Facebook, le censeur du monde

Par Andre Damon
31 décembre 2018

L’année 2018 a vu une vaste intensification de la censure d’Internet par Google, Facebook et Twitter, les transformant d’outils pour la communication et l’échange d’informations dans le monde entier en réseaux de censure massive pour contrôler ce que leurs usagers disent, pensent et font

En août 2017, le «World Socialist Web Site» a publié une lettre ouverte à Google dans laquelle il accusait celui-ci de travailler, en collusion avec le gouvernement américain, à façonner le discours politique en manipulant les résultats des recherches. La lettre avertissait que les actions de Google créaient un dangereux précédent pour ce qui était de renverser la protection de la liberté d’expression par la Constitution et exigeait que la société mette un terme à ce que le WSWS appelait la «liste noire politique» des sites de gauche.

Seize mois plus tard, l’argument central de la lettre ouverte – Google et ses pairs pratiquent la censure politique – ne peut plus être nié. Le régime dont Google a été le pionnier grâce à son moteur de recherche a été étendu à toutes les principales plate-formes américaines de réseaux sociaux, comme Facebook, Twitter et YouTube.

Dans un article publié en première page vendredi et intitulé «Comment Facebook contrôle ce que le monde peut dire», le New York Times écrit que les actes de Facebook «font de cette entreprise un arbitre du discours mondial bien plus puissant que ce qui avait publiquement été admis ou reconnu par l’entreprise même».

Facebook, dit l’article, est devenu «tranquillement, à une vitesse qui met mal à l’aise jusqu’à ses employés, ce qui est sans doute l’un des régulateurs politiques les plus puissants du monde». «De plus en plus », conclut le Times, « les décisions sur quels posts devraient être interdits reviennent à une réglementation du discours politique – et pas seulement sur les marges».

La transformation de Facebook en instrument de censure politique a été mise en évidence dans une déclaration de fin d'année du PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, publiée quelques heures seulement après la parution de l’article du Times.

«Nous sommes une entreprise très différente aujourd’hui de ce que nous étions en 2016, ou même il y a un an», écrit Zuckerberg. «Nous avons fondamentalement modifié notre ADN pour nous concentrer davantage sur la prévention de dommages dans tous nos services, et nous avons systématiquement centré une grande partie de notre entreprise sur le travail de prévention de dommages. Plus de 30.000 personnes travaillent à présent à la sécurité et nous investissons chaque année des milliards de dollars dans la sécurité».

Derrière les euphémismes mielleux à rendre malade du PDG milliardaire sur la «prévention de dommages» se cache une réalité beaucoup plus sinistre. Les 30.000 employés cités par Zuckerberg – une majorité des salariés de Facebook – ne s’occupent pas d’«empêcher les dommages», mais d’ «d’empêcher la parole». Ils lisent les communications des usagers de Facebook, déterminent quelles opinions politiques sont acceptables ou non, et retirent, interdisent ou bloquent les messages et les utilisateurs.

Zuckerberg se vante de ce que Facebook «supprime des millions de faux comptes tous les jours» et travaille «à identifier la désinformation et à réduire sa diffusion». Facebook a «construit des systèmes d’intelligence artificielle pour identifier et supprimer automatiquement les contenus liés au terrorisme, à la propagande haineuse et plus encore, avant même que quiconque ne le voie».

Autrement dit, chaque post, commentaire et message sur Facebook est lu et analysé par des humains, des machines ou les deux, pour déterminer s'il enfreint ou non les normes totalement arbitraires, indéfinies, amorphes et opaques («et plus encore») de l'entreprise.

Si Facebook détermine que ce que vous publiez est «sensationnel», comme une critique des massacres israéliens de civils palestiniens, votre poste pourrait être secrètement rétrogradé. Si vous protestez contre la persécution de la minorité tamoule du Sri Lanka, vos déclarations peuvent être supprimées. Et comme Facebook l’a clairement indiqué, il transmet, dans certains cas non précisés, des informations à la police et aux services de renseignement, se basant sur les déclarations politiques des usagers.

«Nous avons amélioré les fils d’actualité pour promouvoir les nouvelles provenant de sources fiables. Nous développons des systèmes pour réduire automatiquement la distribution de contenu limite, comme le sensationnalisme et la désinformation», poursuit Zuckerberg.

En clair, si Facebook détermine que ce que vous avez à dire est du «contenu limite» (sans que cela soit défini), vous ne pourrez pas le dire et vous ne pourrez en appeler à personne.

Sont à promouvoir les sources «de confiance» parmi lesquelles Zuckerberg a déjà nommé le New York Times et le Washington Post tandis que celles qui remettent en cause ces médias quasi officiels de l’État américain, seront elles, bâillonnées.

L’article du Times cité plus haut conclut: «L’objectif de l’entreprise est ambitieux: réduire les questions contextuelles, des questions lourdes avec lesquelles même des juristes pourraient avoir leurs problèmes – quand une idée est-elle haineuse ou une rumeur dangereuse – à des règles uniformisée valables en toutes circonstances ».

L’article fait remarquer que l’entreprise dispose de règles internes déterminant si ses usagers sont autorisés à utiliser certains termes. «Des mots comme ‘frère’ ou ‘camarade’ dépassent probablement les bornes», écrit le Times.

Il ajoute que «les modérateurs disent qu’ils subissent des pressions pour revoir environ un millier d’éléments de contenu par jour. Ils ont 8 à 10 secondes pour chaque message».

Malgré le caractère explosif des révélations faites par l’article, celui-ci est une divulgation contrôlée d’informations visant à pousser Facebook à systématiser son régime de censure et à le coordonner avec le gouvernement américain. Au lieu du dédale byzantin des spreadsheets Excel et fichiers PowerPoint mentionnés dans l’article, le Times, un des principaux partisans de la censure de l’Internet, exige un ensemble clair de directives gouvernementales sur le type de discours que Facebook doit supprimer.

Mais selon le Premier Amendement de la Constitution américaine, et divers accords internationaux sur les Droits de l’homme, le gouvernement n’a le droit de dire à personne ce qu’il peut ou ne peut pas dire. «Le Congrès ne fera aucune loi» déclare le Premier Amendement, «restreignant la liberté d’expression ou de la presse».

La campagne de censure de Facebook s’est faite à l’instigation directe de l’État américain. Au cours de plus d’une demi-douzaine d’audiences tenues cette année par des commissions du Sénat et de la Chambre des représentants, des personnalités du Congrès, et des représentants des services de renseignement, ont exigé que Facebook crée exactement le genre de régime de censure orwellien qu’on voit actuellement décrit.

Tout cela n’est qu’un grand complot anti-constitutionnel, et illégal, visant à détruire la liberté d’expression.

Les raisons de cette campagne de censure ne sont pas bien difficiles à trouver.

L’année 2018 a été une année de lutte sociale montante, qui s’est achevée par une résurgence internationale de la classe ouvrière, manifestée le plus nettement dans le mouvement des Gilets Jaunes en France. Avec la menace d’une récession mondiale, la montée des antagonismes internationaux et l’aggravation de la crise politique aux États-Unis et dans d’autres pays, l’État capitaliste fait face à ce que ses représentants eux-mêmes appellent une «crise de légitimité». Il cherche désespérément à résoudre cette crise en empêchant les masses d’accéder aux opinions de gauche et en coordonnant leurs luttes via les réseaux sociaux.

Mais, tout comme l’année à venir verra une nouvelle intensification de la lutte de classe, elle verra aussi une résurgence de la lutte contre la censure de l’Internet.

(Article paru d’abord en anglais le 29 décembre 2018)