Royaume-Uni: May chancelante, contestée par plus du tiers des députés conservateurs

Par Robert Stevens
15 décembre 2018

La Première ministre britannique, Theresa May, a survécu à un vote de défiance de la part de son propre parti conservateur mercredi soir. Lors d’un vote des 317 députés, May l’a emporté avec le soutien de 200 d’entre eux, 117 ayant voté contre.

Le vote significatif contre elle par les partisans d’un Brexit dur au sein de son parti, combiné à la perte du soutien des 10 députés du Parti unioniste démocrate, confirme que May fait partie des morts-vivants. Jacob Rees-Mogg, critique en vue de son projet d’accord Brexit avec l’Union européenne, a déclaré à la presse: «163 députés conservateurs sont rémunérés par le gouvernement: ministres, vice-présidents du parti, envoyés commerciaux; et donc parmi les députés non rémunérés, la Première ministre a vraiment perdu très lourdement».

May était informée que 48 députés avaient écrit des lettres demandant un vote de défiance après son retour d’un tour de diplomatie éclair mardi soir, essayant désespérément d’obtenir d’autres concessions de la part des dirigeants européens à la suite de sa décision d’annuler un vote au Parlement – qu’elle aurait perdu – sur l’accord qu’elle proposait concernant les conditions de sortie de l’UE.

Ayant gagné le vote de défiance, elle ne peut pas faire face à un autre avant un an, mais cela ne résout pas la crise du pouvoir en Grande-Bretagne. Cherchant à exercer le maximum de pression, May a déclaré mercredi matin à l’extérieur du 10, Downing Street que si elle devait être battue, tout nouveau chef conservateur ne serait pas en place avant la fin janvier au plus tôt, et qu’ils seraient obligés de prolonger l’article 50 – la loi autorisant le retrait de l’U.E. – et ainsi de reporter le Brexit après la date prévue de sortie, le 29 mars 2019. Malgré cela, elle a été forcée de promettre à une réunion du «Comité 1922» (formé des députés d’arrière-ban) juste avant leur vote, qu’elle démissionnerait de son poste de chef du Parti conservateur avant les prochaines élections générales, prévues pour 2022.

Un député conservateur, George Freeman, a tweeté que May «a écouté, entendu et respecté la volonté du Parti qu’une fois qu’elle aura livré un Brexit ordonné, elle se retirera pour l’élection d’un nouveau chef...».

La réunion des dirigeants de l’UE avec May qui s’est tenue mardi ne lui a pas offert grand-chose, mais ils ont clairement indiqué qu’ils ne voyaient aucun avantage dans sa chute. Ils calculent que sans May, toute chance pour le Royaume-Uni de sortir avec un accord de Brexit qui maintient un certain accès aux marchés européens serait menacée. Si un partisan du Brexit prenait la direction du parti conservateur, il y aurait une forte probabilité que le Royaume-Uni quitte sans accord avec une menace accrue de troubles économiques et sociaux.

May s’est entretenue à nouveau avec les dirigeants de l’UE lors du sommet européen jeudi à Bruxelles, afin d’obtenir, comme elle l’a dit après le vote, «des assurances juridiques et politiques qui apaiseront les inquiétudes des députés» concernant la clause de sauvegarde («backstop») sur l’Irlande du Nord qui permettra de maintenir la province dans l’Union douanière européenne si aucun accord commercial à long terme ne fait l’unanimité entre la Grande-Bretagne et Bruxelles. Obtenir un codicille juridique indiquant clairement que l’arrangement est temporaire est sa seule chance d’obtenir le soutien du DUP et de maintenir une majorité gouvernementale.

La peur d’un Brexit dur dans les sections dominantes de l’élite dirigeante britannique et européenne est l’une des rares armes que May peut encore déployer, même si cela devient de plus en plus inefficace, car peu pensent que son accord ne tombera pas au Parlement. Son autre arme qu’elle manie sans cesse, c’est que «les seules personnes dont les intérêts seraient servis» par l’agitation au sein du parti conservateur «seraient Jeremy Corbyn et John McDonnell».

Malgré ces craintes, le dirigeant travailliste et le ministre des Finances de son cabinet fantôme, John McDonnell, ont continué de rejeter les appels à la tenue d’un vote de défiance devant le Parlement, laissant aux supporters de Brexit le soin de prendre le haut du pavé politique.

Les nombreux défenseurs de Corbyn prétendent qu’il attend son heure pour qu’un tel geste soit couronné de succès et ouvre au moins la possibilité d’une élection générale. Mais la motion de censure des conservateurs montre les dommages que même une motion rejetée aurait causés au gouvernement. Et c’est ce que Corbyn veut éviter, cherchant à convaincre la classe dirigeante que le Parti travailliste peut gouverner sans susciter un mouvement militant de la classe ouvrière exigeant la fin de l’austérité qu’il a promise. La semaine dernière, McDonnell a écrit à un haut fonctionnaire en déclarant: «Compte tenu de l’instabilité actuelle du gouvernement, qui pourrait entraîner des élections à tout moment, je crois qu’il nous incombe maintenant de faire les préparatifs nécessaires pour assurer un transfert en douceur du pouvoir, en fonction évidemment du résultat de ces élections».

Les opposants blairistes de Corbyn sont ainsi devenus l'autre force politique capable d'établir l'ordre du jour. Ils sont à nouveau passés à l'offensive, malgré le manque de soutien populaire au sein du parti, exigeant avant tout que Corbyn accepte ouvertement la demande d'un second référendum pour renverser le Brexit et abandonner le «rêve chimérique» d'une élection générale. Vendredi dernier, le chroniqueur blairiste, Jonathan Freedland, a écrit dans The Guardian (qui préconise de rester au sein de l’U.E.) que «l'ère de "l’ambiguïté constructive" [autour du Brexit] doit prendre fin la semaine prochaine... que le temps des esquives est terminé. Maintenant, nous sommes au moment de la décision».

À la période de questions à la Première ministre mardi après-midi, on aurait à peine su que May faisait face à un vote de défiance menaçant son poste de Premier ministre dans quelques heures, tellement Corbyn était timide. Après le vote, Corbyn a également pris soin de ne rien dire ou faire pour alerter les travailleurs de la gravité de la situation. Déclarant qu’«elle a obtenu le vote sur son accord Brexit bâclé de cette semaine et qu’elle essaie d’éviter d’en tenir un nouveau au Parlement», il n’a rien exigé si ce n’est que May «doit maintenant ramener son accord lamentable à la Chambre des communes la semaine prochaine pour que le Parlement puisse [le voter et] reprendre le contrôle».

Ce qu’il fallait, c’était un accord de Brexit «qui fonctionne pour le pays et qui donne la priorité aux emplois et à l’économie».

Tandis que Corbyn cherche à garder tout à l'intérieur des institutions de l'État capitaliste, les partisans d’un Brexit dur parmi les conservateurs seraient en train de préparer leurs prochaines actions contre May pour faire adopter leur programme pro-austérité pour le Brexit. Steven Swinford, correspondant politique principal du Daily Telegraph, a tweeté après le vote que «les eurosceptiques [pensent] déjà à l'«option nucléaire» – une motion de censure non contraignante contre leur propre Première ministre pour obtenir son départ avec le soutien du Parti travailliste, du SNP [Parti national écossais] et des Démocrates libéraux. Ils n'abandonnent pas».

La crise politique en Grande-Bretagne s’aggrave au milieu d’une recrudescence de la colère dans la classe ouvrière, avec des grèves et des manifestations contre l’austérité en Europe et dans le monde.

Depuis cinq semaines, des centaines de milliers de «Gilets jaunes» organisent des manifestations contre le gouvernement détesté du président français Emmanuel Macron. La plus grande crainte de Corbyn est que ce mouvement gagne le Royaume-Uni. Tout au long de ce processus – qui a contraint Macron à prononcer un discours télévisé national promettant des concessions dans un contexte de répression brutale dans les rues de Paris – Corbyn n’a pas prononcé un mot sur les événements historiques mondiaux qui se déroulent de l’autre côté de la Manche.