies traditionnelles d’influence sur le changement ne fonctionnent plus ? Que se passe-t-il, par exemple, si la sphère politique est tellement instable qu’il n’y a pas de vision politique claire ; si le gouvernement non seulement cesse d’être réactif mais n’est même plus cohérent ? La Grande-Bretagne est peut-être sur le point de le savoir […] Quelqu’un commencera à distribuer des gilets de sécurité ou un autre symbole de défiance. Ce n’est peut-être pas immédiat, mais le chaos, la perte, l’incertitude et la perturbation vont engendrer une colère palpable. »

Tous ces avertissements soulignent le problème sous-jacent de la montée des tensions sociales et des antagonismes de classe produits par les mesures d’austérité brutales auxquelles toutes les factions de l’élite dirigeante britannique sont attachées. Face aux stratégies de guerre commerciale et de militarisme qui s’affrontent, les travailleurs britanniques devraient rechercher la plus grande unité possible avec les travailleurs français, allemands, italiens, grecs et européens – en luttant contre les mesures d’austérité de leurs gouvernements nationaux imposées avec la complicité de l’UE – dans une offensive commune pour établir les États socialistes unis d’Europe. »

(Article paru en anglais le 11 décembre 2018)